A la découverte de la lutherie contemporaine belge
Un peu partout dans le monde, ça bouge dans le métier. Les instruments modernes retrouvent de la personnalité. On ne copie plus simplement les prestigieux violons du XVIIIe siècle. Et la Belgique n'est pas en reste dans ce mouvement. Reportage.
- Publié le 30-05-2015 à 09h21
- Mis à jour le 30-05-2015 à 09h22

Nous avons rendez-vous a deux pas des étangs d'Ixelles, à Bruxelles. La devanture de l'Atelier Flagey, toute simple, n'incite peut-être pas au rêve, mais une fois entré on est séduit par l'endroit. On y découvre les ateliers de 3 archetiers et 2 luthiers. Au milieu des violons, seul à sa table, l'un d'eux travaille sur un archet. Une fraction de seconde suffit à voir à quel point le geste est précis, minutieux. On dévore du regard la couleur des bois et les reflets que font les vernis.
C'est Catherine Janssens qui nous accueille. Dans le métier depuis 2005, elle partage son temps entre les réparations, les restaurations et les expertises et déplore ne pas pouvoir réaliser plus d'instruments. Deux par an, seulement. Avant de leur donner vie, la jeune femme se voyait violoniste. Après avoir découvert l'instrument à 3 ans et demi, elle tente le conservatoire mais se ravise. Vient ensuite une exposition à l'Hôtel de Ville de Bruxelles en 2000 où est projetée une vidéo d'un luthier au travail. C'est la révélation. Elle s'initie auprès d'un artisan bruxellois avant de se former à la Newark School of Violin, en Angleterre, une des grandes écoles européennes de lutherie.
Une nouvelle dynamique
nous parle de son métier et de ses évolutions. Sa féminisation notamment. Lorsqu'elle a fait ses études en Angleterre, l'école accueillait 10 % de femmes. En 15 ans, elles sont près de la moitié dit-elle. Il est aussi question de la lutherie belge, évidemment. Catherine Janssens constate qu'elle connaît aujourd'hui une nouvelle dynamique. Certains commencent à se faire un nom : Isabelle Wilbaux, Tanguy Fraval, Thomas Bertrand, Thomas Meuwissen etc. Cette une bonne chose insiste-elle en rappelant qu'au XVIIe et au XVIIIe siècle, dans les régions qui forment actuellement la Belgique, il existait des luthiers d'une qualité exceptionnelle, comme en Italie à la même époque. "On peut parler d'école parce qu'il y a des similarités de style dans la fabrication, dans les formes et des méthodes qui ne sont pas les mêmes que celles utilisées en Italie, explique-t-elle en citant quelques noms : Caspar Borbon, Benoît-Joseph Boussu ou encore la famille Snoeck. Des musiciens professionnels confirmés commencent à jouer sur leurs instruments et ceux-ci prennent de la valeur".
La standardisation
De nos jours, on ne peut plus vraiment parler d'une école belge. Il n'y a pas un style, une marque de fabrique incontestablement liée au pays. Et le constat vaut aussi pour les autres régions du monde. Parce que les luthiers apprennent désormais leur métier dans des écoles. Il en existe quelques unes en Europe, et tant les élèves que les professeurs viennent du monde entier. "Du coup, il y a moins de particularisme qu'auparavant. C'est un bien parce que cela permet de prendre ce qu'il y a de meilleur partout et d'en faire la synthèse. Mais la conséquence, c'est qu'il y a aussi moins de particularismes qu'avant et donc une certaine forme de standardisation".
Plus de caractère
Depuis quelques années, Catherine Janssens observe cependant du changement. Il est dû un livre explique-t-elle. En 2006, un grand luthier français, François Denis, a publié "Traité de lutherie. Les petits trésors des arts et du violon en particulier", un ouvrage dans lequel il explique avoir retrouvé les principes qui ont conduit aux formes actuelles du violon. "Au XVIIe, toute l'architecture des instruments se base sur un système de proportions parce que les artisans n'avaient pas les connaissances scientifiques d'aujourd'hui, commente notre hôte. Le nombre d'or en fait bien sûr partie, mais c'est un chiffre compliqué. En revanche, les proportions géométriques sont très simples à obtenir. Un compas suffit pour tracer un violon. Ce livre a amené de nombreux luthiers à cesser de simplement copier les prestigieux violons du XVIIIe pour les recréer en comprenant le pourquoi des choses et en y ajoutant leur touche personnelle. C'est très intéressant parce qu'on va retrouver des caractères plus personnels dans l'art de la lutherie".
Favoriser les liens entre les luthiers et les musiciens
Le défi est aujourd'hui de faire comprendre aux musiciens que les violons contemporains peuvent quoi rivaliser avec leurs illustres ancêtres de Crémone notamment. C'est l'objectif de l'asbl Ekho créée voici un an et présidée par Catherine Janssens. L'association organise des concerts, des conférences et des expositions destinés à favoriser les liens entre les luthiers et les musiciens pour permettre à chacun de mieux comprendre le métier de l'autre et ainsi répondre aux attentes mutuelles. Une petite galerie d'instruments contemporains a aussi été ouverte, dans laquelle sont présentés des instruments venant du monde entier. Cela permet aux musiciens de venir les essayer et les comparer sans devoir se rendre chez chacun des luthiers avec à la clé de nombreux trajets.