La "vague bleue" latino-américaine pourrait rebattre les cartes entre les États-Unis, la Chine et l'Europe

Le second tour brésilien, les élections américaines de mi-mandat et le scrutin espagnol annoncé pour novembre constituent trois rendez-vous susceptibles d'éclairer cette recomposition.

Le vote Bolsonaro peut donc être interprété simultanément comme un vote idéologique de droite, un vote sécuritaire et un vote de sanction contre le pouvoir en place.
Le vote Bolsonaro peut donc être interprété simultanément comme un vote idéologique de droite, un vote sécuritaire et un vote de sanction contre le pouvoir en place. ©AFP or licensors

Une carte blanche du Professeur Dr. Fernando Ruiz, École Royale Militaire et d'Hadrien Smit, chercheur à l'École Royale Militaire

Le résultat du premier tour de l'élection présidentielle brésilienne du 4 octobre 2026 constitue une nouvelle étape dans le déplacement politique vers la droite observé depuis quelques années en Amérique latine. Flávio Bolsonaro, 45 ans, fils aîné de l'ancien président Jair Bolsonaro, est arrivé en tête avec 47 % des suffrages, devant le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva, 80 ans, qui en a obtenu 45 %. Les deux candidats s'affronteront au second tour le 25 octobre.

Le cas brésilien ne constitue pas un phénomène isolé. Après l'élection de Javier Milei en Argentine en 2023, José Antonio Kast a remporté la présidentielle chilienne en décembre 2025. En 2026, Keiko Fujimori a accédé à la présidence du Pérou après une élection serrée, tandis qu'Abelardo de la Espriella s'est imposé en Colombie. Si Flávio Bolsonaro remportait à son tour la présidence du Brésil, la quasi-simultanéité de ces victoires donnerait une dimension supplémentaire à ce que l'on peut désormais qualifier de "vague bleue" latino-américaine.

Le cas du Brésil revêt une importance particulière, le pays s'impose comme le plus peuplé et la première économie d'Amérique latine. Lula demeure, quant à lui, l'une des figures emblématiques de la gauche latino-américaine depuis le début du siècle. Une alternance entre Lula et Bolsonaro aurait donc une portée bien au-delà des frontières brésiliennes.

De la "marée rose" à la "vague bleue"

Cette évolution invite naturellement à établir un parallèle avec la "marée rose" qui avait marqué l'Amérique latine au début des années 2000. Celle-ci avait porté au pouvoir, dans une grande partie du continent, des gouvernements de gauche ou de centre gauche qui plaçaient la réduction de la pauvreté, des inégalités et de l'exclusion sociale au cœur de leur discours.

La nouvelle vague politique repose sur des priorités sensiblement différentes. Trois éléments apparaissent de manière récurrente : des politiques de sécurité plus fermes, une orientation économique davantage favorable au libre marché et au secteur privé, et un rapprochement géopolitique avec les États-Unis et, plus largement, avec le monde occidental.

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Il serait néanmoins excessif d'y voir une doctrine politique parfaitement homogène. Le libertarianisme économique de Milei, le conservatisme de Kast, le fujimorisme péruvien, le national-conservatisme de De la Espriella et le bolsonarisme brésilien possèdent des histoires, des électorats et des priorités différents. La "vague bleue" désigne donc moins l'émergence d'une idéologie commune que la convergence de plusieurs évolutions électorales nationales vers la droite.

Le Brésil entre Lula et Flavio

Lula peut mettre en avant un chômage historiquement bas et une diminution des inégalités. Pourtant, une partie importante de la population continue à ressentir fortement la hausse accumulée du coût de la vie, notamment des prix alimentaires. À cela s'ajoutent les préoccupations concernant la criminalité, la dette publique et la corruption.

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Flávio Bolsonaro a réussi à agréger une partie de ces mécontentements autour d'un discours mettant l'accent sur la sécurité, la réduction des dépenses publiques, l'initiative privée et un rapprochement avec les États-Unis. Le vote Bolsonaro peut donc être interprété simultanément comme un vote idéologique de droite, un vote sécuritaire et un vote de sanction contre le pouvoir en place.

Le Brésil : entre Washington et Pékin

Une éventuelle victoire de Flávio Bolsonaro aurait également des conséquences majeures en matière de politique étrangère.

Sous Lula, le Brésil a cherché à consolider un ordre international plus multipolaire, et à renforcer les BRICS. Une présidence Bolsonaro adopterait vraisemblablement une orientation différente. Le candidat a affiché sa volonté de renforcer les relations avec Washington et de rejoindre le Shield of the Americas, l'initiative de coopération sécuritaire lancée sous le leadership de Donald Trump. Il a également défendu un rapprochement avec Israël et pris des positions beaucoup plus critiques à l'égard des BRICS.

Mais une réorientation géopolitique du Brésil vers Washington se heurterait à une réalité économique difficilement contournable : la Chine est de loin son premier partenaire commercial. En 2025, la Chine a absorbé environ 28 % des exportations brésiliennes et représenté 26 % des importations. Pour les États-Unis, ces proportions n'étaient respectivement que de 11 % et 16 %.

Autrement dit, un gouvernement Bolsonaro pourrait rapprocher politiquement et stratégiquement Brasília de Washington, mais il lui serait beaucoup plus difficile de détacher économiquement le Brésil de Pékin.

Flávio Bolsonaro semble lui-même confronté à ce dilemme. Son discours politique privilégie Washington et il a pris des positions critiques envers les BRICS, mais son programme adopte une approche plus pragmatique vis-à-vis de la Chine.

