Face à l'engouement des séries, à quoi sert-il encore de lire des romans ?
Entre les essais, qui ont pour vocation d'éclairer notre société, et les séries, qui - de plus en plus regardées - nous permettent de nous évader par le biais de la fiction, à quoi sert-il de prendre du temps pour lire des romans ? Ont-ils encore quelque chose de propre à apporter ? À l'heure de la rentrée littéraire, deux auteurs prennent leur défense.

- Publié le 10-09-2020 à 09h37
- Mis à jour le 10-09-2020 à 14h18

Pour accueillir selon Jean-Michel Delacomptée, écrivain, notamment auteur de "Notre langue française" (Fayard, 2018)

Les grands romans sont en trois ou quatre dimensions. Il y règne quelque chose d'énigmatique, d'inépuisable ; il n'y a jamais de réponse définitive. La littérature offre liberté et autonomie, et le style est de l'âme en mots qu'il nous faut accueillir.
Quel lecteur de romans êtes-vous ?
Vous parlez des grands romans classiques ou des romans contemporains ?
Vous établissez une distinction entre les deux ?
Oui. J'ai publié en 2016 chez Robert Laffont un ouvrage intitulé Lettre de consolation à un ami écrivain . J'y expliquais que, sauf exception, les romans contemporains m'intéressent peu. Je les trouve presque toujours remplis d'une morale convenue. Globalement, c'est une littérature de bons sentiments dont l'écriture est trop souvent fade et pauvre. Et puis, le caractère oral d'une bonne partie de la littérature me fatigue. J'éprouve assez rarement le plaisir, à la lecture d'un roman contemporain, de découvrir une langue qui me surprenne par sa virtuosité, son élégance, son harmonie ou son originalité. Le style exigeant est largement déconsidéré aujourd'hui.
La forme conditionne-t-elle la richesse du fond ?
Le roman a pour fonction de nous apprendre des choses sur le monde, mais aussi de nous faire rêver, de nous évader. Et cela exige une certaine langue, une intensité du style qui puisse rendre avec force et finesse la profondeur du propos.
Dans les grands classiques, c'est une adéquation que vous retrouvez ?
Ô combien. Ils présentent une langue qui emporte. Chez Proust, qui a rédigé des milliers de pages, il n'y a, en quelque sorte, pas un mot de trop.
Mais pourquoi prendre encore le temps de lire des classiques, alors que les séries peuvent nous enseigner et nous faire rêver par le biais de la fiction ?
Je regarde peu de séries, mais j'ai trouvé celles que j'ai suivies remarquablement réalisées. Le fond reste néanmoins assez pauvre. Les séries sont finalement un monde en deux dimensions, alors que les grands romans sont en trois, quatre ou cinq dimensions. Il y règne quelque chose d'énigmatique, quelque chose d'inépuisable ; il n'y a jamais de réponse définitive. Ce sont des ouvrages "questionnants", et la langue, le style sont "questionnants" à leur tour. Ils laissent des trous. On découvre là la puissance poétique des grands classiques qui ne se laissent pas saisir, ni réduire, qui dépassent l'adhésion spontanée aux thèmes aujourd'hui dominants.
Quand vous parlez des multiples dimensions d'un roman, vous voulez dire que tout ne tient pas dans le scénario, aussi haletant soit-il ?
Quand je lis un grand roman, je ne cherche pas à tourner les pages à toute vitesse pour connaître le fin mot de l'affaire. Quand je lis, je m'attarde sur les phrases. C'est cela que j'aime. Le roman est l'espace du rêve, et non de la précipitation. En prenant des termes un peu vagues, je pourrais dire que le style est de l'âme en mots qu'il nous faut accueillir. C'est pour cela que j'ai besoin du silence pour lire. Le bruit trahit la page, nous en arrache.
Le lecteur dicte donc sa temporalité ?
Exactement. La littérature offre un espace de liberté et d'autonomie, alors que la série - parce qu'elle est très bien faite - nous kidnappe. Un bon roman ou un beau texte, on souhaite l'apprendre, le garder en mémoire, se référer à lui. La série nous enjoint de courir dans un mouvement qui lui est inhérent.
Le succès de la série est-il le symptôme d'une société qui passe davantage par l'oralité et l'image que par l'écrit ?
Oui, et la série répond à une attente du téléspectateur, alors que le bon roman invente son attente. La série ne peut qu'effleurer les questions qu'elle pose, car les aborder en profondeur demande de la lenteur, du silence, et la nécessite d'y revenir. La série est donc de l'ordre du divertissement, ce qui n'est pas mal en soi ; une série peut être remarquable, réalisée avec brio, et il est normal que nous souhaitions en regarder. Le danger survient quand ces séries prennent trop de place et mangent le temps que l'on pourrait consacrer à la lecture. Car lire un grand roman nécessite de se ménager un silence intérieur, une durée temporelle propres à nourrir notre sensibilité, notre esprit, notre expérience du monde.
Regarder le diable en face
"Paradoxalement, ce qui me rend optimiste, c'est que l'histoire que nous vivons en Europe redevient tragique , avançait Emmanuel Macron dans La Nouvelle Revue française en mai 2018. Ce vieux continent de petits-bourgeois se sentant à l'abri dans le confort matériel entre dans une nouvelle aventure où le tragique s'invite. (...) Et dans cette aventure, nous pouvons renouer avec un souffle plus profond, dont la littérature ne saurait être absente. "
Mais quel souffle, quel accès à la vérité la littérature peut-elle offrir ? Des livres entiers ont été écrits sur la capacité des grands romans à élargir l'intelligence, l'intériorité, à donner une assise à la pensée personnelle, à résister à l'objectivation du monde. " Le roman n'examine pas la réalité mais l'existence" , notait Milan Kundera dans L'Art du roman . " Et l'existence n'est pas ce qui s'est passé, l'existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l'homme peut devenir, tout ce dont il est capable. Les romanciers dessinent la carte de l'existence en découvrant telle ou telle possibilité humaine . " "Après tout, pourquoi éprouvons-nous du plaisir à lire des histoires qui ne nous concernent pas ?", s'interrogeait dans le même ordre d'idée Laurent Mauvignier dans Télérama . " En fait, la lecture a une fonction de survie, comme le rêve. Elle nous prépare à reconnaître les choses quand elles nous arriveront . " Témoigner de l'existence, au plus près de ce qu'elle est, c'est aussi ce que laissait entendre François Bégaudeau dans sa préface au Journal d'un curé de campagne de Bernanos publié chez Albin Michel (2019). " Pourquoi Bernanos s'est-il fait romancier ? Pourquoi s'échiner à reconstituer des situations, quand on pourrait se contenter du confort roboratif des idées ? Pour restituer la chair du monde dans sa crudité, sa pauvreté ; parce qu'une situation se peint par détail, et que dans le détail se tient le diable qu'il s'agit de regarder en face."
Pour imaginer selon Emmanuelle Pol, écrivaine, autrice notamment du roman "Le Prince de ce monde" (Finitude, 2020)

