Droite plurielle en Europe: la France
La droite française est-elle vraiment "la plus bête du monde", comme certains de ses leaders l'ont assuré un jour? Depuis longtemps, en tout cas, elle est en crise. Connue pour ses interminables querelles de chapelle, la droite française peine à offrir à l'électeur un visage et un message clairs.
- Publié le 29-08-2001 à 00h00
ANALYSE
La droite française est-elle vraiment "la plus bête du monde", comme certains de ses leaders l'ont assuré un jour? Depuis longtemps, en tout cas, elle est en crise.
Une des causes de ce malaise quasi existentiel est à rechercher dans le rapport entretenu par la droite avec sa référence fondatrice, le général de Gaulle, et dans la manière dont l'héritage de ce dernier a été géré. C'est peu dire que, d'années en années, le gaullisme a perdu une grande partie de ce qui faisait sa spécificité. Sous Pompidou, son caractère visionnaire céda la place à une certaine culture de l'arbitrage. Sous Giscard, sa fibre sociale ne résista pas au conservatisme bourgeois. Son ferment cocardier fut aussi mis à mal par l'ouverture de l'Hexagone à l'Europe et par l'omnipotence économique américaine. Sous Chirac, enfin, le néo-gaullisme brouilla encore un peu plus les repères. Aux périodes de dogmatisme droitier et sécuritaire succédèrent des parenthèses plus "sociales". Aux éruptions eurosceptiques voire nationalistes, répondirent des conversions europhiles. Quant au legs institutionnel du général, il fut lui-même mis à mal.
UNE INTROUVABLE IDENTITÉ
Jacques Chirac, pour sa part, perdit cette dimension fondamentalement gaullienne de leader incontesté dans son propre camp. Aujourd'hui, "ce Fregoli de la politique traduit au sommet de l'Etat les incertitudes d'un mouvement à la recherche d'une introuvable identité"
Juge Serge Bernstein, auteur d'une monumentale "Histoire du gaullisme" (Perrin, 2001). Du coup, à l'inverse de ses soeurs espagnole, britannique ou italienne, la droite française peine à afficher un profil clair. "Le RPR sait ce qu'il n'est plus, mais il ne se résout pas à devenir ce qu'il est presque", résume le commentateur Alain Duhamel. "Ses dirigeants comprennent que la piété gaulliste ne peut constituer un vade-mecum contemporain, mais ils n'osent pas s'en affranchir. Faute de choisir, ils s'asphyxient."
Ce profil un peu flou s'illustre notamment par le fait qu'à de rares exceptions près, - les Devedjian, Sarkozy ou Madelin - les leaders de la droite française répugnent à se dire clairement de droite, la plupart d'entre eux se situant confortablement au centre-droit. "Sur tous les grands sujets, la droite a renoncé à ses différences ontologiques avec la gauche", estime même Eric Branca, auteur du "Roman de la Droite" (Lattès, 1998). Le problème est que, "à flotter dans le sens du courant, la gauche apparaît plus crédible". C'est ce que Max Gallo a appelé "le syndrome de Vilvorde et de la gay pride". En approuvant la fermeture de l'usine Renault mais en condamnant le Pacs, la droite a présenté, en termes de modernité, une image brouillée à l'opinion. La priorité donnée aux thèmes économiques au détriment des enjeux de société a achevé de semer le trouble: en abandonnant la sphère du politique pour se replier sur celle de l'économique, la droite a donné l'impression qu'elle s'était "repliée sur le donjon gestionnaire", dixit Branca, ce qui a permis à la gauche "de se gargariser des beaux principes".
UN NÉCESSAIRE AGGIORNAMENTO
La droite n'a certes pas le monopole des contradictions et des renoncements. A cet égard, elle n'a d'ailleurs aucune leçon à recevoir de la gauche, depuis longtemps passée maître dans l'art du cynisme politique et qui, aujourd'hui encore, nage dans l'ambivalence, voire dans... le conservatisme - l'illustrent bien la frilosité réformatrice et le "social-libéralisme" d'un Jospin. Davantage que la gauche, néanmoins, la droite a souffert de ce phénomène car sont venus s'y greffer deux autres facteurs: d'une part de monumentales errances stratégiques (en matière de positionnement vis-à-vis de l'extrême droite, par exemple), d'autre part la récupération de ses chevaux de bataille traditionnels soit par des dissidences (Pasqua et le souverainisme par exemple), soit par la gauche elle-même (voir le profil hyper-sécuritaire d'un Chevènement).
C'est donc non sans raison qu'un Edouard Balladur prêche pour un aggiornamento non seulement "des réactions et des habitudes"
de la droite "mais aussi de ses idées". Cette rénovation vaudrait d'autant plus la peine que, si l'Hexagone a longtemps eu le coeur à gauche - héritage du caractère progressiste de 1789 et de l'échec des grands régimes "de droite" du XIXe siècle (Restauration, monarchie de juillet, Second empire) -, aujourd'hui, d'un point de vue sociologique, la France reste fondamentalement ancrée à droite, en ses campagnes et en ses villes de province à tout le moins.
Les choses sont certes nuancées, comme l'a encore confirmé un récent sondage Sofres. Ainsi, au hit-parade des références idéologiques préférées des Français, l'écologie (69 pc d'opinions positives) ou le socialisme (60 pc) devancent le centrisme (49 pc) ou le gaullisme (40 pc). Mais interrogés sur les valeurs et les concepts économiques qu'ils privilégient, les sondés citent prioritairement la participation, la concurrence, le libre-échange et la flexibilité - autant de concepts chéris par la droite. Un terrain existe donc, à reconquérir.
© La Libre Belgique 2001
