Le théâtre jeune public dopé aux hormones

"C’est ta vie", réjouissante claque théâtrale aux Rencontres de Huy.

Le théâtre jeune public dopé aux hormones

Les semelles usées par les pavés de la vieille ville de Huy, le regard délavé par la cinquantaine de créations emmagasinées en huit jours et la voix enrouée suite à un karaoké plutôt festif, les festivaliers des Rencontres théâtre jeune public continuent à voler d'une salle à l'autre, le sourire aux lèvres et des étoiles dans les yeux. Mais à quoi se dopent-ils, pardi ? Aux hormones, sans doute, ou à tout le moins aux joyeuses claques théâtrales qui emportent, émeuvent et réjouissent. À l'image de C'est ta vie de la Compagnie 3637, qui ne manque pas d'arguments pour faire aimer le théâtre aux enfants et adolescents.

Coralie Vanderlinden et Sophie Lismaux nous livrent en effet, à l’aide de figurines de papier, ou de leur corps entier, un portrait réel, sensible et envoûtant des fulgurances, des émois et désillusions de l’adolescence. Le tout en une vingtaine de tableaux mouvants comme les sables qu’elles traversent avant de s’y lover.

En fraîcheur, justesse et ressenti, les deux comédiennes racontent, avec une belle économie de moyens, dans ce décor évolutif de la cabine de douche à celle de la piscine en passant par la toile de plage rayée, les tracas qui accompagnent sans crier gare l’arrivée des seins. Oui, ce moment crucial et tant attendu dans la vie d’une fille, qui surgit ici à 8 h 02, un certain 2 septembre.

Louise explose intérieurement de joie, persuadée que tout le monde va le remarquer à l'instant même. Première déception. Elle devra encore attendre pour observer de réels changements, avec parfois des effets indésirables insoupçonnés. Tels ces hommes dans le métro, qui la regardent soudain "droit dans les seins". Ou Mathias, ce demi-frère tant aimé qui se met à la mater dans la salle de bains. Elle en perd l'innocence de l'enfance. Comment en parler à sa mère et à son beau-père ? Sera-t-elle crédible ? Vont-ils prendre les mesures adéquates ? Des questions subtiles qui montrent également les méandres du harcèlement.

Questions d’identité

Viendront plus tard les vacances sur la plage de Sète, les questions d’identité, les amitiés et amours d’été suggérées, hétéro ou homosexuelles, et leur parfum de liberté. Avant l’entraînement automnal au club de plongée et la rencontre foudroyante avec Amane venu d’Érythrée. Soit quatre saisons durant lesquelles dix centimètres viennent tout changer, une nouvelle naissance et une déclaration d’amour à la vie que les deux comédiennes nous invitent à croquer à pleines dents.

Du harcèlement aux premières amours, la mise en scène sensible et sans tabou de Baptiste Isaia explore avec intelligence la grande année des jeunes filles, celle qui les transformera à jamais.

Cela va sang dire

Ce chambardement se poursuit parfois bien au-delà de l'arrivée des seins et des premières règles, un sujet abordé lui aussi, mais de manière très didactique cette fois, dans Cela va sang dire, un spectacle-conférence entre une gynécologue, un professeur d'éducation physique et une thérapeute pyscho-corporelle, qui aborde la question des menstruations sous tous ses aspects, de la protection hygiénique qui devrait être gratuite à la cup plus écologique.

Peu innovante sur le pan artistique, la création de la compagnie Fantality prend cependant un tour inattendu et intéressera les enseignants mal à l’aise avec "l’arrivée des Anglais".

Pourquoi pas !

Les hormones, encore elles, semblent aussi travailler le metteur en scène Alain Moreau du Tof Théâtre. Combien d’hommes ne rêvent-ils pas secrètement d’enfanter à leur tour ? De voir leur ventre s’arrondir, de sentir un petit grandir puis bouger en eux ? De ressentir même les premières contractions annonciatrices du grand bouleversement ?

Assis de biais dans son fauteuil, les jambes pendues dans le vide et la couverture relevée jusqu’au manteau, en voici un, en tout cas, qui s’endort pendant qu’un petit nuage flotte au-dessus de lui et que deux amoureux, figurines de gâteaux de mariage, s’embrassent et s’enlacent. Arrive alors ce qui devait arriver… L’homme - débonnaire Pierre Decuypere - s’étonne et surtout se réjouit de ses rondeurs. Puis, la coquille d’œuf se brise et laisse apparaître un drôle de petit bonhomme, son double en version miniature, une marionnette désarmante de tendresse comme sait si bien les imaginer Alain Moreau. Effet comique garanti.

Se crée alors sous les yeux des spectateurs une relation truffée de surprises, d'amour et de turbulente complicité entre ce père et le sacré fiston qu'il vient de mettre au monde, derrière lequel il joue à quatre pattes, qui tantôt s'endort dans ses bras, tantôt l'épuise et toujours le bouleverse. Pourquoi pas ! nous dit le Tof Théâtre, qui, avec son inénarrable sens de l'humour visuel, inverse les rôles entre les papas et les mamans et raconte, sans paroles mais en finesse et gestuelle, l'alchimie qui naît entre un "papan" et son enfant.

Une rêverie clownesque troublante de vérité tant cette petite marionnette prend vie et rappelle le parfum de la toute petite enfance. Bien avant l’adolescence et l’arrivée des vrais ennuis.