Conservateur ou intellectuel?

Suite de notre série politique de l'été sur la droite et la gauche.Conservateur, synonyme de ringard. Et pourtant la loi de la conservation est une loi de la nature, des hommes et de toutes structures. Double langage?

PAR JACQUES RAMAEKERS, MÉDECIN, CITOYEN LAMBDA
Conservateur ou intellectuel?
©illu. Xavier TORCELLY

Il y a les choses, les faits, la réalité.

Il y a leur appellation.

Il y a leur perception: tel concept, telle perspective sont jugés convenables ou détestables, dignes ou indignes.

Et il y a, souvent, inconséquence ou contradiction entre ces différents niveaux.

Ainsi du terme "conservateur".

Conservateur. Synonymes: réactionnaire, nostalgique, passéiste, ringard, rétrograde, bref, une espèce de dinosaure au morne destin.

Cette étiquette est donc dépréciante et péjorative: ainsi le veulent les idées dominantes.

Et pourtant...

Et pourtant, la loi de la conservation est une loi de la nature. Mais surtout, le désir de conservation - nous ne sommes pas que nature - est une aspiration constante et quotidienne de chacune et de chacun.

Loi de la nature (loi "écologique" ?), ai-je écrit. Tout organisme tend en effet à conserver sa structure et son intégrité. Unicellulaire ou organisme très complexe (vous, moi), tout être vivant est en lutte perpétuelle. Son "idée fixe": se défendre des agressions intérieures ou extérieures, se conserver tel qu'il est.

Certes, ce rêve de permanence n'est qu'illusion: rien n'est fixe, tout évolue. Le plus souvent en mal. Telle cellule, par exemple, prend un "chemin nouveau", elle est "en rupture" : c'est une cellule cancéreuse (on se gardera bien de la nommer "progressiste").

Quoi qu'il en soit, toutes les cellules vieillissent. Mais il n'empêche: chacune d'elles et l'organisme tout entier sont intrinsèquement conservateurs. Ce qui est plutôt - ce qui est certainement - un bien.

Passons à la vie quotidienne.

Un hymne à la conservation! Qui donc ne désire - ou ne désirerait - conserver sa jeunesse, sa souplesse ou sa silhouette? Qui n'aspire à conserver la santé? Qui ne souhaite conserver sa lucidité?

Plus prosaïquement, chacun désire aussi conserver sa famille, son travail, sa maison, ses revenus, ses amis, son moral ou son sourire. Et que d'efforts pour conserver intact son amour-propre!

Vous, moi, "ils" : tous profondément conservateurs au quotidien et sur le long terme. Une attitude aussi courante que judicieuse: un bien.

Enfin, toute structure - qu'elle soit entreprise, collectivité, pouvoir (ou contre-pouvoir!), culture, etc. - a le souci de se conserver: de se perpétuer.

"Je proteste! L'auteur de ce texte est de mauvaise foi! Il sème sciemment la confusion! Il feint, en effet, d'ignorer que le terme "conservateur" - et sa signification péjorative - s'applique uniquement au politique et qu'il n'a strictement rien à voir avec la vie quotidienne, les cultures, la lucidité ou que sais-je encore!"

Le politique? Jetons-y un coup d'oeil.

Et d'abord le comportement, quotidien lui aussi, des partis et des membres du personnel politique.

Comme toute structure - ou comme tout membre d'une structure - leur souci premier est de se perpétuer: de conserver leurs électeurs, leur influence, leurs idées, leurs fonctions et leurs postes.

Les syndicats? Les plus ardents défenseurs du "maintien de l'emploi" et de "la conservation des droits acquis".

Enfin, quel est (quels sont) le(s) champion(s) toutes catégories du conservatisme?

Réponse: monsieur José Bové et les anti-mondialistes (on pensera par ailleurs ce que l'on veut de la mondialisation).

En effet, qui mieux que lui correspond à la définition du conservatisme: "Etat d'esprit des conservateurs, de ceux qui sont hostiles à une évolution?"

On y ajoutera le terme "réactionnaire" : "Qui rejette le changement." Bien vu?

Eh bien pas du tout! Zéro sur toute la ligne! Il paraît, en effet, que, loin d'être un "vil conservateur", monsieur Bové est l'archétype du "progressiste". Mieux encore: sont les véritables conservateurs ceux qui ne partagent pas sa vision des choses. Telles sont du moins les idées dominantes, ces idées auxquelles, sous peine d'ostracisme social, vous êtes contraint de vous soumettre.

Qu'en conclure?

Que, dans le domaine politique et dans celui des idées, il existe des mots piégés, ou encore: des mots à double langage.

Piégés d'abord quant à leur jugement de valeur. Ainsi, être conservateur dans la vie quotidienne (ou dans la survie d'un organisme vivant) est un bien; mais c'est un mal dans le domaine du politique.

En suivant la même logique, pourrait-on prétendre qu'il est un bien d'être clairvoyant - ou honnête, ou généreux - dans la vie de tous les jours, mais que c'est un mal dans le domaine politique ou idéologique?

Evidemment non! Donc: double langage.

Piégés ensuite quant à leur adéquation à la réalité. Il y a glissement, fraude, truquage. On peut être ainsi, objectivement, un conservateur-type (voir José Bové) ou faire preuve d'esprit conservateur (voir les partis et les syndicats) et, pour certains, avoir la réputation d'être tout le contraire.

De nouveau: double langage.

Quelle est l'explication? Où est la clef?

Essentiellement dans un rapport de force.

Existent en effet des dominants: ceux qui, par intimidation morale ou intellectuelle, imposent le sens et la valeur des mots. Ces mots ne sont dès lors plus des mots: ils sont des armes! Au service des seuls dominants.

Phénomène banal? Phénomène apparu depuis la nuit des temps? Rien que de très humain?

Sans doute.

Mais faut-il pour autant s'y résigner: c'est-à-dire s'aplatir, abdiquer?

© La Libre Belgique 2001

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