"L'Unesco ne sert plus à rien, sauf à donner des gages aux pires régimes de la planète"
Ce que l'on n'obtient pas par les armes, on l'obtient par les arts, reconnaissait le président Erdogan. Et la culture est désormais au cœur des luttes politiques, explique Antoine Pecqueur. Ce journaliste publie un atlas très documenté sur la question.

- Publié le 09-10-2020 à 15h59
- Mis à jour le 09-11-2020 à 14h43

Que les choses soient claires : Antoine Pecqueur est un amoureux de la culture. Joueur de basson, premier prix au Conservatoire de Lyon en 2004, il parcourt l'Europe pour jouer de son instrument. Mais aussi pour mener des enquêtes au long cours. Journaliste, spécialisé en politique et économie de la culture, il a collaboré pour Le Monde, travaille pour RFI, France Musique, Mediapart… et dirige la rédaction de La lettre du musicien. C'est pour défendre cette culture qu'il met au jour son instrumentalisation politique orchestrée par les grands régimes de la planète.
La culture a toujours servi la diplomatie des États en tant que soft power, mais elle est devenue en quelques années un "hard power", écrivez-vous : elle est au cœur des batailles géopolitiques. Comment expliquer son importance actuelle ?
Par une chose simple : en l'espace de vingt ans, les conflits armés ont diminué de moitié dans le monde. Cela ne veut pas dire que celui-ci est moins belliqueux, mais que les batailles se jouent sur d'autres terrains : les terrains commerciaux et culturels. Et cela va dans les deux sens. La culture est utilisée par les pouvoirs pour affirmer leur politique, parfois autoritaire ou totalitaire, mais aussi par les opposants aux régimes. C'est le cas en Biélorussie où les artistes sont le moteur de la contestation du pouvoir, ou à Hong Kong dont les rues ont résonné de batailles de chants entre les opposants et les partisans de Pékin. Dans les deux cas, la culture n'est plus un simple objet de divertissement secondaire ; elle est au cœur des impératifs géopolitiques. Et il n'y a aucune raison de penser que cela va s'arrêter.
Y a-t-il une forme d'art plus propice à l'instrumentalisation ? La musique est souvent citée dans votre atlas, et on y découvre qu'elle est la forme la plus souvent censurée, devant les arts visuels et les films.
La musique se retrouve souvent censurée car son langage est universel et qu'elle parle à chacun. Il est d'ailleurs très intéressant de voir en Afrique le nombre de musiciens qui souhaitent prendre le pouvoir ou qui participent à la prise de pouvoir. Je pense à l'Ouganda avec Bobi Wine dont les concerts sont des meetings, au Burkina Faso avec Smockey, ou à la RDC où Martin Fayulu avait pris un rappeur comment porte-parole. Mais les pouvoirs, au Venezuela ou en Russie, utilisent aussi la musique à des fins politiques. On peut également citer le Reich avec Goebbels qui, en 1941, organisait une semaine Mozart à Vienne pour faire venir et séduire des intellectuels, des artistes et des journalistes. Même le doux Mozart fut instrumentalisé par le pire des régimes.
On observe aussi que l'instrumentalisation de la culture n'est le monopole d'aucun camp. Tous s'en emparent.
Oui, mais il est très intéressant d'observer à quel point les pays autoritaires ou totalitaires l'utilisent particulièrement. C'est le cas de la Turquie d'Erdogan. Ce que l'on n'obtient pas par les armes, on l'obtient par les arts, disait-il en 2019. C'est tout à fait vrai.

Mais comment expliquer l'apport qu'ont la culture et les arts pour asseoir un pouvoir ?
En termes de politique intérieure, la culture permet d'affirmer une idéologie. On le voit clairement avec la Chine, où toutes les initiatives culturelles servent à défendre l'ethnie Han majoritaire, au détriment des autres minorités. Et les objectifs en termes de politiques extérieures sont primordiaux également. La culture permet par exemple d'acheter la complicité des pays occidentaux.
