Comment Pagny, Obispo et Lavoine ont raté une occasion de se taire

Comment Pagny, Obispo et Lavoine ont raté une occasion de se taire
©Capture d'écran
Contribution externe

Une opinion d'Antoine Ansseau, musicien, diplômé de la Music Academic International de Nancy, professeur de musique à l'Atelier Rock de Huy et étudiant en Master 2 à l'UCLouvain en philologie romane. 

Leur chanson à l’occasion de la pandémie est médiocre. Mais elle pose la question de l’utilité et du rôle de l’art.

Depuis plusieurs jours, nous voyons se multiplier les hommages musicaux au personnel médical et aux victimes du coronavirus. Parmi ceux-ci, celui proposé par Pagny, Obispo et Lavoine, réunis sous l’acronyme POL, retient l’attention pour la qualité médiocre de son texte. Plusieurs questions se posent face à cela : pourquoi faire de l’art dans une époque de désordre, et quelle position avoir, en tant que spectateurs, face à des chansons de seconde catégorie ?

Le rôle de l’artiste

Dans des temps douloureux, les artistes ont toujours su être présents pour nous aider à faire face aux situations auxquelles nous étions confrontés. Ils ont également été là pour rendre des hommages poignants aux victimes d’événements traumatiques. Du Tres de mayo de Goya aux Enfants paradis de Saez, d’innombrables esthètes ont produit pour honorer les disparus, pour remercier ceux qui ont donné jusqu’à leur vie afin d’assurer un nombre de victimes aussi faible que possible.

La crise que nous traversons actuellement ne fait pas exception à la règle, et les hommages se succèdent à intervalles réduits. Là est le rôle de l’artiste : poser des phrases, des images qui représentent au mieux nos émotions. Trouver le mot juste. Jouer un rôle thérapeutique en nous fédérant autour d’une cause commune.

La paresse

Il est donc particulièrement frustrant qu’un trio de chanteurs célèbres réalise un titre dont la vacuité du texte nous renvoie aux poèmes rédigés par des enfants un jour de fête des mères. Tels les mamans durant cette journée, nous nous sentons contraints de louer ceux qui ont eu une pensée pour les travailleurs du confinement. Néanmoins, s’il est important de féliciter toute prise de position permettant de lever des fonds pour aider à combattre la pandémie, il est nécessaire de ne pas se révéler moins exigeant vis-à-vis du résultat final sous prétexte qu’il soutient une cause salutaire.

Les paroles rédigées par Lavoine sont truffées de lieux communs et de rimes approximatives. Or, agir pour une bonne cause doit s’accompagner de l’obligation morale de le faire avec professionnalisme. Une bonne chanson aura le pouvoir de déclencher un élan de solidarité, donc de générer davantage de dons. Surtout, elle montrera à ceux à qui elle est supposée rendre hommage que celui-ci est sincère. Car ce morceau n’honore pas les Gens du Secours. Il est rédigé avec fainéantise, opportunisme, sans recherche lexicale ni inventivité formelle. Il est une excuse conçue par ses interprètes pour faire parler d’eux, en jouant sur la situation pour être jugés avec mansuétude. Les Gens du Secours n’ont pas besoin d’une chanson d’amour niaise, composée à la va-vite dans le but d’accroître les audiences d’un concours de chant. Ils ont besoin qu’on leur témoigne du respect et de la reconnaissance. Ils ont besoin que nous agissions de manière responsable, en respectant le confinement. Surtout, ils ont besoin d’être pris au sérieux et de ne pas devenir des prétextes à notoriété.

Honorer pour exister

Car utiliser des événements caritatifs pour faire parler de soi n’est pas quelque chose de nouveau dans le monde artistique. Prendre de la place dans les médias pendant que se déroule une circonstance traumatique est une stratégie publicitaire qui peut engendrer un surplus de renommée immense. À ce titre, il est très important de différencier les personnalités qui utilisent leur célébrité pour subvenir à une cause de ceux qui instrumentalisent cette cause pour subvenir à leur célébrité. Il est de notre responsabilité en tant que public de ne pas nous laisser prendre au jeu du pathos. Nous ne pouvons pas autoriser les artistes à nous donner des morceaux préfabriqués : de la musique en conserve, produite à la hâte et sans saveur.

Certes, nous n’avons pas la présomption d’exiger de POL qu’ils deviennent d’aussi brillants créateurs que Goya ou Saez. Ces chanteurs nous ont cependant déjà prouvé qu’ils étaient capables de produire des albums de meilleure qualité que ce triste produit. Quant au grand public, il a aujourd’hui plus que jamais besoin de production culturelle. Plusieurs collectifs de personnalités se sont déjà mobilisés de façon plus sérieuse que POL pour nous aider à faire face à cette crise, et il est capital dans la période que nous traversons qu’il continue d’en être ainsi.

Artistes, unissez-vous ! Mais surtout, artistes : unissez-nous.

Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : "D (h) ommage, ou comment POL a raté une occasion de se taire".