"Bianca e Falliero", le dernier Rossini milanais
Opéra. Jean-Louis Grinda met en scène un monument oublié du "Rossini serio".
- Publié le 08-08-2024 à 16h39

Depuis plus de quarante ans, le Festival Rossini de Pesaro se donne pour mission de mettre en valeur les œuvres de l'enfant du pays – Gioacchino Rossini naquit dans cette petite ville de la côte adriatique le 29 février 1792 – et, tout particulièrement ses opera seria, souvent moins connus que ses opéras comiques. Parmi les joyaux de ce Rossini serio, Bianca et Falliero fait partie des plus rares : créé à la Scala de Milan le 26 décembre 1819 (ce fut le dernier opéra du compositeur dans la capitale lombarde), il est resté longtemps oublié, jusqu'à être exhumé ici même en 1986 lors d'une production devenue mythique réunissant notamment Katia Ricciarelli, Marilyn Horne et Chris Merritt.
Nouveau lieu
Depuis, ce mélodrame en deux actes composé sur un livret de Felice Romani (futur complice régulier de Bellini) reste plutôt rare à la scène. Pesaro l'avait mis à nouveau à l'affiche en 2005 lors d'un spectacle qui n'avait pas marqué les mémoires, mais on attendait qu'une nouvelle chance lui soit donnée. D'autant que la réalisation scénique est confiée à une personnalité bien connue chez nous : Jean-Louis Grinda, ancien directeur général de l'ORW puis de l'opéra de Monte-Carlo, actuel directeur des Chorégies d'Orange mais aussi et surtout metteur en scène.
Pour l'occasion, Grinda a pu bénéficier d'un nouveau lieu de représentation. Ou, plus précisément, d'une résurrection inespérée : l'ancien Palasport, le palais des sports de la petite ville (régulièrement rebaptisé Palafestival durant les années nonante quand il accueillait quelques productions mémorables), tombé à l'abandon depuis et que l'on voyait année après année se transformer en chancre irrémédiable, a été joliment restauré et rebaptisé Auditorium Scavolini – du nom d'une entreprise locale. Il permet d'accueillir un millier de spectateurs en plein centre-ville, et d'éviter la Vitrifrigo Arena, le nouveau palais des sports construit depuis en périphérie et beaucoup trop grand malgré les aménagements que l'on pouvait y faire.
Intemporel
Comme à son habitude, Grinda propose une lecture plutôt classique mais sans kitsch ni ringardise. Son travail se concentre sur la psychologie des personnages, son complice habituel Rudy Sabounghi signant des éléments de décor mobiles déplacés à vue et des costumes qui mélangent joyeusement les époques. Une façon de dire que, même aujourd'hui, ce drame qui voit un père obtus (Contareno, l'excellent ténor Dimitri Korchak) tenter d'imposer, par manipulation affective, un mariage diplomatique à sa fille (Bianca, formidable Jessica Pratt) n'est pas totalement une situation du passé. D'autant que Rossini et Romani ont construit un drame riche en clairs-obscurs pour camper une héroïne déchirée entre le respect sincère de son géniteur et un amour tout aussi sincère pour le beau guerrier auquel elle a juré fidélité (Falliero, ici l'éblouissante mezzo-soprano japonaise Aya Wakizono), et sans faire du fiancé imposé (Capellio, la formidable basse géorgienne Giorgi Manoshvili) une caricature de vieux barbon – c'est au contraire une figure noble et très critique du rôle qu'on veut lui faire tenir.
La soirée bénéficie en outre d'une direction musicale compétente et soignée (Roberto Abbado, un neveu de Claudio) et d'un travail musicologique pointu sur la partition : c'est long (plus de trois heures de musique, compte tenu notamment des longs récitatifs), mais bienvenu pour les amateurs de Rossini. Le spectacle ayant été capté par la RAI, on peut espérer un DVD dans les mois à venir.
Pesaro, Auditorium Scavolini, jusqu'au 19 août, www.rossinioperafestival.it. Diffusion sur Musiq3 samedi 5 octobre à 20h.