Bill Frisell : "En musique, la magie arrive quand on ne sait pas où on va"
Le guitariste de jazz de 73 ans se produira au Gent Jazz le 5 juillet prochain avec son trio.
- Publié le 01-07-2024 à 15h04
- Mis à jour le 02-07-2024 à 11h06

Quel est le point commun entre Bill Frisell, Chet Baker et le Art Ensemble of Chicago ? Le jazz bien sûr. Mais aussi et surtout, de folles soirées dans un club… spadois qui marqueront le guitariste à vie. C'est en effet dans la région de Spa que le guitariste a posé sa valise à la fin des années septante pour une parenthèse d'un an marquée par des rencontres exceptionnelles et des expérimentations musicales qui influenceront la suite de sa carrière. C'est aussi en Belgique que l'Américain a enregistré son dernier album, Orchestras, sorti en avril dernier, en collaboration avec le Brussels Philarmonic Orchestra et le chef d'orchestre Alexander Hanson.
Vous venez de sortir un double album nommé "Orchestras", en collaboration avec le compositeur Michael Gibbs et le Brussels Philarmonic Orchestra, comment est né ce projet ?
C'était le rêve de toute une vie de sortir un tel disque avec Michael Gibbs. Ce musicien représente une part tellement importante de ma vie. La première fois que j'ai entendu sa musique, c'était en 1968. J'étais encore étudiant et je n'avais jamais rien entendu de tel avant ça. À cette époque je vivais à Denver, dans le Colorado et puis j'ai déménagé à Boston pour étudier la musique et j'ai appris avec émerveillement qu'il y enseignait. Quelques années plus tard, il m'a proposé de faire une tournée avec lui en Angleterre. Puis j'ai emménagé à New York où on a donné plusieurs concerts ensemble. Sortir ce disque avec lui, après tout ce temps, c'est un rêve qui se réalise.
Comment s'est passée la collaboration avec le chef d'orchestre Alexander Hanson ? Ce n'est pas habituel pour un jazzman de jouer dans ce type de configuration.
J'ai senti qu'Alexander Hanson était très sensible à la façon de jouer, de phraser et de respirer de mon trio. J'étais juste à côté de lui et je pouvais sentir qu'on était vraiment ensemble quand on jouait. C'est parfois difficile d'avoir ce type de communication quand il y a beaucoup de musiciens impliqués mais là, ça n'a pas été le cas. Je me suis senti très chanceux de l'avoir à côté de moi.

La présence d'un chef d'orchestre a-t-elle limité votre liberté d'improviser ?
Non pas du tout. Il n'y avait aucune consigne. En tant que trio, nous avons développé notre propre langage et j'ai eu le sentiment que nous pouvions continuer à explorer cette dimension dans un contexte encore plus large. Lors de la première répétition avec l'orchestre, un des musiciens de l'ensemble était même très surpris qu'on joue sans lire de partition.
Après vos études aux États-Unis, vous avez vécu en Belgique pendant un moment. Comment vous êtes-vous retrouvé ici ?
Après être sorti de Boston, je ne savais pas trop quoi faire de ma vie. J'avais envie d'aller à New York mais ça me faisait peur. Et puis, il y a eu cette rencontre avec le saxophoniste belge Steve Houben, qui étudiait également à Boston et voulait lancer un groupe en Belgique. C'est comme ça que je me suis retrouvé à Spa, où je suis resté pendant un an. C'était une année incroyable. Il s'est passé tellement de choses sur le plan musical pendant cette année. C'est aussi là que j'ai rencontré ma femme.
C'est l'époque où Chet Baker et beaucoup d'autres musiciens de carrure internationale résidaient aussi en Belgique ?
Oui, d'ailleurs j'ai pu jouer avec Chet Baker. Il y avait ce club à Spa… (le Chapati, NdlR). Il s'est passé tellement de choses là-bas. Il faudrait vraiment faire un livre pour raconter l'histoire de ce lieu. C'était un endroit incroyable, le propriétaire, Robert Delcour invitait les plus grands : Dexter Gordon, Art Blakey, the Art Ensemble of Chicago, Betty Carter… C'était incroyable. Tous ces musiciens merveilleux étaient là et je pouvais jouer avec eux et leur parler. C'était un petit endroit mais c'était vraiment magique.
Vous avez sorti des dizaines d'albums et vous êtes tout le temps en tournée à travers le monde. Comment gérez-vous ce rythme ?
Voyager tout le temps c'est très fatigant et ça devient de plus en plus difficile avec le temps. C'est assez fou ces changements de rythme en permanence, mais la musique me donne tellement d'énergie.
Vous n'avez jamais envisagé d'arrêter ?
Non. Tant que je serai debout, je continuerai à jouer. J'ai toujours l'impression d'être au début de ma carrière et de mon apprentissage. Ma seule envie est de continuer à jouer et à progresser. Ça n'a pas de fin. On ne peut pas finir la musique.
Il y a quelques mois, vous avez joué à Bozar avec le trompettiste Ambrose Akinmusire pour présenter un album en trio. Est-ce vrai que vous ne vous connaissiez pas avant d'arriver en studio ?
J'étais tellement surpris qu'il me contacte ! Ambrose m'a demandé de faire l'accompagner lors d'un concert à San Francisco et, le lendemain, on était en studio. Je pensais qu'il connaissait déjà Herlin Riley (le batteur du trio, NdlR), mais ils n'avaient jamais joué ensemble. Dans le studio, on ne savait pas vraiment ce qui se passait et c'est ça qui était génial. Les choses les plus magiques en musique arrivent quand on ne sait pas où on va. C'est comme quand vous êtes enfant et que vous découvrez quelque chose pour la première fois : tout paraît magique. C'était très courageux de la part d'Ambrose de nous rassembler. Il ne savait pas ce qui se passerait, mais il avait le feeling qu'il y aurait une alchimie.

L'album est improvisé ?
Non, Ambrose a écrit tous les morceaux mais il était très ouvert et il a laissé la musique se passer et aller dans différentes directions. Il y avait beaucoup de confiance de sa part.
Qui sont les musiciens actuels qui vous inspirent le plus ?
Oh boy ! Hier encore, je suis allé écouter ce saxophoniste, Josh Johnson. Il a fait un concert solo et c'était merveilleux. Il utilise des effets électroniques comme je n'en avais encore jamais entendus. Tous les jours, je découvre des jeunes musiciens passionnants.
Vous n'êtes donc pas un adepte du "c'était mieux avant"...
J'ai vraiment le sentiment que quelque chose est en train de se passer actuellement. Il y a dix ans, il y avait plein de jeunes qui avaient beaucoup de technique. Tout le monde pouvait tout jouer très vite. Mais, maintenant, j'entends bien plus que des notes. Ce n'est plus seulement une question de technique, ça va bien plus loin. Les musiciens actuels sont plus attentifs au monde qui les entoure et ça se ressent.
Vous serez en concert au Ghent Jazz le 5 juillet prochain, pouvez-vous nous en dire plus sur la musique qu'on pourra entendre ce soir-là ?
Avec ce trio, on joue depuis tellement longtemps et on a déjà joué tellement de morceaux qu'on ne sait jamais ce qu'on va jouer à l'avance. On n'a jamais de setlist.

Ce sera donc une surprise pour les spectateurs.
Et pour moi !