Comment ?
Quand Abu Dhabi achète la marque "Louvre" un milliard d'euros, et que Jean Nouvel y construit un musée, tous les journalistes dont les voyages de presse sont luxueusement offerts affirment que c'est magnifique et formidable, au grand bénéfice de ces pétromonarchies du Golfe. Pourquoi ? Parce que ces États qui se livrent une féroce concurrence en la matière (chacun veut construire plus grand que son voisin) ont tout intérêt à acheter la complicité des pays occidentaux alors que ces derniers manquent d'argent pour la culture. Et tout particulièrement la France qui bénéficie d'un siège au Conseil de sécurité des Nations unies et commerce notamment avec l'Arabie saoudite. Et comment séduire le monde occidental ? En jouant sur son terrain, celui de la culture. Les pays occidentaux entrent complètement dans le jeu et les pétromonarchies achètent donc leur complicité avec l'argent du pétrole et leur confient la gestion de ces grands complexes culturels. Il est en effet plus avantageux que ce soient les Européens qui s'occupent des musées, que les classes moyennes du pays que l'on met de côté, craignant les rébellions qu'elles pourraient engendrer. En définitive, la culture participe donc à l'image de tolérance que les pays veulent se donner. Le pouvoir saoudien soigne par exemple ses éléments de langage, communique parfaitement autour de ses initiatives culturelles pour mieux favoriser son commerce extérieur. Derrière pourtant, les rapports d'Amnesty International en témoignent, la politique en matière des droits de l'homme est pire qu'avant.
Au-delà de cet exercice de communication, ne peut-on pas se réjouir de voir le Louvre ou le Guggenheim participer à l'essor culturel de ces pays ?
Mais ces pays ne s'intéressent plus aux équipements une fois ouverts. La période qui les intéresse est celle des projets, des inaugurations et des discours qui favorisent les échanges politiques et commerciaux. Ces institutions, sauf à Dubaï dont la stratégie est autre, deviennent vite des coquilles vides.
Vous évoquez un paradoxe identique avec le yoga, pratique qui bénéficie d'une aura très positive, mais qui est favorisée par le président de l'Inde Narendra Modi, un nationaliste belligérant…
Oui, on compte aujourd'hui 300 millions de personnes dans le monde qui pratiquent le yoga, une discipline pourtant en perte de vitesse il y a un siècle. Elle fut relancée par le professeur Tirumalai Krishnamacharya qui l'a simplifiée et en a réduit la portée spirituelle, et est aujourd'hui poussée par Narendra Modi qui a créé un ministère du yoga, l'a inscrit à l'Unesco, le fait pratiquer par son armée… Son but est de dorer sa communication alors qu'il est un grand belligérant, mais aussi d'imposer cette pratique en Inde aux dépens des minorités musulmanes qui ne s'y reconnaissent pas. Le yoga sert donc un processus d'assimilation forcée des minorités qu'on étouffe culturellement. Je ne suis pas un anti yoga, mais comme pour toutes pratiques culturelles, j'aimerais que les gens s'interrogent sur le pourquoi ils les pratiquent, sur le pourquoi elles sont à la mode. La culture est toujours le cheval de Troie d'objectifs politiques.
C'est ainsi que les pays européens qui investissent le plus dans la culture sont les pays du groupe de Visegrad, dont la Hongrie, qui sont hostiles à l'Europe… Vont-ils gagner la bataille culturelle aux dépens de l'Union ?
Ces pays sont de surcroît les premiers qui ont bénéficié des fonds structurels européens délivrés pour les aider à construire des infrastructures, notamment culturelles. Majoritairement eurosceptiques, ils utilisent donc les fonds européens pour diffuser leur culture hostile à l'Union. Cette dernière doit en effet être vigilante et profiter de son plan de relance actuel pour favoriser le déploiement culturel qui engendre des retombées multiples, dont économiques.
