"Ne rien connaître du Mossad, c'est ne rien connaître d'Israël"
Né en 1972 à Tel Aviv, Ronen Bergman a fréquenté l'université de Cambridge où il a effectué un doctorat d'histoire, avant de retourner en Israël pour y suivre des études de droit à l'université de Haïfa. Devenu avocat, Bergman se spécialise dans le renseignement, le terrorisme et les questions sécuritaires avant de s'orienter vers le journalisme. Il écrit, entre autre, pour le quotidien Yediot Ahronot, le New York Times, le Wall Street journal, le Guardian…
- Publié le 09-02-2020 à 07h44
- Mis à jour le 10-02-2020 à 09h32

Né en 1972 à Tel Aviv, Ronen Bergman a fréquenté l'université de Cambridge où il a effectué un doctorat d'histoire, avant de retourner en Israël pour y suivre des études de droit à l'université de Haïfa. Devenu avocat, Bergman se spécialise dans le renseignement, le terrorisme et les questions sécuritaires avant de s'orienter vers le journalisme. Il écrit, entre autre, pour le quotidien Yediot Ahronot, le New York Times, le Wall Street journal, le Guardian… Il est l'auteur de plusieurs livres, dont The Secret War With Iran (2008) et Operation Red Falcon (2015). Lève-toi et tue le premier, paru en 2018 et son premier à être traduit en français, a d'ores et déjà connu un retentissement mondial.
"Lève-toi et tue le premier" est le récit de quelques-uns des milliers d'assassinats commandités par les services secrets israéliens depuis leur création. Une épopée sur plus d'un siècle qui retrace méticuleusement les réussites et les échecs de l'un des services de renseignement parmi les plus redoutés au monde. Richement sourcé (sans toutefois se targuer d'être parfaitement exact sur tous les événements qu'il décrit), Lève-toi et tue le premier évite scrupuleusement de verser dans le jugement moral, mais se veut le plus objectif possible.
L'interview
Votre livre "Lève-toi et tue le premier" couvre 110 années d'opérations secrètes israéliennes, en particulier les assassinats ciblés. L'ambition était-elle de compléter, sans complaisance, l'histoire d'Israël ?
Absolument. Ces 110 années à travers les yeux d'agents secrets décrivent, d'une certaine manière, Israël. Pourquoi ? Parce que ces yeux sont complètement connectés à l'histoire du pays et à son évolution. Ne pas connaître ce pan de l'histoire serait comme tenter de comprendre la Seconde Guerre mondiale sans parler des messages codés des nazis brisés par les Anglais. Vous manqueriez quelque chose.
Vous avez rencontré des centaines d'interlocuteurs et recoupé des milliers de sources différentes, dont des agents secrets parfois hautement gradés. Comment les avez-vous convaincus de livrer leurs secrets ?
D'abord, sourire est un bon point… ensuite, il y a quelques secrets que je ne peux pas partager. Cependant, je crois que mes sources ont en commun que la plupart ont voulu, après tant d'années dans l'ombre, que les gens sachent ce qui a pu réellement se passer pour maintenir les Israéliens en sécurité. En Israël, les gens qui ont frayé au sein des services secrets sont considérés comme le dernier rempart protégeant juifs et Israéliens. En tant que tels, ils sont considérés comme des héros. Pas parce qu'ils ont tué des gens, mais parce qu'ils font ce qui doit être fait pour assurer la sécurité du pays. Donc je pense que toutes ces sources ont pensé que j'écrivais un livre qui marquerait les esprits et qu'elles voulaient, d'une certaine façon, laisser leur empreinte dans cette histoire. Quant à ceux qui n'étaient pas très enthousiastes à l'idée de me parler, je leur disais que quelqu'un d'autre s'était attribué leurs mérites et, en général, cela réglait le problème.
L'un des personnages emblématiques de votre livre n'est autre que Meir Dagan, ancien chef du Mossad, qui finit par se confier à vous à la fin de sa vie. Comment en êtes-vous arrivé à cette relation-là ?
