De plus en plus de locataires bruxellois "déprimés" recourent à la psychiatrie

Au sein de notre association de locataires, nous rencontrons de plus en plus d’ "usagers" dits "déprimés", en "décompensation psychique", "paranoïaques", "maniaco-dépressifs" ("bipolaires") ou "schizophrènes" qui pour oublier ou plus précisément anesthésier cette douleur ou ce désastre d’exister qui les assaille recourent à la psychiatrie, c’est-à-dire, généralement, aux antidépresseurs, anxiolytiques ou psychotropes que cette dernière leur délivre.

Contribution externe
De plus en plus de locataires bruxellois "déprimés" recourent à la psychiatrie
©©JC Guillaume

Une carte blanche de Mohamed Ben Merieme et de David Vanhoolandt, travailleurs sociaux à l’Association des Locataires de Molenbeek et Koekelberg (ALMK)

Partons, d'emblée, de ces deux constats : 1/ En œuvrant, en Région de Bruxelles-Capitale, «à l'insertion par le logement», notre association œuvre, de fait, à l'insertion par l'écoute et la parole. C'est que la demande d'un logement (privé ou social) ou les différends auxquels sont confrontés les «usagers» avec leur propriétaires passe toujours par la parole – parole qui s'adresse à un être supposé l'écouter, l'entendre. Or cette demande est très souvent parasitée par la souffrance subjective ou la douleur – voire, pour certains «usagers» -, le désastre d'exister ou d'être-au-monde; 2/ Nous rencontrons ainsi de plus en plus d'«usagers» dits «déprimés», en «décompensation psychique», «paranoïaques», «maniaco-dépressifs» («bipolaires») ou «schizophrènes» qui pour oublier ou plus précisément anesthésier cette douleur ou ce désastre d'exister qui les assaille recourent à la psychiatrie, c'est-à-dire, généralement, aux antidépresseurs, anxiolytiques ou psychotropes que cette dernière leur délivre, prescrit, au détriment d'une écoute attentive et de paroles à la hauteur des souffrances, questions, embrouilles et/ ou traumatismes que ces «usagers» ou plutôt patients ou malades lui livrent.

Bref, sans généraliser, disons que nous constatons des êtres de plus en plus confrontés à la surdité et à la vision médica-menteuse (1)de leur psychiatre. (Rappelons, en passant, que les antidépresseurs, par exemple, outre qu'ils agissent non pas sur la cause de la «dépression», mais sur ses effets, encouragent la déresponsabilisation des êtres dans les « malaises » ou « souffrances » dont ils se plaignent.) Surdité et vision psychiatriques qui nous retombent, nécessairement, dessus, nous, travailleurs sociaux. En leur accordant en effet un temps d'écoute pour leur «problématique logement», ces usagers glissent, très souvent, vers d'autres «problématiques» : deuil impossible à réaliser; problèmes familiaux ou conjugaux; divorce douloureux ou conflictuel; hallucinations auditives ou visuelles; traumatisme sexuel (pédophilie, inceste, viol); peur du Covid et/ou de la mort; solitude face au cancer; sensation d'être «laissé tomber» par toutes et tous (politiques ou État compris); angoisse ou sentiment d'étrangeté d'être-au-monde… . N'étant ni médecins ni psychiatres, ils attendent donc de nous non pas de leur délivrer quelques ordonnances, mais de tout simplement les écouter. Or leurs paroles, loin de les consoler ou de leur faire du bien – comme le pensent certains ! - semble, à nos yeux, plutôt lestées de l'existence ou de la présence d'une négativité (d'un désespoir, dirait le philosophe KIERKEGAARD) qu'ils s'évertuent à dire, mais sans y arriver : Les mots manquent, nous disent ainsi des personnes, à dire la souffrance qui me tenaille. Disons la chose ainsi : Derrière la «positivité» (ou la présence) des mots ou des paroles (prononcées) se tient cette cause : une «négativité» non seulement «impossible à dire» (c'est-à-dire rebelle aux mots ou paroles), mais qui (sur)détermine l'éclosion des mots ou des paroles elles-mêmes. Nous y reviendrons.