Vous condamnez aussi l'Unesco, l'agence de l'Onu en charge de l'éducation, des sciences et de la culture, qui ne sert plus que des intérêts purement géopolitiques, écrivez-vous.
L'Unesco, c'est un scandale. Le vrai pays qui la commande, c'est la Chine. C'est le pays qui fait le plus de demandes sur la liste des biens à inscrire au Patrimoine mondial immatériel. Elle cherche par là à inscrire sous son nom les traditions des minorités pour mieux affirmer son pouvoir. Et la labellisation du Patrimoine mondial de l'humanité ne veut plus rien dire non plus. Les avis du Comité des experts ne sont plus suivis. Des sites sont ainsi sélectionnés sans répondre aux critères scientifiques mais par le fait de lobbying politiques. On aboutit à du marchandage de voix entre pays. Les effets d'une inscription en termes de tourisme et de développement de l'économie locale sont en effet importants, même si certains sites comme le Taj Mahal ou le Machu Pichu sont finalement détériorés à cause du tourisme engendré. Aujourd'hui, soit on réinvente l'Unesco, soit on l'arrête. En l'état, cette agence ne sert plus à rien, sauf à donner des gages aux pires régimes de la planète par complicité culturelle. Vous savez, je suis le premier à croire en la culture, j'en suis amoureux, mais j'invite à la vigilance. Il faut miser sur la culture tout en étant conscient qu'elle sert toujours des intérêts idéologiques, et qu'elle peut être facilement instrumentalisée en vue des pires desseins.
Pure Flix contre Netflix
Les États-Unis sont divisés en deux camps qui ne se comprennent plus et ne s'écoutent plus. Les Républicains ne parcourent plus les médias qualifiés de démocrates, et réciproquement. Cette division se marque désormais dans le cinéma. Face aux stars hollywoodiennes qui soutenaient Hillary Clinton, se développe une industrie du cinéma pro-Trump (visant notamment l'électorat évangéliste) dont la production a doublé depuis 2012, note Antoine Pecqueur. Chaque camp a ses acteurs fétiches, mais la bataille étant surtout une bataille de producteurs et de distributeurs, les pro-évangéliques ont mis sur pied Pure Flix pour concurrencer l'influence jugée "pro-démocrate" de Netflix.
Son livre :
Atlas de la culture
Du soft power au hard power : comment la culture prend le pouvoir
Antoine Pecqueur, Éditions Autrement (2020)

Précisions d'Antoine Pecqueur
L'Unesco a souhaité répondre à cet entretien, qualifiant les propos d'Antoine Pecqueur de caricaturaux. Ce dernier a tenu à apporter des précisions et souligner trois éléments permettant, selon lui, "de comprendre les profonds dysfonctionnements de l'Unesco, et sa complicité avec les régimes les plus autoritaires". Les voici:
- Le titre d'ambassadrice de bonne volonté de l'Unesco est détenu par Mehriban Aliyeva, première dame d'Azerbaïdjan, pays aujourd'hui en guerre contre l'Arménie dans le conflit du Haut-Karabakh. Une situation d'autant plus paradoxale qu'une autre institution onusienne, le Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l'Homme, se dit très « préoccupé » par la situation des droits de l'homme en Azerbaïdjan.
- L'Unesco a mis en place le Prix pour la recherche en sciences de la vie avec la Guinée équatoriale, un état autoritaire dont le vice-président Teodoro Obiang a été condamné en février 2020 dans l'affaire des « biens mal acquis » à trois ans de prison avec sursis et trente millions d'euros d'amende et des confiscations.
- « Le Courrier de l'Unesco », le journal de l'agence, a été relancé grâce au financement intégral de la Chine, désormais premier financeur de l'institution. L'ironie est de mise quand on sait que la Chine occupe la 177ème place sur 180 pays dans le classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières.