"S'ils nous voyaient courir, les Grecs de l'Antiquité nous prendraient pour des fous !"
À la veille du marathon des Jeux olympiques de Paris, auquel prendront part les meilleurs athlètes du monde, rencontre avec Andrea Marcolongo, qui consacre à la discipline un ouvrage porté tant par son expérience de joggeuse que par sa fine connaissance de la Grèce antique.

- Publié le 09-08-2024 à 09h40

Un jour, Andrea Marcolongo a chaussé des baskets et s'est mise au jogging. Sans trop comprendre pourquoi, mais en constatant que courir est vite devenu addictif. Pour cette helléniste, auteure de La langue géniale. 9 bonnes raisons d'aimer le grec (2018) et de L'art de résister (2021), un objectif ambitieux s'est peu à peu dessiné : participer à un marathon, "la plus noble des compétitions à pied", sur les lieux mythiques de son origine. Et se placer ainsi dans les pas de Philippidès, ce soldat qui, selon la légende, s'est effondré au sol, mort d'épuisement, après avoir prononcé ces mots : "Nous avons gagné !". Il venait de parcourir la distance entre Athènes et Marathon, petit village situé à 41,8 km de la capitale grecque.
Ainsi est né un double projet : se préparer au marathon et écrire un livre, chaque séance d'entraînement devant offrir à Andrea Marcolongo un espace pour réfléchir et tester ses idées. En résulte Courir. De Marathon à Athènes, les ailes aux pieds (*), une réflexion personnelle portée tant par son expérience de joggeuse que par sa fine connaissance de la Grèce antique.
De Flavius Philostrate (env. 170-240), l'auteur de "De arte gymnastica", sur lequel vous vous appuyez, vous écrivez : "Son objectif était d'abord de montrer que le sport n'était pas un simple passe-temps pour entraîner le corps, mais une consolation requise pour renforcer la pensée".
Quand je me suis lancée dans le projet fou de courir mon premier marathon, j'ai fait ce que j'ai toujours fait : me référer aux auteurs grecs. Je ne connaissais pas ce traité de Philostrate, qui n'est d'ailleurs pas un auteur qu'on lit souvent et qui apparaît tardivement dans l'histoire grecque. Je m'attendais à ce que ce traité consacré aux sports soit un manuel d'entraînement, or c'est tout le contraire. C'est un livre philosophique où Philostrate essaie de comprendre pourquoi, si on n'entraîne pas son corps, on n'entraîne pas ses pensées. Comme si le lien entre la pensée et le sport était très étroit, consubstantiel je dirais. Il y a donc les deux : consolation et pensée, car Philostrate vit à une époque où la Grèce antique, celle de Périclès, est déjà un souvenir. Pour lui, la cause de la décadence de son époque est liée au fait que les gens ne font plus de sport. Cet idéal de la Grèce antique a disparu. J'ai donc trouvé très intéressant qu'il fasse du sport une démarche philosophique et sociale, presque sociologique.
À l'époque antique, le sport était un exercice préparatoire à la guerre, écrivez-vous. Nous sommes aujourd'hui dans un tout autre contexte…
Selon Philostrate, il y a deux raisons principales pour faire du sport. La première est la guerre. Si les soldats s'entraînaient avec constance et assiduité, c'était pour être prêts un jour à combattre l'ennemi. Et l'on sait que le marathon est un héritage de la distance parcourue par le soldat Philippidès, qui ne l'a pas courue pour le plaisir mais pour délivrer un message. La deuxième était que les jeux – parce qu'il y avait dans la Grèce antique d'autres jeux que les jeux olympiques – étaient une fête citoyenne, une fête de la conscience grecque. Tout le monde se réunissait pour y assister, les villes ennemies arrêtaient de se faire la guerre pour y participer. Notons encore que la plupart des pratiques sportives qui aujourd'hui constituent l'athlétisme remontent à la guerre.
La poésie au sens où on l'entend aujourd'hui est née avec le sport. Avant les Olympiades, les poètes ne chantaient que les dieux.
Ainsi, courir pour tout autre motif que la guerre ou une urgence était considéré comme une folie. Que penseraient les Grecs de l'Antiquité de tous ceux qui, aujourd'hui, enfilent courageusement leurs baskets pour aller courir ?
Que nous sommes des fous, c'est certain ! En tout cas concernant cette idée d'endurance, car le fait de toujours dépasser ses limites n'existait pas dans la Grèce antique. Il fallait plutôt poursuivre un idéal d'excellence.
La récompense ultime des Olympiades était un poème. Le plus beau des trophées ?
Je trouve très beau qu'à la fin des jeux, le gagnant remporte un poème écrit spécialement pour lui, pour rendre sa victoire immortelle. D'ailleurs, la poésie au sens où on l'entend aujourd'hui est née avec le sport. Avant les Olympiades, les poètes ne chantaient que les dieux. Et là, pour la première fois, le poète a chanté la gloire d'un homme, d'un mortel, ce qui le mettait, pour un instant, au même niveau que les dieux.
