Les moineaux de Mao et la friche Josaphat, le mont Donderberg ou le marais Wiels
Dans une ville -ici Bruxelles- les espaces naturels filtrent l'air et l'eau, retiennent le surplus de précipitations, limitent l'effet dévastateur des canicules et procurent calme et détente aux citadins. Gratuitement. Sauf si les pouvoirs publics décident d'y construire…
- Publié le 03-06-2024 à 15h23

Une carte blanche d'Eric De Plaen, juriste et guide-nature. Administrateur Natagora et Canopea (s'exprime à titre personnel)
Bruxelles doit préserver, et non bétonner, ce qui reste de ses espaces verts, pour rendre la nature en ville accessible à tous, retenir la classe moyenne contributive, et devenir une ville résiliente face aux canicules, inondations, perte de biodiversité et pollution de l'air et de l'eau. En octobre 2023, le Gouvernement bruxellois (communiqué du Ministre-président Rudi Vervoort et du Ministre de l'environnement Alain Maron) a annoncé vouloir protéger 25 % du territoire en 2030, contre 14,7 % aujourd'hui. À une encablure des élections, où en est-on ?
Les moineaux de Mao
En 1958, le président du parti communiste chinois Mao Zedong décida de l'éradication des "quatre nuisibles" (moustiques, mouches, rats et moineaux). Attardons-nous sur les moineaux : pourquoi les tuer ? Les autorités chinoises estimaient qu'un moineau mangeait chaque année près de 4,5 kg de grains, qui auraient dû revenir à la population. La campagne d'éradication fût un succès. On estime à plusieurs dizaines, voire centaines de millions de moineaux tués en deux ans (la population chinoise a largement participé à ce massacre, enfants compris). Résultat, les larves de criquets et sauterelles, dont les moineaux sont friands, ont éclos en grand nombre et les cultures ont été ravagées, contribuant à la grande famine chinoise de l'époque. Et dès 1960, les autorités ont remplacé sur leur liste noire les moineaux par les punaises, et importé 250 000 moineaux d'URSS. Conclusion : l'homme a besoin de la nature. Il est parfaitement capable de se tirer une balle dans le pied. Et nous n'aurons pas toujours un voisin pour nous dépanner…
À Bruxelles, prenons trois exemples d'espaces verts en péril, situés dans des communes de la première couronne de Bruxelles, où les quartiers sont les plus denses et les moins verts, la friche Josaphat, à Schaerbeek, le marais Wiels, dans le bas de Forest (près de la gare du midi) et le Donderberg, à Laeken (près de la place Bockstael).
La friche Josaphat, construction de logement sur 14 hectares à haute valeur biologique
La friche Josaphat tout d'abord. C'est une ancienne gare de triage de 24 hectares dont une "prairie sauvage" de 14 hectares, d'un seul tenant, d'une relative tranquillité, de très haute valeur biologique. Le site est clôturé, et son propriétaire régional public, la Société d'Aménagement Urbain (SAU), a annoncé le 6 avril 2023 l'attribution au consortium Axa-Eiffage le marché public de construction de 509 logements (dont 158 logements sociaux) et une école, sur la partie de la friche la plus riche en biodiversité. Le reste est loin d'être sauvé : il est réservé pour plus tard. C'est donc l'inverse d'un compromis.
La SAU justifie son projet par la crise du logement social. 50 000 familles sont inscrites sur les listes d'attente. Le projet prévoit 158 logements sociaux. On est très loin du compte. Les alternatives (entre 17 000 et 26 400 logements vides à Bruxelles, près de 5 000 logements sociaux inoccupés en attente de rénovation, plus de 1 000 000 de m2 de bureaux vides) n'ont pas été prises en compte. Le projet ne résout pas un problème de justice sociale. Il en crée un. Pour les très nombreux Bruxellois sans jardin, la nature en ville est publique ou elle n'est pas. Le projet risque de détruire un poumon vert qui devrait profiter à tous les Bruxellois.
Le périmètre total du PAD Josaphat, jamais adopté par le gouvernement bruxellois, fait près de 34 hectares, la partie à préserver à peine 14. On aurait pu identifier l'espace pour construire ces 509 logements en densifiant la partie orientale de la friche, déjà artificialisée mais loin d'être optimisée, et, en même temps, sauvegarder la zone de très haute valeur biologique. Pour l'instant, c'est raté… Détail piquant, le groupe Eiffage affiche fièrement son engagement pour la biodiversité. C'est compatible avec la destruction d'une zone de très haute valeur biologique ? Greenwashing frontal.
Chez Ecolo, Isabelle Pauthier et Simon Rasquin notamment se sont distingués. Ecolo Bruxelles aussi, qui a bloqué l'adoption du PAD Josaphat. Malheureusement, l'attribution au consortium Axa-Eiffage du marché public de construction de 509 logements a été "confiée" à quatre organismes publics régionaux sans la moindre légitimité démocratique, ce qui a engendré la première crise régionale bruxelloise sur un dossier d'environnement. Dans l'opposition aussi, certains se sont distingués, dont Gaëtan Van Goidsenhoven et Yvan de Beauffort au MR, même si on sait les latitudes que donne l'opposition, et le poids de la direction du parti. Espérons que les déclarations passent le cap des négociations gouvernementales.
