Olivier Mas, ex-espion, se confie: "On se shoote à l'adrénaline. Ça permet d'aller vite, de réfléchir plus rapidement"
"Ça arrive que des agents craquent. C'est une vie difficile"

- Publié le 07-12-2019 à 11h45
- Mis à jour le 13-02-2020 à 12h34

Vous pourrez avoir des doutes sur ce qu'Olivier Mas raconte dans cette interview. "Olivier Mas", d'ailleurs, c'est un nom d'emprunt, une fausse identité derrière laquelle se cache cet ancien espion, auteur de " Profession espion" dans lequel il livre un témoignage sur le fonctionnement de la DGSE, la Direction générale de la Sécurité extérieure. Les services secrets français. Vous pourrez douter donc, mais lui le jure, ce qu'il livre est sincère, réel, à peine maquillé pour ne pas en révéler trop. Olivier Mas, 50 ans, père de quatre enfants, ancien agent secret, est l'Invité du samedi de LaLibre.be .
Comment devient-on espion ? Et comment ça se passe au niveau familial ?
Au début ça se passe bien. Il y a l'attrait de la nouveauté et l'excitation qui joue pour le candidat et pour sa famille aussi. Ça amusait ma femme que je rejoigne la DGSE. Ensuite, une fois qu'on y est, le vivre au jour le jour, c'est un peu plus dur, évidemment.
Vous avez fait Saint Cyr (l'école militaire), ça aide pour prendre contact avec la DGSE ?
Quand on est militaire, c'est plus facile oui. Quand on est "mutable", c'est-à-dire quand on est resté deux ans dans un régiment, on peut demander à aller ailleurs. Et là il suffit de mettre "DGSE" dans ses choix. Et si notre profil intéresse, on peut être contacté et on est convoqué pour passer des tests. C'est assez simple finalement.
En quoi consistent ces tests ?
Il y a une partie de tests psychologiques, puisqu'on recherche des profils stables. C'est important car on est souvent confronté, en autonomie, à des situations difficiles, de moments de stress important, de tensions. Ensuite, il y a un deuxième volet, pour la sécurité. On fait une enquête sur vous, sur votre passé, sur vos liens familiaux, pour savoir s'il n'y a pas de faiblesses qui pourraient être utilisées par un service adverse pour vous recruter par exemple.
Ça a posé problème pour vous ?
Il y a beaucoup de gens qui se font exclure après ces tests. Et on est testé tout au long de notre carrière de toute façon.
Vous avez été au Moyen-Orient. Comment ça s'est passé là-bas ?
D'abord, on commence sa vie d'agent secret en étant analyste à Paris. J'ai suivi le dossier Irak à distance par exemple, sans y aller. Par la suite, je suis allé au Liban. Par chance, enfant, j'ai beaucoup vécu à l'étranger, donc la projection à l'étranger ne m'a jamais posé problème. C'était simple pour moi.
Et dans votre carrière d'espion, qui a duré quinze ans, quelle est la mission qui vous a le plus marqué ?
C'est difficile à dire. Il y en a tellement. J'ai eu une carrière d'agent assez intense et variée. J'étais chef de poste dans un pays d'Asie centrale où on a eu de gros problèmes avec les services locaux et on a subi de plein fouet des actions de contre-espionnage contre nous, avec des arrestations, des interrogatoires, des expulsions. Ce n'est pas le meilleur souvenir, mais c'est le souvenir le plus fort.
Avez-vous mis votre vie en danger ?
Je suis allé dans des zones dangereuses, où il y a des attentats et autres. Il y a des moments où j'aurais pu être la cible, notamment au Liban, mais ceux qui prennent le plus de risque, ce sont les sources. C'est le Syrien proche de l'Etat islamique qu'on va envoyer faire du renseignement à Raqqa, en plein cœur de l'Etat islamique. On le voit dans un pays limitrophe, on lui donne ses instructions, ce qu'il doit chercher et c'est lui qui y va.
Vous parlez de missions qui ont mal tourné pour vos collègues et qu'ils ont été "désavoués" par le service. Ça vous est arrivé ?
Lorsque mon poste a été démonté, lorsqu'on a perdu nos capacités dans le pays dont je vous parlais, là on est critiqués, bien sûr. Mais il faut savoir réagir, faire des propositions, trouver des solutions. C'est comme un boxer qui vient de se prendre un uppercut, il faut absolument redonner des coups pour se remettre dans le match et ne pas s'écrouler. Il faut continuer à proposer des options pour ne pas être sorti du jeu. Ça arrive régulièrement que des agents soient détectés, expulsés ou qui craquent sur le terrain. Ils doivent alors être rapatriés. C'est une vie difficile, intense et très forte...
Mais comment expliquez-vous cette tension entre collègues ? Vous faites part du sentiment de honte, de rejet qu'il y a entre les agents après un échec, même à "la pause déjeuner"... C'est si tendu ?
