La gauche penche à droite et la droite vire à gauche
La droite parle "emploi", la gauche veut rester dans la cour des grands. Un consensus qui cache une gigantesque opération idéologique de récupération
- Publié le 26-07-2001 à 00h00
OPINION
SECRÉTAIRE GELE FGTB BXL OBSERVATOIRE ARC-EN-CIEL LABORATOIRE D'IDÉES POUR GAUCHE ANTI-LIBÉRALE
Voilà qui suppose des valeurs communes, de société et économiques. Les voici donc tous dans le même bateau pour mener à bonne fin l'économie et la société.
Dire que gauche et droite font bon ménage, c'est non seulement avaliser la méthode dite du "dialogue social" (mise en place par l'Europe pour remplacer les négociations classiques patron-syndicat) mais aussi ajouter une bonne dose de "dialogue citoyen" (" tous citoyens, tous égaux, tous sur un même pied d'égalité appelé à dialoguer!"). On obtient la recette qui a permis de sortir de la crise économique des années 70 en mettant en oeuvre une mondialisation capitaliste sauvage et en remplaçant la notion de l'Etat dit Providence, par celle d'"Etat social actif".
Se livre là une gigantesque opération idéologique, un déni de réalité en mettant sur le même pied pays riches et pays pauvres, patrons et travailleurs, spéculateurs et consommateurs... Tout se passe comme si la question de la justice sociale, et partant d'une juste distribution des richesses - qui est depuis des siècles un thème central de la gauche - devait être évacuée.
Cette recherche du consensus à tout prix amène la droite à pencher à gauche. Elle s'accommode fort bien de sa nouvelle image... parce que le consensus fondé sur le mensonge et la négation du conflit profite invariablement au plus fort. C'est-à-dire à qui tire les ficelles de l'économie mondialisée. Elle voudrait montrer que la gauche n'est plus nécessaire qu'elle ne s'y prendrait pas autrement. Pas de scrupule à mettre à l'ordre du jour l'emploi comme source de dignité, comme source de bonheur, comme source de respectabilité.
Et voici que la droite soutient la lutte contre la pauvreté pour rendre la dignité aux pauvres. Vient ensuite la lutte écologique... pour autant qu'elle ne mette pas des entraves à la prospérité économique des plus gros pollueurs. Il s'agit d'une manipulation sans précédent - nouvelles techniques de communication obligent - du citoyen travailleur et consommateur.
Mais cette récupération des idéaux de la gauche, cette mystification, ce double langage qu'est celui de l'équipe Verhoofstad, commence à être dénoncé par un nombre croissant de manifestants.Alors que fait la gauche (1) face à cette droite aux discours enjôleurs mais aux résultats révélateurs: démantèlement des services public, démantèlement des recettes de la Sécu pour suivre le credo de la réduction du temps de travail, dérégulation des conditions de travail avec les working poor ou encore délinquance patronale et incapacité à faire respecter les droits des travailleurs?
La gauche essaye de gérer ses contradictions et ses peurs. Peur d'"être mis sur la touche", de ne plus pouvoir jouer dans la cour des grands, peur du mauvais rapport de force... sans trop se demander si pour le reconstruire (ce rapport de force), il ne vaudrait pas mieux cesser de copier la droite. Comment aussi sortir des contradictions lorsque les partis politiques de gauche, à force de fonctionner comme s'ils représentaient l'ensemble de la société, ne savent plus qui ils doivent défendre en priorité? Et puis surtout, à travers tout le mouvement de gauche et ses convictions plurielles, quel est la meilleure voie, méthode, possible pour rencontrer ses objectifs? C'est toute la question du Blairisme, de la "Nouvelle gauche" comme on dit.
Chez nous, l'arc-en-ciel a recyclé le contenu du flacon: comme Tony Blair, il veut remplacer le compromis social-démocrate par une "troisième voie" réconciliant socialistes et néo-libéraux. L'Etat-providence est dépassé, il doit céder la place à l'"Etat social actif". Dans ce système, le citoyen a de plus en plus d'obligations. Il doit être un "battant", réussir des études, trouver du travail, s'il le perd, se recycler et multiplier les formations, accepter petits boulots et précarisation galopante (sous-statuts, ALE,...), prendre des risques, notamment celui de devenir un working poor . L'"Etat social actif" s'inspire d'une philosophie de comptoir illustrée par le dicton "quand on veut, on peut". La pression est mise sur les victimes, les chômeurs... qui sont culpabilisés et pressurés par la logique impitoyable du marché.
C'est encore et toujours la peur de ne pas jouer dans la cour des grands qui amène une partie de la gauche à jouer ce jeu. La peur du mauvais rapport de force qui la conduit à se couper du peuple, à n'agir qu'en "méthode". Une technocratie s'installe. Une bureaucratie la consolide, convaincue de faire le bonheur des gens malgré eux. On a déjà vu où cela pouvait mener...Mais aujourd'hui, entre peurs et convictions, qui peut et surtout comment oser aller à l'encontre de déclarations aussi universelles que consensuelles servies par les autorités politiques et patronales comme "L'emploi comme instrument d'insertion" (qui ose être contre alors que l'emploi est un droit et non un devoir) ou encore "L'apprentissage tout au long de la vie"? Tout est marchandisé! Mais face à cette démagogie, la gauche est impuissante à sortir de ces poncifs et à démonter leur dangerosité. Elle manque de capacité d'analyse.
Reste qu'il y a un avenir sérieux pour la gauche en ce XXIe siècle. A contrario puisque la droite a dû s'emparer des valeurs de la gauche pour les détourner et se renouveler. Tant que les inégalités existent, la gauche reste crédible. La droite n'ayant jamais envisagé de supprimer les inégalités. Ce n'est pas son propos. C'est le nôtre!
(1) En tant que mouvement qui ne se limite pas à plusieurs partis politiques mais englobe nombre d'organisations syndicales ou de la société civile.
© La Libre Belgique 2001
