Après New York et Washington...

Dr Éric Dachy (MSF) : Le drame de mardi passé pose avec encore plus d'acuité qu'hier les multiples questions qui traversent les relations internationales et auxquelles il est trop souvent répondu par le fait accompli et le rapport de force

Dr ÉRIC DACHY

MÉDECINS SANS FRONTIÈRES

La tragédie de New York et Washington a provoqué une légitime indignation mais également une inquiétude quant à l'avenir. Le monde va changer, nous le devinons tous, mais peu d'entre nous se sentent capables d'imaginer concrètement comment. Nous voudrions ici exprimer l'espoir que, paradoxalement, il puisse changer en mieux. Car la tristesse ressentie aujourd'hui à l'égard des victimes des attentats américains peut s'étendre aux autres hommes, femmes et enfants qui, ailleurs, souffrent et meurent dans des circonstances parfois également terrifiantes. Et modifier la manière dont elle est perçue.

Ainsi cet attentat lance un formidable défi politique, dont l'issue ne tient pas qu'à l'intensité de la revanche auquel il donnera lieu. En brisant de manière aussi outrancière les règles tacites qui prévalaient jusqu'au 11 septembre dans les rapports entre les nations, il a ouvert une nouvelle ère. A n'en pas douter, la nature et l'ampleur du drame sont telles qu'il aura des conséquences profondes.D'abord chez nous. La confiance des pays occidentaux en ce qui concerne leur sécurité est ébranlée. La stupéfaction est générale devant la réussite d'une opération aussi énorme et devant la manière dont les criminels se sont joués des règles et des hommes censés garantir notre sécurité.

Les démocraties se montrent intrinsèquement vulnérables à la haine de fanatiques. La mise en évidence d'un tel défaut dans les dispositifs ouvre la voie à une répétition de ce type d'attentats. On suppose que tout sera fait pour l'empêcher, mais au prix de quels changements dans nos sociétés?Ensuite dans les relations internationales. Une partie du monde islamique a-t-il endossé, le mardi 11 septembre, l'étiquette d'ennemi fondamental et déterminé de l'Occident? La question peut gêner mais en frappant aveuglément et en masse des civils innocents au coeur de leur activité quotidienne, le message qu'ont envoyé les terroristes est clair. Leurs victimes sont mortes uniquement parce qu'elles étaient sur le sol américain, et pour cette seule raison assimilées à un ennemi. En outre, en ne revendiquant pas l'attentat, en laissant parler de lui-même le "sacrifice" meurtrier qu'ils ont fait de leur vie, on peut penser que les auteurs de l'attaque et ceux qui sont derrière eux, envoyent un autre message: tout dialogue est inutile.Nous orientons-nous alors vers une confrontation larvée entre blocs "identitaires", entre monde islamique et monde judéo-chrétien? Ce serait un désastre, mais il semble prématuré de prêter de telles intentions au Président des Etats-Unis lorsqu'il assimile les attentats à des actes de guerre et bat le rappel de ses alliés militaires. La nature même des attentats a créé les conditions d'une logique de guerre, il serait absurde de nier le fait. Mais l'Histoire risque d'être déterminée par la réponse globale que l'occident va apporter à cet attentat. Non seulement dans l'instant, où il est à craindre que la réponse militaire soit inéluctable, mais encore plus dans la conception du monde qui émergera par la suite.

En tant qu'humanitaires, nous nous préparons à agir auprès de ceux qui risquent de subir les conséquences de confrontations qu'ils n'ont pas choisies et nous espérons que la riposte à l'attentat touchera bien ceux qui le méritent et non pas d'innocentes victimes expiatoires.

Mais nous voulons également espérer que ceux qui, aujourd'hui, décident de l'avenir du monde répondront autant qu'ils le pourront à l'exigence de lucidité que présente la situation. Car le drame de mardi passé pose avec encore plus d'acuité qu'hier les multiples questions qui traversent les relations internationales et auxquelles il est trop souvent répondu par le fait accompli et le rapport de force. Les injustices massives, organisées, la souffrance énorme de personnes et de peuples entiers posent des problèmes auxquels seuls peuvent répondre les Etats, et nos Etats particulièrement. Or les réponses que le monde occidental, hégémonique depuis la chute du Mur de Berlin, apporte à ces problèmes sont marquées par une conscience suraiguë de ses intérêts et une indifférence polie au sort des victimes.

Les pays occidentaux n'ont certainement pas le monopole de l'indifférence, et ne sont pas, seuls, responsables de toute la misère du monde. Mais ils sont certainement ceux qui disposent de la plus grande marge de manoeuvre, et concrètement de la plus grande capacité à imposer leurs solutions à l'échelle mondiale. Cette possibilité de faire des choix est un privilège, qui représente bien souvent le seul espoir de peuples entiers.

Ce privilège et cet espoir, nombreux sont ceux qui parmi les citoyens occidentaux, en sont conscients et les assument. Les actions de Médecins Sans Frontières vivent de la générosité et du soutien actif du public, et nous savons donc que le souci d'humanité et de solidarité qui s'exprime au sein de la société civile, européenne et américaine, est fort et sincère. Mais nous observons aussi à quel point ce souci est mal servi lorsqu'il s'inscrit dans la logique actuelle des nations. Nous réalisons à quel point la compassion pour les victimes, et la volonté "humanitaire" affichée par les gouvernements sont à géométrie variable et doivent s'accommoder des intérêts stratégiques et de la raison d'Etat. On a vu l'indignation, très sélective, de nos dirigeants lorsqu'ils s'émeuvent du sort des Kosovars alors que les Tchétchènes et les Tibétains sont sacrifiés sur l'autel des bonnes relations diplomatiques ou simplement commerciales avec les gouvernements russes et chinois. On sait aussi avec quel cynisme on a soutenu en leur temps un Saddam Hussein, qui gazait sa population kurde, et un Ben Laden quand il combattait les troupes russes. Et les moralisations récentes invoquées par le nouvel ordre mondial ou le droit d'ingérence n'ont pas tenu leurs promesses.

En tant qu'humanitaires, nous savons qu'une autre politique est possible, concrètement, où les choix des gouvernements occidentaux, au-delà des avantages à court terme et de l'indifférence au sort des populations, s'appuieraient sur un vrai sentiment de responsabilité. A tous ceux qui sont tentés de croire que les terribles attentats de New York et Washington montrent les limites de l'affirmation d'une solidarité universelle, nous répondons qu'au contraire, il montre la nécessité d'un souci réel de justice dans la politique internationale, et que ce sont les critères d'efficacité traditionnels de la realpolitik qui ont montré leurs limites. Si, à tous les problèmes auxquels il est aujourd'hui répondu avec un indubitable manque de considération pour les faibles, on pouvait répondre, non par les bons sentiments d'usage mais avec une considération authentique pour les souffrances des populations, ce serait faire preuve d'intelligence et cela constituerait sans aucun doute une première victoire durable sur le terrorisme et la haine.

© La Libre Belgique 2001

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