C'est l'être humain. Ça arrive dans tous les services... Français, Belges ou Américains, c'est pareil. Celui dont on dit qu'il est revenu à cause d'un échec ou une erreur, ça jase. C'est vrai qu'on devrait l'aider, le soutenir, lui dire "mon pauvre vieux"... Mais souvent, on a tendance à le regarder de haut. Il y a un phénomène de groupe... C'est négatif, mais ça arrive, ça s'observe, c'est humain. C'est comme dans toutes les "entreprises".
Il y a beaucoup de pression à la DGSE tout de même…
Naturellement, on a une haute exigence pour son pays, pour son service, on veut être les meilleurs. Les échecs peuvent venir très facilement. Il y a souvent des trajectoires de carrière étonnantes. Il y a des gens qui montent très vite, très haut et qui descendent très vite, très bas. C'est un milieu très aléatoire. Forcément, ça crée des tensions. Et il faut s'adapter au rythme politique aussi. On nous demande des résultats rapidement, parfois trop rapidement. On est sous pression. On se shoote à l'adrénaline du métier. Parfois c'est exaltant, cette pression. Ça permet d'aller vite, de réfléchir plus rapidement. Mais parfois c'est trop.
Vous avez quitté la DGSE il y a peu de temps ?
En 2017 oui...
Et vous avez commencé en 2005, c'est ça ?
Dans la réalité, c'est 2002, mais dans mon livre j'ai mis 2005 effectivement. Il y a une partie que je ne pouvais pas raconter. J'étais dans un service spécialisé dans la clandestinité, mais j'évite d'en parler.
Il y a des noms, des précisions dans votre livre. Qu'en pense la DGSE ?
C'est une bonne question. Normalement ça ne se fait pas, même si la DGSE est désormais dans un mode de communication extérieure, pour favoriser un recrutement de qualité. J'ai une chaîne YouTube d'ailleurs. Je ne leur ai pas demandé d'autorisation. Je ne dis pas de mal du tout de la DGSE. Ils voient ça d'un œil plutôt favorable. Pour le livre, c'est plus compliqué. En France, il y a cette culture de l'écrit, on pense que ça a plus de poids, que ça va rester... Ils m'ont demandé de voir le manuscrit, ils ont voulu faire des corrections, que j'ai faites. Il y a même eu un moment des pressions pour que je ne publie pas le livre, puis j'ai refait une série de corrections... Je n'ai pas eu d'aval formel, mais je sais ce que je peux dire ou ne pas dire. La difficulté de l'exercice c'est qu'on ne sait pas où mettre exactement le curseur. Est-ce que ça rompt le secret défense ? C'est très flou cette notion d'ailleurs, car l'État n'a pas envie de dire ce qu'est exactement le secret défense, ce qu'on y retrouve.
C'est déjà nommer ce que l'on ne veut pas dévoiler...
C'est ça...
Vous parlez des difficultés familiales. Comment ça se passe alors ?
Comme je l'écris, on voit que ça se passe mal avec ma femme et je dois me séparer, puis je trouve quelqu'un d'autre. Ce n'est pas évident.
Comment vivre comme cela, dans une vie où on ne peut pas tout dire ? En plus de la pression, qu'on ne peut partager...
Toutes les vies de couples connaissent leurs difficultés. C'est sûr que dans un métier comme ça, c'est encore plus difficile, voire impossible. Quand on est à l'étranger pendant trois ans, si le pays n'est pas dangereux, la famille peut suivre. Mais c'est difficile de développer une vie sociale. On ne peut pas raconter ce qu'on fait aux personnes qu'on rencontre, aux amis. Ce n'est pas très motivant. On a une vie sociale assez pauvre. La famille et le conjoint peuvent assez mal le vivre. Et c'est toujours avec un certain malaise que les conjoints répondent à "que fait ton mari ?", ou "que fait ta femme ?"... C'est compliqué à gérer au quotidien.
Vous préférez votre vie sociale maintenant ?
Quand j'étais dans la DGSE, le nez dans le guidon, je ne me rendais pas bien compte. Comme le métier est passionnant, j'ai vécu ces contraintes de manière assez facile. Mais quand j'ai débranché le fil, quand j'ai enlevé l'arrivée d'adrénaline, je me suis rendu compte qu'on avait perdu beaucoup, qu'on avait une vie sociale pauvre. Là, ma nouvelle vie me donne beaucoup de satisfaction, car elle est différente. J'ai adoré ma carrière à la DGSE, mais je suis très content d'avoir arrêté, de trouver un autre équilibre, avec une vie familiale plus intense, où j'ai le temps de m'occuper de mes enfants.
Vous avez arrêté pour cela?
Ce sont les raisons familiales oui. C'est un choix de couple. Pour éviter de faire un deuxième divorce. Si j'avais été seul, j'aurais continué. J'aime beaucoup ce métier. Mais voilà, je suis content de ce que j'ai fait. J'ai vu l'étendue du métier, donc j'étais prêt à le quitter. Et je reste dans le bain de toute façon car je fais des vidéos, j'écris des livres, je donne des conférences sur le renseignement... Je reste dans la matière qui m'intéresse.
