Jon Kabat-Zinn: "Mon intention a toujours été de transformer la médecine"
Jon Kabat-Zinn travaille à enrayer le stress et stimuler la guérison par la méditation de pleine conscience. Les travaux de ce scientifique américain ont été validés par de nombreuses études. Mais il reste encore méconnu du grand public... Entretien.
- Publié le 29-05-2015 à 17h40
- Mis à jour le 30-05-2015 à 18h07

Vous avez élaboré une méthode permettant de voir ses souffrances apaisées et de retrouver goût à la vie. Qu'est-ce que la pleine conscience ?
La pleine conscience, c'est fondamentalement la conscience, une capacité que nous avons déjà, qui est dans notre nature humaine. Mais elle est souvent ignorée, parce que notre système éducationnel est essentiellement centré sur la pensée. On passe énormément de temps et d'énergie à apprendre à penser - très bien et de façon critique, d'ailleurs - mais, souvent, nous n'apprenons pas comment les pensées et les émotions, comme le stress ou la douleur, nous mettent en cage. Ce que la pleine conscience permet, c'est d'entretenir une nouvelle relation avec nos pensées, nos émotions, notre corps, afin de les écouter et de trouver de nouvelles manières d'agir dans le monde qui réintègrent le bien-être et le bonheur.
Comment cultiver cette conscience ?
La conscience est une sorte de sentiment incarné de présence. Cela signifie que vous êtes là. La plupart d'entre nous ne sommes pas là au moment présent mais dans l'avenir ou le passé, perdus dans nos pensées. Réaliser que vous n'êtes pas là et revenir dans le présent, cela constitue une sorte d'exercice, à faire de manière douce et bienveillante, sans se critiquer. C'est une forme de méditation, une manière d'exercer ce "muscle" de l'attention. Ce n'est pas facile, cela demande de la discipline. Mais plus vous pratiquez, plus vous apprenez à habiter la pure conscience. L'instant devient plus vivant parce que vous êtes présent. Quand vous sentez l'air du printemps sur votre peau, vous le sentez vraiment. Si vous êtes préoccupé, inquiet, stressé, vous ne remarquerez pas l'air, les couleurs, la lumière. Et si vous êtes sans cesse dans vos pensées, cela ajoute du stress et vous risquez de rater ce qui peut être important dans votre vie. Il faut apprendre à sortir de cette prison que nous construisons nous-mêmes. C'est ce que la pleine conscience peut offrir.
Vous avez développé la pleine conscience en milieu médical mais il n'est pas besoin d'être malade pour la pratiquer, donc…
Non, juste d'être en vie, quel que soit votre âge ! Aux Etats-Unis, la pleine conscience fait son entrée à l'école. Les enfants sont tout le temps poussés à la performance et deviennent de plus en plus stressés. Ils ne sont plus dans le moment présent ni très attentifs. Plutôt que de crier sur les enfants pour qu'ils prêtent attention, il est plus raisonnable de leur apprendre comment faire pour prêter attention. Une étude récente a montré qu'enseigner aux enfants de cinq, six ans la pleine conscience, une attention bienveillante, aidait à cultiver des comportements sociaux positifs, comme la compassion des uns avec les autres, et à améliorer la capacité à étudier.
Dans des entreprises, comme Goldman Sachs, on pratique maintenant la pleine conscience. Qu'est-ce que cela peut apporter au monde des affaires ?
Toute grande organisation génère énormément de stress, de burn-out, d'aliénation. Des gens ne se sentent pas reconnus pour le travail qu'ils font, les équipes ne fonctionnent donc pas comme des équipes et le travail n'est au final pas bien effectué. Cultiver la pleine conscience peut permettre à une organisation de se réamorcer, de redémarrer. C'est très utile dans un environnement de travail particulièrement stressant, compétitif et sans cesse en mouvement. La pleine conscience se répand aussi de manière assez extraordinaire dans le monde juridique, le monde du sport ou dans l'administration.
En même temps, beaucoup n'en ont jamais entendu parler. Vous sentez-vous toujours comme un pionnier ?
Oui, bien que je fasse cela depuis 36 ans ! Quand j'ai commencé en 1979 mon travail à la Clinique de réduction du stress, l'idée n'était pas de permettre aux gens de se sentir mieux. Il s'agissait de voir si l'importation dans un hôpital des pratiques très puissantes de méditation, qui nous viennent du bouddhisme, pouvait permettre aux gens de souffrir moins. Ce qui s'est passé, c'est que la douleur et le stress de ceux à qui l'on enseignait cette pratique diminuaient, et que l'activité et la satisfaction de vie augmentaient. J'étais chercheur et il me semblait important de documenter cela. L'intention a toujours été, si l'expérience était couronnée de succès, de transformer la médecine. On enseignerait aux gens comment rester hors de l'hôpital toute leur vie pour, à la fin, mourir rapidement et coûter le moins possible au système de soins de santé. La qualité de vie et la santé seraient optimales. Votre médecin ne peut pas faire cela pour vous. Personne ne peut faire cela pour vous à part vous.
