"Bartleby", c'est Melville à l'opéra
Création à Liège du troisième opus lyrique de Benoît Mernier
- Publié le 11-05-2026 à 18h49

Comment traduire en français "I would prefer not to", la fameuse phrase de Bartleby, l'anti-héros d'Herman Melville, clerc dans une étude d'avocats new-yorkaise, qui opte pour une résistance douce ? Je préférerais ne pas le faire ? J'aimerais mieux pas ? Le philosophe Gilles Deleuze avait opté pour "Je préférerais ne pas". À l'Opéra Royal de Wallonie, la question ne se posera que pour les sous-titres : après l'allemand de Frühlingserwachen (2006) et le français de La Dispute (2012), ses deux premiers opéras tous deux créés à la Monnaie, le troisième opéra de Benoît Mernier sera chanté en anglais. Et cette première à Liège de Bartleby sera une sorte de retour aux sources wallonnes pour le compositeur né à Bastogne en 1964.
Bartleby, pourtant, ne s'est pas imposé d'emblée. Mernier et son metteur en scène Vincent Boussard étaient partis sur un tout autre sujet : "Nous y avons réfléchi dès 2015, explique Benoît Mernier. L'idée était alors de travailler sur un texte de l'Américaine Charlotte Perkins Gilman, égérie des milieux féministes américains du début du XXe siècle. Un très beau texte de la fin du XIXe mais qui est devenu, après MeToo, une sorte d'étendard dans l'histoire du féminisme. Stefano Pace, directeur de l'ORW, était intéressé, mais on s'est rendu compte que, malheureusement, d'autres que nous avaient eu la même idée et il a fallu trouver un autre sujet. Et c'est mon ami Camille De Rijck qui m'a suggéré Bartleby, que j'avais déjà lu et apprécié. Et c'est lui qui m'a mis en contact avec Sylvain Fort, qui a adapté la nouvelle de Melville en livret."
Si le texte de Melville, publié en 1853, s'inscrivait dans un univers professionnel uniquement masculin, il a été décidé ici de faire de l'avocat qui est le patron de Bartleby un personnage féminin, qui sera incarné par la soprano Patrizia Ciofi : "Nous voulions éviter de faire un opéra avec uniquement des voix masculines. Je sais qu'il y en a d'autres mais, pour moi, l'équilibre vocal est une condition essentielle. Non seulement pour la diversité des voix, mais aussi par rapport à l'orchestre. Vous n'écrivez pas à l'orchestre avec une voix de baryton comme vous écrivez quand vous avez une soprano : avec des voix uniquement masculines, l'orchestre prend une couleur un peu monochrome, ça tasse un peu les choses vers le bas."
En anglais
Bien que Mernier et son librettiste Sylvain Fort soient tous deux francophones le livret de Bartleby est écrit en anglais : "En anglais, et même en anglais d'Amérique. La question s'est posée, mais on s'est dit que l'œuvre originale, qui se déroule à Wall Street, avait une couleur très anglo-saxonne. Même si l'anglais est une langue vraiment difficile à chanter et à mettre en musique, je crois qu'elle s'imposait naturellement. Et nous avons eu des relectures, notamment de la cheffe d'orchestre Karen Kamansek, qui est américaine."
Liège, Théâtre Royal, du 13 au 21 mai, www.operaliege.be. Diffusion sur Musiq3 le 20 juin à 20h.