Rencontre avec Pascale Seys, celle qui vous fera aimer la philosophie
Cet été, chaque samedi, nous dressons une série de portraits de personnalités qui se distinguent dans le domaine dans lequel elles sont engagées. Cette semaine, c'est au tour de Pascale Seys (3/7), Docteure en philosophie, professeure et chroniqueuse pour Musiq3.

- Publié le 17-07-2020 à 15h56
- Mis à jour le 26-07-2020 à 08h55

Un après-midi d'été. Une brasserie. Elle tient une tasse de thé entre les mains. Affiche un regard pétillant. Elle parle comme à la radio, comme dans les "Tics de l'actu", la chronique qu'elle offre chaque jeudi matin sur Musiq3. Elle y disserte avec élégance, brio et naturel, sans chercher à en imposer, même quand elle convoque les "vieux Grecs", ses amis philosophes. Elle cause avec des pauses, le sourire aux lèvres. Surgissent des accélérations, des ribambelles de mots qu'elle place avec bonheur dans de jolies phrases qu'on aimerait avoir écrites. L'idéal n'est pas de l'entendre, mais aussi de la voir dire ses textes. Parce que l'élégance n'est pas seulement dans l'écriture. Ses chroniques sont désormais filmées. Les vidéos sont virales : certaines ont été vues plus de deux millions de fois, en France, au Québec, au Liban, à Dubaï. Et plus loin encore. Mais qui est-elle ?
Elle se ressert une tasse de thé. Entame le récit de sa vie. Elle se lance, s'arrête, suspend le flot, se corrige, retient un mot inapproprié qu'elle avait sur le bout de la langue pour en choisir un autre, plus joli, ou l'adjectif qui épousera ce mot avec bonheur. La voici donc, la tête penchée sur son passé. Elle s'appelle Pascale Seys. Docteure en philosophie, professeure, chroniqueuse (1).
Donner le meilleur de soi-même
"J'ai grandi à Woluwe-Saint-Lambert, dans une famille dont la valeur fondamentale était précisément l'esprit de famille et l'amour. L'injonction ou plutôt la ritournelle familiale était de donner le meilleur de soi-même. Ce n'était pas 'sois qui tu es et endors-toi, mais dépasse-toi'. C'est stimulant, exigeant". Elle décrit une enfance heureuse, libre, avec beaucoup de musique, peu de livres. Des parents enseignants : un père qui a toujours un dictionnaire à portée de main, qu'il appelle "le petit malin". Pour trouver le mot juste. Déjà.
"J'étais anxieuse, la dernière, derrière deux grands frères. J'ai vécu dans un quartier très vert. L'espace de liberté, c'était les terrains vagues, les jeux avec les voisins. C'était cadré à la maison mais quand la porte s'ouvrait, c'était la liberté, des terrains vagues".
Son adolescence est un passage plus difficile. Sa scolarité n'est pas un long fleuve tranquille. Elle se révèle frondeuse, rebelle. Mais curieuse. "On pense à tort qu'avoir 20 ans, c'est simple, facile, le plus bel âge. Cela peut être douloureux. Parce qu'on a tout à faire, tout à construire, on ne sait pas toujours par où entrer dans la vie, quel chemin prendre. On ne se connaît pas bien. J'ai trouvé un refuge, un apaisement, des réponses à mes questions dans les livres, dans la littérature, surtout". Vient le temps du choix. "Je ne savais pas ce que je voulais étudier. Mais j'étais intéressée par ce que la vie sociale masque : les failles, la vulnérabilité, les douleurs, les tabous. Ma grande question était : comment font les gens pour vivre ? Il me semblait que la littérature était un lieu d'une très grande liberté et que la philosophie, la reine des sciences, englobait tout cela".
Elle y donne le meilleur d'elle-même, jusqu'au doctorat qu'elle consacre à Hipollyte Taine, philosophe et historien français. Entretemps, elle découvre Stephan Zweig et entre en résonance d'âme avec cet auteur. En creusant dans sa biographie, elle réalise qu'il a lui aussi consacré une thèse à Taine.