Pourquoi cette pratique intéresse-t-elle les neuroscientifiques ?
C'est une pratique contemplative, une forme différente d'intelligence. La méditation modifie non seulement la manière dont le cerveau traite les informations, mais aussi l'architecture du cerveau. On parle de neuroplasticité. La méditation peut conduire cette neuroplasticité dans une direction positive. Des gènes très importants pour la santé et le bien-être peuvent aussi évoluer dans un sens ou l'autre avec la méditation ou, à l'inverse, en cas de stress. Plus vous avez de stress, plus vous vieillissez. Plus vous cultivez la pleine conscience, plus vous pouvez influer sur ce processus de vieillissement biologique. Il ne s'agit pas de faire disparaître le stress, mais de changer votre relation à ce qui vous arrive de plaisant ou de désagréable. Il est déjà assez pénible que de mauvaises choses arrivent; or, vous pouvez rendre les choses dix fois pires en étant réactif, en les fuyant, en les ignorant. Si vous ratez ce moment, vous êtes à moitié mort.
Encore faut-il savoir que vous ratez quelque chose…
Les gens le savent ! J'ai rencontré à Bruxelles des top managers de la Commission européenne. Voici ce que je leur ai dit. Vous êtes tellement occupés au travail que vous ne savez peut-être pas qui sont vos enfants. Dans 20 ans, ils pourraient vous reprocher de ne pas avoir été là pour eux. Vous avez été très occupés à creuser votre place professionnelle, mais pour quel équilibre ? Pourquoi avoir des enfants si vous ne leur consacrez pas de l'attention ? Cela peut générer beaucoup de souffrances. Cela s'applique aussi à votre relation de couple, à vos rapports avec vos parents. Dans quelque domaine que ce soit, être pleinement présent et conscient de toute la dimension de ce qui se passe donne des bénéfices. Sinon, vous réagissez automatiquement au lieu de répondre consciemment. Cela fait une grande différence dans le cours d'une vie.
Son livre: "Au coeur de la tourmente. La pleine conscience", De Boeck, env.29 euros.
La bio de Jon Kabat-Zinn
La pleine conscience - ou mindfulness - a fait la couverture du magazine "Time" l'an dernier; Jon Kabat-Zinn, lui, a été l'invité des stars américaines du petit écran, Anderson Cooper et Oprah Winfrey. Mais il en faut plus pour impressionner le célèbre professeur qui refuse de se reconnaître dans le personnage du "héros magique" qu'on dresse parfois de lui. "Cela n'a pas de sens, il n'est pas question de moi ni d'une sorte de processus magique. Il s'agit de faire un travail, dur, de découverte de ce que signifie être soi, et non pas de ce qu'on pense qu'on est. Qui vous êtes réellement est bien plus grand, plus mystérieux, plus intéressant et plus beau !"
Jon Kabat-Zinn n'est pas un héros, ni un magicien donc. Mais un pionnier dans le champ de la médecine intégrative. Né en 1944, il s'est intéressé jeune à la méditation, inspiré par le moine bouddhiste vietnamien Thich Nhat Hanh. Quand on lui demande ce qui l'a motivé à l'époque, il répond "l'amour" . Déjà, le fonctionnement de l'esprit le fascinait. Il s'est investi dans une thèse en biologie moléculaire pour obtenir son doctorat (Ph.D.) en 1971 dans le laboratoire du prix Nobel Salvador Luria, au prestigieux Massachusetts Institute of Technology. "Ma formation en science faisait partie de l'élite, il n'y avait pas mieux. Mais il me manquait quelque chose et la pleine conscience était une manière pour moi de réunir la science et les autres choses que j'aime. C'était une manière d'entrer en relation avec la vie qui ne requérait pas de moi de renoncer à quoi que ce soit. Je ne voulais pas me spécialiser en science et oublier la beauté de la vie."
Le docteur est devenu professeur émérite à la faculté de médecine de l'Université du Massachusetts, où il a fondé la Clinique de réduction du stress. Sa carrière de chercheur s'est centrée sur les interactions entre le corps et l'esprit dans le processus de guérison et sur les applications cliniques de l'entraînement de la pleine conscience auprès des personnes souffrant de douleurs chroniques et de troubles liés au stress. Il a partagé son expérience dans plusieurs livres, dont "Wherever You Go, There You Are" ("Où tu vas, tu es"). De nombreuses études scientifiques ont validé les résultats de la méthode qu'il a élaborée, la "Mindfulness-based stress reduction" .