À quoi sert l'Unesco ?
Sans illusion, sans renoncement, l'Unesco entend soutenir les États et trouver le dénominateur commun de la coopération pour la paix.
- Publié le 09-11-2020 à 09h34
- Mis à jour le 09-11-2020 à 14h44

Une opinion d'Edouard Firmin Matoko, sous-directeur général de l'Unesco.
Dans un entretien publié dans La Libre Belgique (LLB 10/10), le journaliste et musicien Antoine Pecqueur critique le processus d'inscription des sites au patrimoine mondial de l'Unesco, décrit comme un "marchandage entre États" avant de conclure, sans craindre la caricature, que "l'Unesco ne sert plus à rien, sauf à donner des gages aux pires régimes de la planète". (1)
Nous souhaitons rappeler quelques éléments factuels.
Le patrimoine mondial est une invention de l'Unesco. L'inscription sur cette liste fait partie des processus les plus exigeants qui soient. C'est aussi l'un des plus transparents, puisque les avis d'experts et les délibérations du Comité sont publics et accessibles à tous. Chaque site est évalué par plusieurs organes spécialisés, avec missions de terrain et discussions auprès des pays concernés, sur plusieurs années. Il faut cependant lever tout malentendu : l'inscription sur ces listes n'est pas un concours de beauté. Les avis scientifiques sont un élément d'une discussion plus vaste, dont l'objectif est à la fois la conservation des sites et le rapprochement des peuples en vue de leur compréhension mutuelle et de la paix.
Des mécanismes pour éviter les abus
Que les listes de l'Unesco puissent être plus diverses et plus riches encore qu'aujourd'hui, c'est l'évidence.
Que des États cherchent, à travers elles, à faire valoir des intérêts nationaux, politiques, économiques, il n'y a rien d'étonnant. Il suffit de lire les titres des journaux à l'annonce de chaque nouvelle inscription, où les enjeux de préservation, de biodiversité ou de fréquentation touristique, martelés par l'Unesco, passent très loin derrière les expressions légitimes de fierté nationale. C'est pourquoi l'Unesco a développé des mécanismes de suivi et de contrôle pour éviter les abus et rendre le processus d'inscription le plus ouvert possible, auprès des ONG, de la société civile et de la presse. Lorsqu'il y a des dysfonctionnements, nous les corrigeons, comme ce fut le cas il y a des années, à travers le dialogue renforcé entre les organes scientifiques et les États membres. Comparer ce dialogue à un "marchandage de voix entre pays", c'est passer à côté du sujet. C'est grâce à des mécanismes comme ceux de la Convention du patrimoine mondial que l'Unesco peut rassembler autour d'une même table des États aux intérêts divergents ou contradictoires, afin d'assurer, par le jeu des obligations réciproques, le respect des engagements pris et du droit international.
Ce travail précaire est essentiel aujourd'hui et va bien au-delà des fameuses listes qui font si souvent les Unes des journaux.
Un travail qui ne s'arrête pas là
L'Unesco développe les politiques éducatives à l'échelle mondiale et partage les données qui les rendent possibles. En réponse à la crise Covid-19, nous avons publié les chiffres des fermetures d'écoles et les guides pratiques qui ont formé le socle des politiques publiques de l'éducation, du Congo à la Colombie - et jusqu'en Belgique. La Coalition mondiale lancée par l'Unesco avec plus de 150 partenaires du secteur privé pour assurer l'enseignement à distance a notamment permis l'accès gratuit à l'éducation en ligne dans dix pays d'Afrique.
L'Unesco protège le patrimoine en danger, pris pour cible du terrorisme ou mutilé par les guerres - comme à Mossoul, en Iraq, qui fut capitale de Daesh, où la mosquée Al Nouri, les bâtisses historiques de la vieille ville, le système éducatif et la vie culturelle renaissent aujourd'hui de leurs cendres grâce à la coopération multilatérale. Contre l'ignorance qui nourrit le fanatisme et le confinement qui brise le lien social, nous devons répondre par la culture et soutenir celles et ceux qui la font vivre : professeurs, chercheurs, journalistes, artistes. L'Unesco vient par exemple de publier le comparatif mondial des politiques culturelles anti-Covid, nourri de plus de 200 débats virtuels organisés depuis le printemps, véritables états généraux de la culture dans le monde.
Il est normal de critiquer le multilatéralisme - les professionnels de l'Onu sont bien conscients de ses limites. L'Onu n'est ni une puissance au-dessus des États, ni le gendarme du monde. C'est pourtant grâce à la coopération multilatérale que peuvent s'établir des normes éthiques et des recommandations communes pour des politiques plus justes et plus durables - sur l'intelligence artificielle ou la science ouverte, la protection des journalistes ou l'éducation. Il serait dangereux de l'oublier.
Sans illusion, sans renoncement, le rôle de l'Unesco est de soutenir les États dans la mise en œuvre de leurs engagements, et de trouver le dénominateur commun de la coopération pour la paix - ce dénominateur est parfois robuste, souvent fragile. À l'heure où les tensions sont si fortes, notre devoir est d'appeler sans relâche à la mesure et au dialogue, sur des sujets qui nous rassemblent : l'éducation, les sciences, la culture. Ce rôle n'a jamais été si utile.
(1) À la lecture de cette réponse de l'Unesco, Antoine Pecqueur a tenu à étayer son propos. Ses précisions sont à lire au pied de l'entretien susmentionné.