Le "Shield of the Americas" et la reconstruction du bloc Occidental

Une victoire de Bolsonaro renforcerait parallèlement le Shield of the Americas de Donald Trump. Cette initiative, lancée autour d'une coopération renforcée en matière de sécurité et de lutte contre le narcotrafic, rassemble plusieurs gouvernements latino-américains proches de Washington et s'inscrit également dans la volonté américaine de limiter l'influence stratégique chinoise dans l'hémisphère occidental.

L'intégration du Brésil modifierait considérablement son poids. Un axe regroupant notamment l'Argentine, le Chili, la Colombie et potentiellement le Brésil donnerait à Washington des partenaires particulièrement importants en Amérique du Sud.

La "vague bleue" ne serait alors plus seulement électorale : elle recommencerait à produire une recomposition géopolitique du continent.

C'est précisément là qu'apparaît une autre incertitude : les élections américaines de mi-mandat du 3 novembre 2026, à peine neuf jours après le second tour brésilien.

Les enjeux des Midterms 2026

Une perte de contrôle du Congrès par les Républicains ne ferait évidemment pas disparaître la politique extérieure de Donald Trump. La présidence américaine conserverait d'importantes prérogatives diplomatiques et sécuritaires. Mais un Congrès davantage contrôlé par l'opposition pourrait limiter la marge de manœuvre de l'administration et rendre plus difficile la consolidation de certains accords avec ses alliés latino-américains. Les élections américaines constituent donc un second test important pour la solidité de cet axe continental.

Il faut ici être attentif à une curiosité sémantique : une "vague bleue" aux États-Unis signifierait une progression Démocrate, alors que la "vague bleue" latino-américaine désigne ici la progression des droites. Les deux mouvements pourraient donc paradoxalement évoluer dans des directions politiques opposées.

L'Europe la grande perdante ?

Dans cette recomposition, l'Europe paraît beaucoup moins présente.

L'Union européenne reste un partenaire économique, commercial et diplomatique majeur de l'Amérique latine, mais elle peine à proposer dans la région un projet géopolitique aussi clairement identifiable que ceux de Washington ou de Pékin. Les États-Unis proposent sécurité, proximité géographique et alignement stratégique ; la Chine offre commerce, financement et investissements. L'Europe dispose de relations économiques substantielles, mais son leadership politique apparaît plus diffus.

Cette question devient encore plus intéressante à la lumière du nouveau Global Capitalism Index, élaboré par le Democracy and Capitalism Lab de l'Université de Virginie. L'indice classe en 2025 la Suisse première et les États-Unis deuxièmes. La Belgique occupe la 19e place, la France la 21e, l'Allemagne la 24e et l'Espagne la 29e. Plus surprenant, la Chine arrive 33e, devant l'Italie, 36e.

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La frontière entre économie capitaliste et régime politique occidental est aujourd'hui beaucoup moins évidente qu'au temps de la Guerre froide.

La frontière entre économie capitaliste et régime politique occidental est aujourd'hui beaucoup moins évidente qu'au temps de la Guerre froide. La Chine demeure dirigée par un parti communiste tout en ayant intégré de nombreux mécanismes de marché et en occupant une position centrale dans le commerce mondial.

La véritable question pourrait donc être formulée. Si les États-Unis réduisaient leur capacité ou leur volonté d'exercer un leadership international et si l'Union européenne ne parvenait pas à assumer davantage son rôle dans la défense d'un système capitaliste compétitif et ouvert, qui fixerait les règles économiques du système mondial ? Pékin ?

L'Espagne, prochain test européen ?

Enfin, la dynamique latino-américaine pourrait trouver un écho politique en Europe, et particulièrement en Espagne.

Les élections générales anticipées espagnoles auront lieu le 29 novembre 2026. Leur résultat ne doit évidemment pas être interprété comme le simple prolongement d'une tendance latino-américaine. Mais il existe certaines préoccupations communes : coût de la vie, logement, immigration, sécurité, défiance envers les institutions et polarisation politique.

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Les enquêtes actuelles ne permettent d'ailleurs pas de présenter le résultat comme acquis. Mais plusieurs sondages donnent au Partido Popular et à Vox une majorité potentielle. Les élections du 29 novembre constitueront donc un indicateur supplémentaire permettant de déterminer si le déplacement observé en Amérique latine participe d'une dynamique politique occidentale plus large ou s'il demeure avant tout un phénomène régional.

Une vague réelle, mais dont la profondeur reste à déterminer

La "vague bleue" latino-américaine est difficile à nier sur le plan électoral. Argentine, Chili, Pérou et Colombie ont déjà connu un déplacement vers la droite, et le Brésil pourrait les rejoindre le 25 octobre. Mais la véritable question n'est peut-être plus de savoir si la vague existe. Elle est de savoir ce qu'elle représente.

Une victoire de Flávio Bolsonaro ferait du Brésil une pièce centrale du nouvel axe latino-américain proche de Washington et renforcerait considérablement le bloc occidental. Mais, quelques jours plus tard, les élections américaines de mi-mandat pourraient modifier l'équilibre politique à Washington. Puis, le 29 novembre, l'Espagne offrira à son tour un nouveau test électoral.

Octobre et novembre 2026 pourraient ainsi constituer un moment charnière : non seulement pour l'Amérique latine, mais pour la recomposition plus générale des rapports de force à l'intérieur du monde occidental.

- > Titre original : Flávio Bolsonaro et la "vague bleue" en Amérique latine


Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

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