À côté d'une certaine psychiatrie pour qui donc l'essentiel consiste à faire taire la souffrance psychique par la voie médica-menteuse, une idéologie sévit aussi aujourd'hui : «la religion de la résilience». Selon cette dernière, toute douleur psychique serait surmontable !… Cette religion a une vision inique, ignominieuse, de l'Humain, psychiquement, malade : il serait, selon elle, semblable à une «machine» défectueuse qui se devrait d'être «réparée». Un exemple: la mort d'un enfant nécessiterait, selon elle, un «travail du deuil» susceptible de la «résilier» ou surmonter (de l'oublier, voire d'oublier qu'elle a été oubliée…) afin de passer à autre chose, soit, de faire un autre enfant !... L'enfant y est perçu donc comme une simple «pièce manufacturée» aisément substituable!... «Le plus malheureux, écrit le philosophe M. FOESSEL, ne peut se figer dans la pierre car il vit dans une société où tout est devenu liquide et où le fait de s'attarder sur une perte est perçu comme une faiblesse. […]. En retard sur tout, son destin est de témoigner en faveur de failles que les autres sont pressés d'oublier.»

Cette religion tout comme une certaine psychiatrie nie ainsi que l'existence même du psychique chez l'Humain constitue, en soi, un parasite qui déglingue (dénaturalise, dés-animalise), fondamentalement, l'Humain. Avec le psychique, pour paraphraser J. LACAN, «ça commence à aller vachement mal. [L'humain] n'est plus du tout heureux, il ne ressemble plus du tout à un petit chien qui remue la queue [...]. Il ne ressemble plus à rien, il est ravagé par le [psychique].» Or qu'est-ce que le psychique ? Rien d'autre que le résultat ou le produit de l'aliénation de l'Humain dans le langage (ou «le Verbe»). Si par le langage (culturel, religieux...), l'Humain – qui ne choisit ni sa famille ni son nom, prénom, appartenance linguistique, religieuse, culturelle… - est ainsi, fondamentalement, aliéné, rendu «étranger à lui-même», alors subsiste, subsistera, toujours un écart irrésorbable entre ce qu'il est «en soi» et ce qu'il est «pour soi» (ou pour l'Autre (parents, société...)). Cet écart (ou cette négativité), c'est, précisément, ce que s'emploient à suturer, à rejeter ou à forclore la religion de la résilience et une certaine psychiatrie friandes de «normalité», de «réussite», de «Il faut positiver !» ou «rebondir !» et réservant ainsi, pour reprendre l'écrivain Ph. FOREST, «le traitement le plus cruel et le plus méprisant à ceux qui n'y parviennent pas».

Relevons, en guise de conclusion, que si l'Humain doit à cet écart ce qui le caractérise fondamentalement (parler, penser, lire, désirer, aimer, rire, chanter, écrire...), alors en niant ou anesthésiant cet écart, ces entreprises (la religion de la résilience et une certaine psychiatrie) ne cachent que trop mal leur volonté d'un Humain totalement machiné, identifié, corps et âme, aux diktats des Maîtres actuels (le néo-libéralisme et le discours de la science) pour qui un humain est, on le sait, d'autant plus «normal» qu'il sacrifie son être au travail, à la consommation, à l'hédonisme, crétinisme et hygiénisme ambiants. En ce sens, se laisser enseigner par les dits «anormaux», c'est être fidèle à l'écart que chacun d'entre nous porte en lui – qu'il le veuille ou non. Écart que J. LACAN interprétait ainsi : «Tout le monde délire !». Pourquoi délire ? Pour la simple et unique raison que le langage – hérité de l'Autre - que nous adoptons est toujours en foncière inadéquation, voire «sans rapport», avec notre «en soi» ou notre être.

(1) Nous ne nions point l'effet apaisant de certains médicaments. Or, ces derniers constituent des moyens et non des fins. Combien sont-elles donc ces personnes qui depuis des années et années ne vivent ou plutôt ne survivent – parfois à l'état de zombi ! - que par la grâce de médicaments (invalidité à vie!), alors qu'une «pratique de l'écoute et de la parole» les aurait, probablement, aidé à mieux saisir la cause de leur détresse subjective et à «savoir y faire avec» autrement ?