Une carte blanche d'Olivier Sartenaer, philosophe et physicien. Lauréat de l'édition 2019 de la bourse Wernaers de Communication et vulgarisation scientifique (FNRS). Chargé de cours invité en épistémologie à l'UCLouvain.

En 2018, ce journal relayait une enquête menée par l’Assemblée générale des étudiants de Louvain sur un large échantillon d’étudiants. Ses résultats, portant notamment sur la compétence difficile à cerner qu’est l’"esprit critique", furent interpellants. Si généraliser au-delà de l’échantillon des sondés avait alors été légitime, on en aurait conclu que, d’esprit critique, nous manquons tous cruellement.

Récemment, le rapport du groupe de travail français "Éduquer à l’esprit critique" a été rendu public. Ce rapport offre l’opportunité de dresser un portrait précis de cet esprit critique qui semble nous faire défaut. Il regorge par ailleurs de recommandations quant à la manière de promouvoir l’esprit critique et, ce faisant, faire en sorte qu’une enquête ultérieure puisse dresser un portrait plus charmeur d’un "nous" futur à la tête bien mieux faite.

Ce que l’esprit critique n’est pas…

D’emblée, la question se pose : à quoi renvoie cette idée vague d’"esprit critique" ? Rapidement, deux réponses répandues peuvent être écartées.

D’abord, l’esprit critique ne saurait consister en une hypertrophie du doute. S’il est vrai que le doute est l’un des ressorts de toute activité de connaissance bien menée - qu’il s’agisse des sciences naturelles ou de l’histoire - douter de tout et tout le temps est la voie royale pour une paralysie de la pensée. Il est en effet des choses dont on ne doute plus. Plus rigoureusement, il est en effet des choses pour lesquelles un doute supplémentaire à celui déjà maintes fois éprouvé se révélerait infécond.

Ensuite, l’esprit critique ne saurait se comprendre comme une défiance systématique face à la pensée dominante ou conforme. S’il est vrai que ne pas se plier aveuglément à une pensée imposée est l’un des ingrédients centraux de toute activité de connaissance sainement conduite, prôner l’anticonformisme en dépit de meilleures raisons contraires ne peut qu’égarer la pensée. Il est en effet des choses qui s’imposent ou auxquelles presque tout le monde adhère pour d’excellentes raisons.

Ajuster son niveau de confiance

Face à ce double dévoiement, les auteurs du rapport français apportent une alternative bienvenue. Selon eux, faire preuve d’esprit critique ne consiste pas tant à douter (raisonnablement) des informations que nous rencontrons ou à jauger (équitablement) la pensée conforme qu’à, prioritairement, faire confiance. Mais, bien sûr, point question ici de confiance aveuglément donnée ou, au contraire, refusée. L’esprit critique est en effet d’abord et avant tout une question de confiance prodiguée à bon escient. Dans les termes du rapport, l’esprit critique consiste en "la capacité à ajuster son niveau de confiance de façon appropriée selon l’évaluation de la qualité des preuves à l’appui et de la fiabilité des sources" (p. 15).

À l’aune de cette idée, on comprend par exemple que les platistes - ces partisans de l’idée selon laquelle la Terre est plate - ne sont en rien "critiques". Ceux-ci ont en effet beau douter (déraisonnablement) du consensus géophysique sur la question ou se rebiffer (à mauvais escient) face à la pensée "rondiste" dominante, il n’en demeure pas moins que leur niveau de confiance en les discours sur la forme de la Terre n’est pas correctement proportionné à la fiabilité de ces discours.

Quatre leviers pour le renforcer

Le rapport français établit fort heureusement que, en dépit de limites qu’il importe d’identifier, l’être humain est doté, dès le plus jeune âge, de capacités naturelles favorables à l’épanouissement de son esprit critique. Mais, chose importante, si elles ne sont pas l’objet d’une extension et d’un renforcement subséquents, ces capacités formant notre "boîte à outils naturelle" (p. 38) sont condamnées à s’engourdir ou se révéler obsolètes face à des situations plus complexes telles celles rencontrées à l’âge adulte. En d’autres termes, sans une éducation appropriée, ces outils dont nous avons hérité sont inexorablement appelés à s’émousser.

Fort à propos, quatre leviers sont identifiés pour parer à cette éventualité :

1) Une éducation aux contenus (être critique requiert une connaissance minimale des sujets traités, qu’ils ressortissent à la géographie ou à la botanique) ;

2) Une éducation aux bonnes et mauvaises façons de justifier une affirmation (être critique requiert une familiarité avec la logique ou la théorie de l’argumentation) ;

3) Une éducation à ce qui fait qu’une "preuve" est médiocre ou de qualité (être critique requiert une familiarité avec l’épistémologie, c’est-à-dire la méthodologie de justification des connaissances propre à chaque discipline);

4) Une éducation à ce qui rend une source d’information digne de confiance (être critique requiert une familiarité avec l’univers médiatique par lequel transitent les informations).

Carences du système éducatif

Déjà à ce niveau général apparaissent deux carences du système éducatif belge constitué autour de l’idée selon laquelle l’éducation à l’esprit critique devrait se réduire à une éducation aux contenus (levier 1) et aux médias (levier 4). Dans la lignée d’une recommandation récente, favoriser l’esprit critique demande aussi une accointance avec des notions logiques (levier 2) ou philosophiques (levier 3), telles la connaissance, la croyance, la vérité ou la justification.

Des gouttes plutôt qu’un cours

Une des recommandations pédagogiques du rapport français semble pouvoir se prêter aux réalités du système belge. En l’occurrence, il ne s’agirait pas de créer de nouveaux "cours d’esprit critique" au sein d’une organisation horaire fortement embouteillée. Plutôt, sont préconisées des "gouttes d’esprit critique" (p. 102) au sein des matières existantes, où serait abordée de front la question de la justification des informations rencontrées et de la fiabilité de leurs sources. Ce qui importe est que ces "gouttes" constituent autant de moments explicités et articulés entre eux au travers des disciplines, profitant de certains espaces - comme peut-être le cours de philosophie et de citoyenneté - pour être abordées de façon synthétique et transdisciplinaire.

C’est un vaste chantier que celui de repenser notre système éducatif et la formation initiale des enseignants pour que celui-ci devienne un lieu d’épanouissement de l’esprit critique. Mais si l’on adhère aux idées selon lesquelles des esprits plus critiques génèrent une meilleure intelligence collective, laquelle est synonyme d’une meilleure gestion de la cité, alors un tel chantier en vaut très certainement la peine.

>>> Titre de la rédaction. Titre original: "Esprit critique es-tu là?"