Le mont Donderberg : une école inutile à la place d'une zone à haute valeur biologique
Le mont Donderberg, ensuite, zone de haute valeur biologique de 2,6 hectares, jamais bâtie, située à Laeken, près de la place Bockstael. La Ville de Bruxelles persiste à vouloir y construire une école maternelle et primaire de 672 places. Ce projet vient dix ans trop tard, alors que la démographie scolaire, qui augmentait, décline nettement. En Région bruxelloise, le pic de fréquentation a été atteint en 2015 pour l'enseignement maternel et en 2020 pour l'enseignement primaire. Depuis, 150 classes ont été fermées. La population scolaire maternelle et primaire à Bruxelles passerait de 153 603 élèves en 2021 à 142 749 en 2029. La nouvelle école sera inutile ou prendra des élèves aux écoles existantes.
Ce projet amputerait un quartier densément peuplé d'un poumon vert, accentuerait le risque d'inondation (alors que le quartier est déjà situé en zone d'aléa élevé d'inondation sur trois des quatre côtés du mont Donderberg), et ferait disparaître une part substantielle de la biodiversité (dont l'abattage de 171 arbres, certains remarquables).
Pourtant, la région a délivré le permis en avril 2023. Elle a, en outre, rejeté, le 20 juillet 2023, le recours introduit contre son propre arrêté du 15 septembre 2022 approuvant la suppression partielle des chemins vicinaux n° 14 et 29 pour permettre la construction. On aurait pu espérer que Madame Ans Persoons, échevine de l'urbanisme de la Ville de Bruxelles (qui demande le permis), aurait pu changer d'avis en devenant la secrétaire d'État régionale bruxelloise en charge de l'urbanisme… Encore raté ! Heureusement, des citoyens ont porté l'affaire devant le Conseil d'État, qui a suspendu le permis par un arrêt du 1er mars 2024. Il faut saluer leur persévérance. Mais pourquoi donc la défense des espaces verts en ville repose-t-elle sur des citoyens bénévoles face aux autorités publiques avec des moyens conséquents ?
Le marais Wiels menacé
Le marais Wiels enfin, dans le bas de Forest, est un bel étang de 9,000 m2 aux berges naturelles, foisonnant de biodiversité (le grèbe castagneux, la rousserolle effarvatte, la fauvette grisette y nichent, le phragmite des joncs, le chevalier guignette s'y croisent), entre les voies ferrées et l'avenue Van Volxem. Il est né d'une résurgence de la nappe phréatique sous pression lors de travaux entrepris en 2007. Depuis, la nature a repris ses droits, le promoteur a vendu le site à la région, qui, malheureusement, veut y construire 80 logements.
Le site est menacé de saucissonnage par un triple projet. Beliris veut aménager les abords, CityDev souhaite construire des bâtiments à la place de la roselière nord, et Urban envisage de doubler le Métropole en construisant un nouveau bâtiment dans l'eau. Ne subsisterait qu'une bonne moitié de sa superficie. Or, le site est actuellement une zone de haute à très haute valeur biologique. L'amputer ainsi lui ferait perdre toute valeur biologique significative.
Le quartier est densément peuplé, situé en zone inondable, en manque d'espaces verts. Il a besoin du marais comme zone tampon pour absorber les surplus de précipitations, comme îlot de fraîcheur en cas de canicule, et comme espace convivial de détente. Construire dans le marais nécessiterait d'y pomper l'eau et de l'envoyer à l'égout pendant longtemps, aux frais de la collectivité.
L'atlas du réseau hydrographique bruxellois est en train d'être révisé. Si le projet passe (rien n'est moins sûr à ce stade), le marais Wiels sera qualifié d'étang régional à concurrence de 6 430 m² alors que sa superficie réelle est de 8 752 m² (mesurée par un géomètre indépendant en décembre 2023). C'est mieux que rien mais la roselière nord, que certains persistent à qualifier de saulaie émergée, reste à risque d'être bâtie. Mais pourquoi donc ?
Lutte contre les îlots de chaleur et l'imperméabilisation des sols
Bruxelles doit atténuer les chocs qu'on ne pourra pas éviter. En ville, les îlots de chaleur frappent plus durement qu'à la campagne, l'imperméabilisation des sols accroît les inondations, la concentration de population et d'activités augmente la pollution de l'air. Heureusement, les espaces naturels urbains filtrent l'air et l'eau, retiennent le surplus de précipitations, limitent l'effet dévastateur des canicules, offre un refuge de biodiversité, et procure calme et détente aux citadins. Gratuitement. À condition de ne pas y construire…