Ma relation avec lui a connu beaucoup de hauts et de bas. Je connaissais son histoire, son passé d'assassin à la gâchette facile, sans toutefois m'intéresser à lui plus que ça. C'est lorsqu'il est devenu chef du Mossad que nous avons noué une relation plus étroite, mais comme je le critiquais assez souvent, il a commencé à raconter que j'étais un ancien étudiant du Mossad, que j'avais presque réussi l'examen final avant d'échouer et d'être viré. L'idée était de me faire passer pour un type revanchard, et accessoirement discréditer mon travail. Seul problème : rien de tout cela n'était vrai, à part le fait qu'à un moment, le Mossad avait effectivement tenté de me recruter, ce que j'ai décliné. Puis il est allé voir le Premier ministre Ehud Olmert en 2007 et l'a convaincu de mettre tous les chefs de toutes les divisions du Mossad sous surveillance, dont ses lieutenants, pour découvrir lequel faisait fuiter des informations dans ma direction. Au final, il a fini par virer tous ses adjoints. Au début, c'était donc assez rude. Mais cela a commencé à changer quand nous nous sommes revus en 2010, dans une scène que je raconte dans le livre : il m'a serré la main et m'a dit : "T'es qu'un bandit". Cela m'a pris quelques années, trois ou quatre ans, avant que de le convaincre de se livrer. Et quand il a commencé à parler, il ne s'est plus arrêté. À la fin, la transcription de nos échanges – au cours desquels je pense qu'il était sincère – faisait dans les mille pages. Nous avons donc développé une sorte de connexion, même si certaines de mes questions le mettaient hors de lui. En se livrant de la sorte, je pense qu'il voulait me prouver que j'avais tort. Il disait : "Ne vous méprenez pas !" Il a dû répéter ça des dizaines de fois. Ce fut donc un long processus, et à la fin, il m'a vraiment confié ses mémoires, comme pour sauvegarder un héritage après sa mort. Mais je ne suis pas naïf : c'était un redoutable calculateur…
Justement, comment avez-vous jugé de l'authenticité de certains propos ?
J'ai créé la plus grande base de donnée sur les services de renseignements israéliens qui ait jamais existé, soit un millier d'interviews et des milliers et des milliers de documents, dont de nombreux confidentiels. Quand vous croisez tout cela, vous pouvez retracer certains événements à la minute près. Ce qui prend du temps.
L'histoire des services secrets israéliens est émaillée de périodes plus ou moins violentes et plus ou moins sombres. Cependant, à vous lire, il semble que le conflit libanais, notamment au début des années 80, fut une période particulièrement charnière…
Je pense que la période entre 1978 et 1983, à partir de l'arrivée de Rafael Eitan comme chef d'État-major de Tsahal (l'armée israélienne, NdlR), jusqu'au départ d'Ariel Sharon en tant que ministre de la Défense, est la plus sombre de l'histoire d'Israël. Une apocalypse morale. Et ce n'est pas simplement à cause des assassinats ciblés, mais de l'usage excessif de la force dans des opérations secrètes, au Liban mais aussi dans le monde. Et encore, les opérations les plus horribles ont été stoppées à temps. On peut parler par exemple du bombardement planifié du stade de Beyrouth où se trouvait Arafat, et qui aurait fait des milliers de morts s'il avait eu lieu. Si ça n'avait tenu qu'à Sharon et Eitan, vous pouvez être sûr que cela aurait eu lieu. Sauf que le bruit a couru – je pense qu'il s'agissait d'un mensonge pour éviter le massacre – qu'il se trouvait des Soviétiques dans le stade, dont un ambassadeur, ce qui a permis de convaincre le Premier ministre Menahem Begin d'annuler l'opération.
