Isabelle Pousseur : "À un moment donné, je me suis arrêtée dans l'escalier et j'ai dit : 'Je n'en peux plus'"
Un jour, Isabelle Pousseur, directrice du théâtre Océan Nord et metteuse en scène depuis 42 ans, s'est arrêtée en montant un escalier. Un arrêt pour un changement.

- Publié le 16-05-2026 à 21h11

"Un jour que je donnais cours à l'Insas, je me suis arrêtée en montant au deuxième étage… J'étais avec Guillemette Laurent (metteuse en scène, récemment de L'ère du Verseau à Océan Nord, NdlR). On enseignait aux 'Premières années'. C'était un très grand groupe, je me souviens, je travaillais, avec eux, Tchekhov. À un moment donné, je me suis arrêtée et j'ai dit : 'Je n'en peux plus'. Dans l'escalier. Guillemette a réagi : 'Va dire aux étudiants qu'ils travailleront seuls, repose-toi'. Je suis allée leur parler : 'J'ai des problèmes de migraines chroniques, aujourd'hui, ça ne va pas, on se retrouve demain'. Je ne les ai plus jamais vus après ça".
"Au moment où j'ai dit 'On se retrouve demain', j'étais à peu près sûre de moi. Mais, au fur et à mesure de la journée, j'ai décidé de demander un congé maladie. Ce congé maladie a duré très longtemps : un peu plus d'un an, ici, au Théâtre Océan Nord. Et deux ans et demi à l'Insas. C'est certainement la bascule la plus radicale de ma vie."
Quand on craint de se voir tomber
Isabelle Pousseur est assise dans le café de son théâtre de la rue Vandeweyer, à Schaerbeek. À peine sortie d'une répétition d'Éloge de l'Altérité, reprise de sa création datant de 2021, elle a accepté de jouer le jeu de notre rubrique. Elle s'y est même préparée dans le sens où ce qu'elle a décidé de nous raconter est non seulement fondateur mais aussi très personnel. Intime. À l'endroit où cela fait mal.
Elle regarde dans son gobelet, le sachet de l'infusion qui macère, elle poursuit. Son moment de bascule à elle, c'est quand la douleur s'est signalée. "J'avais eu un mois de septembre [2019, NdlR] cauchemardesque en termes d'addition de travail, une perte de plaisir. Je me souviens très très bien que, durant une semaine, j'avais dû être seule avec les étudiants. On avait ce travail sur Les trois sœurs. Chaque étudiant devait faire une proposition personnelle sur le personnage qui lui était attribué. Ils étaient trente. J'ai regardé ces trente propositions sachant que j'allais devoir faire un retour à chacun. Pour la première fois, je ne parvenais pas à trouver d'autres ressources en moi que l'effort". Elle déglutit. On la relance pour qu'elle puisse souffler.
- "Quand on dit l'effort, comme ça, c'est que ça tire !" Isabelle Pousseur acquiesce. "J'avais alors déjà un problème de chronicité de migraines (un gros clash professionnel à Marseille avec un théâtre a déclenché sa première migraine, NdlR). Pour les résoudre je prenais des médicaments qu'on appelle 'triptans'. Ce qui est autorisé, c'est dix cachets de 100 mg par mois ! J'en étais à un par jour, depuis plus d'un an…" Elle se racle la gorge. "C'est quelque chose dont il était impossible de discuter avec les neurologues. Certes, le médicament, si on en prend davantage qu'autorisé, finit par engendrer la chronicité. Mais, encore aujourd'hui, les neurologues sont incapables de répondre : comment faire pour s'arrêter à 10 quand on en a encore besoin ? Ainsi, quelque chose, imperceptiblement, s'installe…"
Devoir, subir, avoir mal
Le lendemain de la scène du figement dans l'escalier, Isabelle Pousseur se rend chez son psychiatre qui la suit pour ses migraines. "Il a écrit 'burnout' sur le certificat et m'a mise en congé pour trois mois. À ce moment-là, je me dis : il écrit 'burn out', parce que c'est plus facile. Ce n'est que plusieurs mois plus tard, peut-être un an, que je me suis dit que, oui, j'en avais fait un. Et que ce burn-out avait eu des conséquences importantes sur mon rapport à mon métier. Mon métier qui avait pris l'allure, sans rien dire, d'une charge".
Elle se redresse, car il ne faudrait pas qu'on se trompe, ce n'est pas du tout une affaire de fatalité. "Être metteur en scène, c'est un métier à charge effectivement." Elle sourit de son mot d'esprit. "Mais je l'ai choisi, je l'aime. Et, avant cette grosse rupture, j'avais monté des spectacles avec beaucoup de monde au plateau, j'adorais ça. Mais voilà, c'est une sorte de contradiction, à la fois, cette ivresse que peut procurer le travail et…" Et la peine – dont Isabelle ne prononce pas le nom.
Elle raconte plutôt ce qu'elle doit porter ; ce qu'elle croit devoir faire, ce qu'on attend d'elle. Un festival en aller-retour sur un week-end, des tonnes d'avis avisés sur des pièces, un esprit de création, évidemment, du temps pour ses élèves – car c'est fondamental de "porter un regard vrai" sur les comédiens et comédiennes. "Tout ce qui est de l'ordre de la responsabilité humaine mais aussi des relations entre les gens peut devenir écrasant. Ça a même touché l'endroit le plus fondamental de mon travail. Car, quand je dirige les acteurs, je mets en route quelque chose au niveau du cerveau qui est très intense. C'est très clairement générateur de plaisir, mais pas que !"
Se sentir augmentée
Pendant ce temps d'arrêt, la seule chose qui n'est pas souffrance est l'écriture de son Éloge de l'altérité. Un spectacle dans lequel elle ose faire entendre la part de la maladie, la sienne, et celle d'autres artistes (comme Bernard Marie Koltès) dans l'œuvre qu'ils émettent.
Parallèlement à l'écriture, elle veut marquer un autre arrêt. "Que j'essaie de me sevrer, il n'y avait plus rien d'autre à faire. J'ai rencontré un jeune psychiatre qui m'a fait une proposition de sevrage progressif… Qui fut aussi un échec, car les vaccins avaient fait remonter ma consommation."
"Mais la chose la plus importante pour moi, c'est que cette vie-là n'ait jamais été vécue comme une diminution. Peut-être même que la maladie puisse être vécue comme une augmentation. À condition de trouver la manière de vivre avec. Mes problèmes ne sont pas réglés et je continue cet exercice d'équilibriste entre le médicament et le fait de continuer à faire ! Mais il est vrai, qu'en ce moment, j'interroge tout haut : 'Pourquoi est-ce que travailler fait mal' ?".
