L'avis de Marc Maesschalck, philosophe et professeur UCL/FUSL

PAR MARC MAESSCHALCK, PHILOSOPHE PROFESSEUR UCL/FUSL

Dans ses "Méditations pascaliennes" (1997), Bourdieu règle ses comptes avec Sartre. Il s'en prend à cette figure de l'intellectuel de gauche qui a marqué les années 70 et dont Althusser est certainement la personnalité emblématique. Il s'agissait d'intellectuels dit organiques, politiquement engagés dans des partis, militants et revendicatifs, proches des zones de conflit et solidaires de toutes les contestations mettant en cause une société capitaliste rentière bien pensante. Avec les années 80, l'intellectuel organique, prototype aussi des mouvements de libération en Amérique latine, s'est effacé pour céder la place à des intellectuels d'une nouvelle génération, soucieux de leurs effets médiatiques, comme Bernard-Henry Lévy.

Mais surtout, à la différence de la génération précédente où les débats politiques allaient bon train, comme entre Aron et Sartre, la discussion est devenue plus policée. On a commencé à débattre des grands principes éthiques, à chercher des règles universelles, à valoriser la culture du débat, au moment même où l'on passait d'une lutte d'idées comprises selon le modèle de la lutte des classes à un échange de points de vue compris sur le modèle du consensus sur des valeurs fondamentales. Ce qu'on appelle tantôt principialisme, tantôt universalisme, est devenu dans les milieux intellectuels, une sorte de nouvelle religion. En fait, l'intellectuel se découvre alors une mission nouvelle dans une société en rupture de banc avec ses valeurs conventionnelles. Il devient un créateur de sens ou de repères. Il élabore en concept les intuitions du sens commun, les aspirations humanistes, l'idéal transcendantal - pour utiliser les grands mots -, celui qui garantit la possibilité d'un vivre en commun. Dans cette nouvelle configuration, les appellations conventionnelles fondées sur le clivage droite/gauche semblent devenues obsolètes. Il ne reste plus pour rappeler ce clivage vieilli que les extrémistes des deux bords. Chemin faisant, c'est aussi, l'intellectuel critique des mécanismes d'exploitation, de violence sociale et de manipulation idéologique qui s'efface, remplacé d'abord par l'éthicien de service, qui se voit progressivement supplanté par des nouveaux venus, les prophètes et les mystiques.

Devant l'aridité des débats sur les principes, on a, en effet, retrouvé, dans les années 90, un certain goût pour les intellectuels dénonciateurs, ceux qui parlent haut et fort et osent dire l'intolérable de certaines situations-limites hors de portée des discours anesthésiant sur les grands principes. Ces dénonciateurs ont le mérite de mobiliser le sentiment, la sympathie, et d'alimenter la pompe de l'éthique humanitaire, celle qui fonctionne si bien, comme l'a montré Boltanski, par procuration. A côté de ces prophètes sont apparus des mystiques ou des mages, des sortes de grands prêtres du sens ultime qui prêchent, sans le nommer vraiment, un nouveau déisme, une "transcendance de l'intérieur", une morale de "sur-homme", celle qui n'a de cesse d'éradiquer le mal et d'organiser au plus vite un jugement dernier pour séparer une fois pour toutes le bon grain de l'ivraie.

A travers ces vingt années de parenthèse critique, c'est progressivement le "politiquement correct" qui a fait son apparition dans la vieille Europe, mise ainsi malgré elle à l'heure américaine. Il faut respecter les droits de l'homme, appliquer les discriminations positives sur le marché du travail, défendre un système social plus équitable, développer les clauses sociales dans les relations bilatérales, abolir le travail des enfants, lutter contre le tourisme sexuel, faire la chasse aux pédophiles sur le Net, etc. La génération des intellectuels qui occupent l'avant-scène aujourd'hui est celle qui retrouve ses rêves de révolution culturelle et politique dans la réforme économique et sociale de l'Etat-providence, la Troisième Voie. Magnifique alchimie politique d'idées disparates qui présentent, sous les habits d'un discours socialisant, une adaptation de l'Etat social aux contraintes de la mondialisation. Prenez un livre de Delors ou du Groupe de Lisbonne sur la démocratie et la justice économique et comparez avec un des nombreux ouvrages de Georges Soros, un magnat de la spéculation financière, démocrate et fondateur d'une société philanthropique. Vous aurez bien de la peine à construire des divergences ou à repérer des contradictions. Tout est dans la nuance, comme entre Blair, Schröder, Verhofstadt, Vandenbroek et di Rupo. C'est pourquoi il est difficile de parler aujourd'hui d'intellectuels de droite ou de gauche.

Pourtant, cette belle harmonie semble mise à mal par une nouvelle génération fatiguée de la langue de bois de ses aînés. Bien entendu, cela fait désordre. Des groupes comme Attac dérangent les establishments de l'Etat social actif. Les manifestations anti-mondialistes sont assimilées à du vandalisme, voire à du hooliganisme. Il est typique que les nombreux jeunes universitaires interpellés aujourd'hui par ces nouvelles formes d'action doivent chercher conseil en sautant une ou deux générations d'intellectuels. Face à cette "nouvelle menace", il y a une place à prendre pour de véritables intellectuels de droite capables de défendre les avantages du système établi et sa légitimité face aux questions que posent la prise de conscience, par une nouvelle génération d'acteurs, des risques de système et d'une certaine irresponsabilité de la science à produire de l'anticipation rationnelle face au diktat du court terme.

© La Libre Belgique 2001

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