Il y a les livres. La musique aussi. Elle fait du chant classique, dans les chœurs de la Brussels choral Society. Elle en garde cette habitude de chanter un peu partout, tout le temps. Même en passant l'aspirateur. On y reviendra.
Deux millions et demi de vues
Passionnée de musique, elle obtient l'animation sur Musiq3 d'un programme de concerts internationaux et de grands entretiens avec des personnalités du monde de la culture en général. Musiq3 décide de remanier la matinale, d'intégrer des chroniques consacrées à la littérature, au cinéma, au théâtre. "On m'a proposé de faire un 'truc'sur la philo et l'actualité. Quelques mois plus tard, cela a été filmé, posté sur Facebook. Les gens se sont emparés de ces chroniques et les ont partagées. Certains partages atteignent des sommets. Cela me surprend toujours".
On se gausse de la perte de qualité des émissions. Mais à la RTBF, deux thématiques dépassent toutes les attentes. D'une part, l'histoire avec le passionnant "Un jour dans l'histoire" de Laurent Dehossay et d'autre part, la philosophie avec les chroniques de Pascale Seys. Elle explique : "Dans cet entre-deux de l'histoire et du temps, on pense. On ne peut pas ne pas penser. Tôt ou tard, cela nous rattrape. Les experts formatent les auditeurs en tranches d'âge et d'intérêt : certains aiment plutôt la musique ou le football. C'est absurde. C'est très complexe, un humain. On peut aimer le football, lire Kierkegaard, aller à la piscine et faire pousser des coquelicots".
Suivons-la dans le circuit de ses idées. Il y a, dans ces chroniques magnifiques, des récurrences. Les choses de la vie qui révèlent son esprit insatisfait mais aussi apaisé. Toujours bienveillant. Et gentil. Oui, elle a osé écrire un billet pour sacraliser la gentillesse. Elle termine ses chroniques en lançant à chacun : "Et vous, qu'en pensez-vous ?"
Le manque d'effort fait vieillir
L'effort revient souvent. "L'effort, dit-elle, c'est une richesse, un bonheur, plus qu'une difficulté. C'est le manque d'effort qui fait vieillir. Que ce soit chez les sportifs, les gens qui excellent dans la cuisine, dans l'art du jardinage ou dans l'art d'être parent, grand parent. Il faut dépasser les choses, les souffrances, les peurs et prendre des risques. Pour cela il faut du courage. Et parfois, aller au-delà du courage".
Le bonheur ? "Je pense qu'il faut être heureux, malgré tout. J'aime bien la phrase de Françoise Giroud : 'Je crois que le bonheur existe. La preuve, c'est que, soudain, il n'existe plus". Pascale Seys ajoute sa philosophie de la vie, à la fois juste et volontaire : "Je me demande dans quelle mesure, la construction du bonheur n'est pas un devoir. Et dans ce sens, cela demande un effort. La question est de trouver l'astuce, la diversion par rapport à ce qui est difficile car les difficultés sont là pour chacun". Mais pourquoi certains rayonnent-ils de bonheur alors que d'autres collectionnent les malheurs ? "Il faut peut-être voir comment ceux-là ont été aimés. Je pense que tout est là, en fait. Il faut aimer de façon juste, c'est-à-dire libre. Trop aimer, cela fait des tarés pervers ; pas assez aimer, cela fait d'autres tarés pervers". Elle aime aussi citer cette phrase de Shopenhauer : "Tu n'as aucune chance, mais saisis-la".
Mais peut-on être heureux seul ? "Non. Et en plus, je pense qu'on est idiot tout seul, surtout. Le pire des crimes, c'est la bêtise. Nous sommes fondamentalement des êtres de lien, interdépendants. La vie, ce n'est que du lien, que cela. Du lien qui s'élargit, s'approfondit, se tricote. J'aime cette idée des liens qui se tissent".
