Francis Lalanne, monsieur 100 000 révoltes
Rencontre avec le chanteur aux colères parfois complotistes et aux enthousiasmes sincères souvent moqués.
- Publié le 13-03-2021 à 18h34
- Mis à jour le 15-03-2021 à 12h40

Venez voir, dehors." À peine installé dans la salle à manger de l'hôtel, Francis Lalanne nous demande de ressortir. Sur la Grand-Place, à Bruxelles, il désigne le bâtiment mitoyen. "Vous savez ce que c'est ?" demande-t-il, le visage démasqué, les cheveux au vent, le long manteau noir et les chaussures basses, qui claquent sur les pavés, paf paf. "Ici, Victor Hugo, en exil, a écrit Napoléon le Petit." Il fend la foule, comme un ouragan, montre une plaque. "Il a vécu là." Traverse la place. "La Maison du cygne : Karl Marx y a rédigé son Manifeste du Parti communiste." On revient à l'hôtel. "Hugo écrivait au 13, moi, j'écris au 15 mes pamphlets contre Macron."
Une fois assis, Lalanne, 62 ans, continue, tout en bourrant sa pipe : "En ce moment, je règle mes comptes avec Baudelaire." Le poète des Fleurs du mal n'avait pas aimé son séjour en Belgique, et le poète des gilets jaunes lui en veut, lui qui adore les Belges. Que fait-il d'ailleurs à Bruxelles ? Pas pour les impôts, promet-il. Il a eu une petite fille, l'année dernière, avec sa nouvelle compagne Alice, 25 ans, violoncelliste étudiante au conservatoire, alors le vagabond a posé ses valises. Lalanne raconte des histoires, et il raconte bien. Il est facile de se laisser emporter par son art du récit, sa voix douce et grave, son côté foutraque et cultivé, sa grandiloquence. Ses emportements le font passer pour un engagé sincère et un doux dingue.
Il veut faire juger Macron pour "haute trahison"
Sauf quand l'artiste souhaite que des militaires renversent le président de la République et le jugent pour "haute trahison". Dans une récente tribune sur le site ouvert à tous les complots, France-Soir, Francis Lalanne a lancé son "J'appelle !" référence à gros sabots au "J'accuse !" de Zola. Il dénonce la situation actuelle, entre déni de la gravité de l'épidémie, et, paradoxalement, demande de mise en place d'autres traitements (l'hydroxychloroquine évidemment). Le texte part dans tous les sens, et finit par appeler à l'insurrection. Ça lui vaut d'être soupçonné, explique son avocat Emmanuel Ludot, de "provocation publique, non suivie d'effet, en appelant directement à commettre un crime ou un délit portant atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation". Rien que ça. Il risque cinq ans d'emprisonnement en France, même si l'enquête préliminaire sera probablement classée sans suite. Francis Lalanne tapote sa pipe, ne l'allume pas et certifie qu'il n'a jamais appelé au putsch. On relit devant lui des phrases de son papier, assez claires à notre sens. Il dit qu'on ne comprend pas. Bon.
"On n'imagine pas Francis Lalanne juché sur un char Leclerc, fonçant sur l'Elysée", ajoute Me Ludot. Trop tard : on a l'image en tête. Quand même, il pourrait voter en 2022 pour le général de Villiers, "un authentique républicain". Jeune, le fervent catho, fan de Jean Paul II, était objecteur de conscience, puis il a rencontré le père de sa première femme, mère de ses quatre premiers enfants. Le légionnaire avait perdu un bras en Indochine. Il raconte la scène avec force détails. "Comme eux, je suis prêt à donner ma vie et mourir pour ma patrie, la France." Francis Lalanne, c'est Apocalypse Now.
Crier haro sur l'autocrate est sa passion, presque autant que se planter à des élections, ce qu'il fait avec application, sous bannière écolo ou gilet jaune, depuis quinze ans. Déjà, en 2009, il traitait Sarkozy de dictateur, citant force articles de la Constitution. "Je suis un constitutionnaliste. Ça me vient de mes études à la Sorbonne", répond-il sans sourciller. Ah ?
Ses emphases ne surprennent plus ses amis. "C'est un révolté. Il pense avec son cœur, pas avec sa tête, raconte René Manzor, son frère, réalisateur. Il aime défendre des causes et en le faisant il se met en danger… Il y a eu les intermittents, les sans-papiers, les migrants, le Darfour, les gilets jaunes… Il s'est toujours senti proche des gens en difficulté." "Francis pourrait plus réfléchir parfois, avant de prendre une décision, remarque Jean-Marc Governatori, un proche, président de Cap Écologie. Mais il est tellement cash, nature, authentique. Là il a ressenti une forme d'oppression exercée par le pouvoir exécutif en France et ça l'a mis hors de lui."
Une vraie carrière mais des coups de mou
Lalanne tapote sa pipe. Il raconte ses premières années : le père fonctionnaire aux Nations unies. L'enfance d'abord en Uruguay, où la famille de sa mère d'origine libanaise avait émigré, puis à Marseille. L'initiation sexuelle, à peine pubère, par une enseignante. Les débuts comme artiste, à écumer les festivals. Le chanteur à la variété parfois engagée, souvent crémeuse, a donné des milliers de concerts, vendu quelques millions de disques et de 45 tours, fait des tubes (On se retrouvera, Reste avec moi). Il a une vraie carrière, avec des gros coups de mou. Sans parler des activités annexes : romancier, poète, comédien nommé aux molières, supporteur en chef de l'équipe de France, personnage de Fort Boyard et de téléréalité, producteur de films, etc.
Sur la crise actuelle, il a des mots justes sur la répression de nos libertés ou l'abandon total de la culture. Puis, il ne peut s'empêcher de louer Raoult, Perronne ou France-Soir, "journal de la résistance". "Tous les gens qui ont une voix divergente, on leur dit qu'ils sont complotistes : ça devient grotesque et pathétique." On a beau essayer d'argumenter sur des points précis, impossible de le convaincre, il finit même par nous traiter de complotiste anti-Raoult. Bon. Il se dénie toute affiliation, proclame sa liberté et lâche quelques aphorismes à la troisième personne dont il a le secret : "Le poisson nage dans l'eau, Francis Lalanne nage dans l'eau, Francis Lalanne est un poisson."
On creuse. Pourquoi Francis est-il Lalanne ? Il tapote sa pipe et ne l'allume pas. "Depuis que j'ai tourné le dos à Eldwin, je n'ai plus peur." Eldwin ? Le monstre imaginaire qui le terrorisait enfant : "un mentor", "un second père" qui l'emmenait dans l'ailleurs monstrueux des songes. "Parfois, une petite voix me dit : "Francis, est-ce que tu n'es pas encore en train de rêver ?"" Il répète plusieurs fois que les moqueries ne le dérangent pas (on ne le croit pas, son besoin d'amour transpire de partout). En vrai, il n'a toujours pas pardonné à Pierre Desproges. Dans les années 80, l'humoriste le dégomma plusieurs fois, critiquant ses chansons, ses "cheveux serpillières" et ses appels à la révolte qu'il jugeait fascisants. Depuis, il est persuadé que "la bobocratie régnante" l'a dans le pif : "Ce sont des Eldwin qui continuent à vouloir me faire peur mais qui ne peuvent plus."
Début février, l'un de ses meilleurs amis est mort, David Genzel. Le chanteur l'évoque, presque les larmes aux yeux. Le quotidien Les Échos indique que le publicitaire est décédé du Covid-19. Lui jure que non, qu'il souffrait de maladies incurables. L'intime dévore le politique. On doit y aller. Lalanne allume sa pipe.