En préparant ce marathon, vous avez fait une découverte : pour vous qui vivez dans la culture grecque depuis l'adolescence, courir a finalement été l'expérience qui vous a le plus rapprochée des Grecs. Dans le sens où ce que vous ressentez en courant correspond à ce que ressentent tous les coureurs, ceux d'hier comme ceux d'aujourd'hui.
Cela peut paraître naïf, mais en tant qu'helléniste, j'ai passé toute ma vie à étudier assise derrière un bureau. J'avais occulté cette partie physique, charnelle de la Grèce antique, qui en réalité explique beaucoup de choses de la culture grecque. Aujourd'hui, on a tendance à les idéaliser, mais ils n'étaient pas des gens parfaits qui passaient leur temps à philosopher. Il y avait dans leur vie des composantes très physiques qu'on n'étudie pas forcément à l'école. Dans mon cas, cela a été nécessaire de le vivre avec mon propre corps pour le comprendre.
Vous avouez encore que préparer ce marathon a été l'activité la plus "grecque" à laquelle vous vous êtes consacrée, bien plus que tous les textes que vous avez étudiés et traduits. Pourquoi ?
Avoir étudié les lettres classiques m'a permis de préparer ce marathon. Cela m'a renvoyée à toute la souffrance que j'avais éprouvée à l'âge de 14 et 15 ans pour apprendre le grec ancien, qui est une langue difficile. De nos jours, on idéalise la vitesse comme la seule valeur qui compte, mais il faut du temps et de la souffrance pour apprendre le grec. Et c'est exactement la même chose pour le marathon. Le fait d'avoir appris à résister à l'âge de 15 ans quand j'ai commencé le grec m'a aidée à tenir jusqu'au bout de mon marathon.
Avoir couru ce marathon a-t-il changé votre regard sur les auteurs grecs ?
C'est une très bonne question. Est-ce que je les lis différemment ? Peut-être. L'an dernier, j'ai relu intégralement l'Odyssée d'Homère pour préparer un cours et, pour la première fois, j'ai été sensible au côté physique, charnel des choses : je pense à la marche des soldats, à leur sueur, au sacrifice. J'ai eu l'impression de sentir les odeurs. Oui, cela a donné une sensation physique, et de la matérialité aux mots.
Dante dit que pour bien écrire, il faut que la plume aille aussi vite que la pensée. Ce qui est impossible, on perd toujours quelque chose quand on fait passer son expérience dans l'écriture.
"Les limites sont inévitables […], nous avons l'obligation physique et morale de tenter de nous améliorer à l'intérieur de ces limites", écrivez-vous. Est-ce une leçon de vie ?
C'est en tout cas l'idéal grec, que j'apprécie beaucoup. L'oracle de Delphes appelle à se connaître mais toujours en soi, jamais en essayant d'aller voir ce qu'il y a au-delà, où commence le territoire de l'hubris, cette arrogance qui est le contraire de l'injonction à se dépasser chaque jour qu'on nous martèle aujourd'hui.
Vous donnez une place importante au mot "kairos". Que peut-il nous apprendre ?
Vous venez de me demander si mon regard a changé par rapport aux textes grecs, et j'ai un peu l'impression d'avoir compris la signification du mot "kairos" en faisant ce marathon. On dit souvent qu'il renvoie à l'idée d'être dans l'instant présent. Or ce n'est pas seulement être là, c'est surtout remplir ce moment de sens, c'est l'usage qu'on décide d'en faire. Le "kairos" constitue ce que nous décidons concrètement de mettre à l'intérieur du temps qui compose la vie. Je reprends d'ailleurs l'image de la statue ancienne de Kairos, qui est un être en train de courir, et donne envie de le rattraper. Je ne reste pas assise pour me plonger en moi-même, mais je me lève.
"J'ai couru, et beaucoup, mais bien peu de ce que j'ai ressenti peut s'exprimer avec des mots et des raisonnements logiques", écrivez-vous. Était-ce la première fois que les mots résistaient pour exprimer ce que vous avez ressenti, vécu ?
Peut-être. Même si je ne sais pas si quelqu'un qui a couru un marathon est capable de le décrire, car on court avec son corps, pas avec son cerveau. Le corps a un autre langage, moins cérébral. La course, c'est un peu comme faire l'amour : c'est très difficile de trouver les mots pour le décrire. Ce qui m'a intéressée, ce sont les limites de l'écriture. Dante dit que pour bien écrire, il faut que la plume aille aussi vite que la pensée. Ce qui est impossible, on perd toujours quelque chose quand on fait passer son expérience dans l'écriture.
Le mot honnêteté est au début comme à la fin de votre texte. Pourquoi ?
Le fait de courir est une obligation d'honnêteté. Je ne peux pas tricher avec mon corps, il fait exactement ce qu'il peut faire. Avec les idées, les mots, et c'est humain, on a toujours tendance à rendre les choses plus belles et intéressantes, un peu moins douloureuses. Avec le corps, c'est impossible. C'est chaque jour différent, et on ne peut pas tricher.
⇒ (*) Gallimard, 247 pp., 22 €, numérique 15 €