En quelques rares occasions, il y a eu des actes de désobéissance dans la chaîne de commandement. Par exemple lorsqu'il s'est agi à plusieurs reprises d'abattre l'avion de ligne commercial transportant Yasser Arafat et, qu'à chaque fois, une intervention de dernière minute annulait l'opération…
Ceux qui ont désobéi dans ces cas-là sont de véritables héros. Et s'ils sont si peu nombreux, ce n'est pas par amour de l'autorité – même si on est censé suivre les ordres quand on est dans l'armée. Non, s'il y a eu si peu de rebellions, c'est parce que les gens étaient convaincus – et le sont toujours – du bien-fondé de leurs actions. Et croyez-moi, ce n'est pas parce que les Israéliens aiment obéir aux ordres : à l'école, on vous pousse même à embarrasser l'enseignant en lui disant qu'il a tort. En fait, nous n'aimons pas obéir et en tirons une certaine fierté. Moi le premier.
Le fantôme de Soleimani
Il est tard, ce 2 janvier 2020, quand le journaliste israélien Ronen Bergman se glisse dans son lit. Et tout ça alors qu'il a promis à sa femme, qui lui reproche de trop travailler, de lever le pied. On la croit volontiers : Rise and kill first, son livre sur le Mossad paru un an plus tôt aux États-Unis, lui a demandé sept longues années de travail. Une somme de plus de 900 pages truffée de scènes confidentielles et dont l'une d'elle, vieille de vingt ans, va brutalement lui revenir en mémoire. On y croise l'une des principales figures du Hezbollah, Imad Moughniyeh, circulant dans Damas au volant de son 4X4 Mitsubishi à la carroserie argentée. Le véhicule a été piégé par le Mossad, mais, au moment de faire exploser la bombe, il apparaît qu'un second protagoniste se trouve à ses côtés : Quassem Soleimani, homme fort des Gardiens de la révolution islamique, le cauchemar des services de renseignements israéliens. Une aubaine, que ce dernier soit présent à ce moment-là, à ceci près que les Américains, mis au courant des projets du Mossad, ont prévenu les Israéliens : seul Moughniyeh doit mourir dans l'explosion. Personne d'autre. C'est ainsi que, malgré cette opportunité tombée du ciel, l'opération est annulée de justesse, accordant à Soleimani un sursis qui durera 20 ans. Précisément, jusqu'au 3 janvier de cette année, lorsqu'un un drone américain l'abat à Bagdad. La veille, le 2 janvier, Ronen Bergman consultait une dernière fois son téléphone avant de prendre le repos préconisé par sa femme. "Il ne nous embêtera plus", indiquait dans un message l'une de ses (nombreuses) sources. Bref, confesse-t-il lorsque nous le rencontrons à Paris pour la sortie de son livre en français, "ce n'était clairement pas le moment de lever le pied…"
Son livre
"Lève-toi et tue le premier" de Ronen Bergman. Éditions Grasset, 944 pages, environ 30 euros.

Extraits
"Le recours d'un État à l'assassinat soulève deux dilemmes très épineux. Première question, est-ce efficace ? […] Deuxième question, est-ce moralement ou légalement justifié ?"
"Dans bien des cas, les dirigeants israéliens ont même jugé que pour tuer la cible désignée, il puisse être moral et légal de mettre en danger les vies de civils innocents susceptibles de se trouver dans la ligne de feu. Si l'on faisait du mal à ces gens, estimaient-ils, c'était un mal nécessaire."
"Meir Dagan, alors chef du Mossad israélien, espion et exécuteur de légende, est arrivé dans la pièce en s'appuyant sur sa canne. Il ne s'en séparait plus depuis le jour où, dans les années 1970, jeune officier des opérations spéciales, il avait été blessé par une mine qu'avaient posée les terroristes palestiniens qu'il combattait dans la bande de Gaza."
"Dagan, qui n'ignorait rien du pouvoir des mythes et des symboles, se gardait bien de nier les rumeurs évoquant une lame dissimulée dans cette canne, qu'il pouvait dégainer d'une pression sur un bouton."
[Dans les années 2000], "les capacités de Tsahal étaient encore plus avancées que celle de l'US Army. Non seulement elle disposait d'armements de précision, comme les missiles téléguidés et les roquettes, mais elle avait aussi ces [drones] capables de s'approcher très près de leurs objectifs."