Autre notion qu'elle aime triturer, le désir. "Nous sommes des éternels insatisfaits parce que nous sommes des êtres de désir. Le désir, ce n'est pas la pulsion, qui demande une satisfaction immédiate. Le désir est une aventure dont on sait qu'on peut sortir insatisfait mais cela n'est pas grave car c'est l'élan qui compte". La théière se vide peu à peu. Du bonheur et du désir, nous passons à la grande question du sens de la vie : "Je n'en sais rien, c'est une recherche. On ne fait que passer. La vraie question du sens est : que faire de ce passage ? C'est à la fois désespérant et stimulant. Toute une vie, on fait les mêmes choses. Mais si on arrive à mettre de la joie dans cette répétition-là, ce n'est plus de la répétition, c'est un événement, une fête".
Le génie du quotidien
Car son idée est que le quotidien peut avoir du génie. "Oui, je pense que l'on est heureux quand on a compris cela. Le quotidien, c'est l'ensemble des choses qui nous arrivent. Cela peut être des problèmes de santé, de la souffrance, des deuils, des difficultés financières, des ruptures amoureuses, des pertes de travail. Il faut se lever. Ou pas. Il y a des choses enrageantes, navrantes, consternantes. On ne peut pas échapper à ce temps puisqu'il est notre vie. La seule manière, peut-être de réaliser à quel point il est précieux, c'est d'en faire une fête".
Facile à dire… "Oui, c'est vrai, il y a la routine. Mais si je me déplace, si je change de perspective, l'aventure peut commencer. Je ne suis pas maniaque mais j'aime bien la vie domestique. Je ne commence pas une journée de travail, sans ranger un objet, nettoyer la machine à café, pour être reliée aux choses. On a l'impression que l'intellectuel est celui qui est détaché des choses matérielles. Moi, j'aime être reliée à ce qui fait aussi la vie. Le reste vient après. Si on considère les choses, si on les arrache à leur statut purement fonctionnel ou efficace, alors on crée un acte poétique. Sortir les poubelles, passer l'aspirateur peut être un acte poétique, j'en suis convaincue. Tout dépend de la manière dont on le fait".
Autre motif d'éblouissement de Pascale Seys, la nature. "Elle s'invente tout le temps, c'est le jaillissement. Pendant le confinement, les gens se sont émerveillés parce qu'ils entendaient les oiseaux. Mais quoi, ils ne les entendaient pas, d'habitude ? Moi, j'aime regarder la mer. Pendant des heures. Vous me laissez là, vous venez me rechercher, je suis toujours là".
Finalement, quelle a sa conception du monde ? "J'essaye de regarder le monde avec le plus d'amour et d'humour : cela permet de sauver bien des choses. Si on ne choisit pas l'espérance, alors, il reste l'humour. Je déteste le cynisme. Il y a plus de douceur dans l'humour, c'est une arme de guerre absolue." Elle proclame aussi la générosité. "Être généreux, c'est être content pour toi. Cette capacité à être heureux, de manière désintéressée pour les autres, en consonance avec la joie qui habite les autres". Sa devise pourrait être : s'élever au-dessus de soi-même. "Cela ne signifie pas être au-dessus des autres. C'est de soi à soi que la lutte se fait. C'est quand on se démultiplie qu'on s'agrandit". C'est ce qu'elle professe à ses étudiants. Elle aimerait qu'ils retiennent surtout cette phrase de Kant "Sapere aude" : ose penser.
La théière est vide depuis longtemps. Normal, on finit aussi par boire ses paroles. Comme cette dernière : "Les grands commencements s'annoncent souvent dans le fracas d'un chuchotement : les choses qui se disent, se font, s'annoncent avec une grande délicatesse. Je suis sensible à ce qui n'est pas tapageur. Certains pensent qu'il faut faire beaucoup de bruit pour exister. La véritable élégance, c'est exister dans la discrétion".
(1) : Ses chroniques ont été rassemblées dans un livre : "Si tu vois tout en gris, déplace l'éléphant" paru aux Éditions Racine (19,95 euros)
À suivre…
La semaine prochaine, retrouvez dans ces pages le portrait de Julie Morelle (4/7), journaliste, présentatrice du Journal Télévisé à la RTBF.