Avec le temps, vous n'êtes pas tenté de raconter des choses que vous ne pouvez pas raconter ?
Quand je vois toutes mes interviews, il y a finalement pas mal de choses dites. C'est un risque. C'est pour ça que la DGSE n'aime pas trop avoir des profils comme moi, tournés vers les médias, même si elle y voit quelques avantages.
Elle garde un œil sur vous ?
Oui, ils regardent ce que je fais. Mais ils n'ont pas trop le temps non plus. Ils ont d'autres chats à fouetter.
Et le soir ? Dans un bar ? Avec un ami ? Ça n'arrive jamais de raconter un peu ?
Non... je suis quand même rompu à l'exercice... Et je tiens bien l'alcool... Puis, au fur et à mesure que les années passent, ça s'atténue. Les affaires les plus sensibles sont celles en cours. J'ai quitté le service il y a deux ans. Mais bon, je sais qu'il y a des domaines dont je ne dois pas parler, et je ne m'amuse pas à le faire. Je n'ai pas besoin de faire le malin pour impressionner.
Vous avez participé à la libération de journalistes ? Comme vous parlez de vos collègues qui ont libéré Georges Malbrunot, Christian Chesnot ou encore Florence Aubenas...
Pas personnellement. J'ai participé à des opérations contre des prises d'otages, mais pas à des longues cellules qui se concentraient sur des cas comme ça. En Asie centrale, j'ai eu une affaire de prise d'otage qui était un peu longue et qui n'intéressait personne, car l'otage, le pauvre, était un carreleur sans famille, un peu drogué, mais rustique et solide... Bref. Mais on a réussi à le faire sortir.
Vous avez parcouru quels pays à travers le monde ?
J'ai terminé mes années de services en retournant au Liban. Sinon j'étais en Asie centrale et en Afrique subsaharienne. J'ai vécu dans quatre pays pour la DGSE.
Pourquoi "Beryl 614", votre pseudo d'auteur ? Comme Olivier Mas, ce sont des faux noms... On ne vous appelait pas comme ça à la DGSE j'imagine ?
Non... Ce ne sont pas des codes qui existent. Ce sont des codes que j'ai faits en hommage à un super instructeur qui donnait des noms de codes comme ça, inventés, mais ce n'est pas une réalité à la DGSE. On est codés, pour cacher nos noms et pour l'administration, mais ce n'est pas comme ça.
Comment alors ? Avec des chiffres ?
Je ne peux pas le dire ça.
Donc, dès la page 11 de votre livre, on est dans le mensonge. Est-ce qu'on peut croire la suite ?
J'ai dû changer des choses bien sûr. Mais c'est un livre profondément sincère. C'est vraiment la vie d'un officier traitant dans ses premières années. C'est comme ça que ça se passe. Toutes les anecdotes que je raconte me sont vraiment arrivées. Après, la description physique des gens, les noms sont forcément changés, parfois les fonctions aussi. Mais c'est un récit tout à fait véridique.
Et ça ne vous manque pas trop ?
Non. J'avais une appréhension à ce propos, mais ça ne me manque pas.
Si vous aviez un conseil à donner à quelqu'un qui voudrait se lancer dans ce métier, même s'il n'y a pas vraiment de bonnes manières à suivre, qu'est-ce que ce serait ?
Ça sera sous forme de boutade mais... je dirais de lire mon livre ! Ça colle à la réalité au moins. Vous n'irez pas pour de mauvaises raisons. Ce n'est pas en regardant James Bond ou des séries qu'on se fait la meilleure idée. C'est moins exaltant - et encore, ça dépend - et si ça vous tente, vous saurez pourquoi vous y allez.
Vous parlez des profils classiques, mais est-ce que des profils atypiques, peut-être parfois plus difficiles à cerner, moins "équilibrés", intéressent la DGSE ? Ça s'est déjà vu par le passé...
Oui, ça existe et il en faut. Si on est tous inodores, sans saveur, sages et propres sur nous, bon... Il faut un peu de tout. Il faut une panoplie d'agents pour pouvoir recruter tel ou tel type de sources. On a régulièrement un profil un peu plus cowboy que les autres, plus difficilement commandable, mais qui a un bagou et un charisme extraordinaires. On lui laisse passer pas mal de choses s'il obtient des résultats par ailleurs. Ça arrive.
Vous, vous avez plutôt quel profil ?
Moi je suis bourré de charisme ( rires )... Plus sérieusement, je pense que j'ai fait une bonne carrière, que j'étais un bon officier traitant, un bon cadre de la DGSE. J'étais exigeant, je me fixais des objectifs ambitieux et j'ai obtenu des bons résultats... C'est tout ce qui compte.