Le roman répond à un besoin qui sera toujours inscrit au cœur de l'homme : celui de raconter et d'écouter des histoires. Avec la littérature, le lecteur est également cocréateur. Il donne une forme, un visage, un décor, il imagine à partir de ce qui lui est donné.
Pourquoi écrivez-vous des romans ? Que trouvez-vous dans l'écriture ?
L'écriture est pour moi un outil d'expression qui m'est familier, qui m'est cher, que j'aime et que j'aime manier. C'est ce qui me permet le mieux d'exprimer ce je ressens. Quant au roman, je le trouve éternel. Certes, la manière d'aborder la narration a connu différentes évolutions avant d'aboutir à la forme romanesque actuelle, mais de tout temps, dans toutes les cultures, on a raconté des histoires. Cette volonté de raconter, de conter ou d'entendre des récits, que ce soit par l'oral ou l'écrit, fait partie de l'esprit humain.
Beaucoup disent trouver dans les séries le besoin de fiction qu'ils ressentent. Par manque de temps ou d'envie ils disent donc moins lire de romans. Les séries sont-elles des romans comme les autres ? Remplacent-elles le genre romanesque ?
Je pense qu'il s'agit de deux activités complémentaires mais bel et bien différentes. Elles ne comblent pas le même espace, ni ne revêtent la même fonction. Ce qui différencie avant tout le roman, c'est la liberté qu'il y a dans la lecture. Elle est d'abord temporelle : le lecteur peut aller en avant et en arrière, s'arrêter, lire une ou quinze pages, alors que la série est prédécoupée en épisodes. La deuxième dimension qui différencie les deux genres est la participation. Le lecteur est cocréateur de l'univers du roman. Il donne une forme, un visage, un décor, il imagine. Il n'absorbe pas un décor et des visages tout faits. Madame Bovary n'a pas le même visage pour vous que pour moi. Cela stimule l'imagination. La lecture est donc une activité au sens propre par laquelle on ne consomme, ni ne reçoit, une image déjà fabriquée, si belle soit-elle.
De l'autre côté, il y a l'essai qui concurrence aussi le roman. Ne permet-il pas de comprendre le monde avec plus de clarté ? Lire des romans permet-il de connaître notre époque, l'Histoire ou les idées aussi facilement ?
Là aussi, les deux sont complémentaires. Mais un essai, parfois plus aride, n'est pas toujours accessible à tous. Il s'adresse à l'intellect, alors que le roman offre une compréhension vécue de ce qu'il décrit, en engageant notre émotion et notre imagination.
Le roman serait donc plus adapté pour s'approcher de la sinuosité de l'humanité ?
Oui, il va sans doute plus en profondeur que l'essai, qui s'adresse avant tout à l'intellect. Il touche et témoigne plus profondément du vécu d'une personne.
Essais, romans et séries sont complémentaires, mais le temps que chacun peut leur consacrer est compté. Ils s'y retrouvent donc en concurrence. Êtes-vous inquiète pour l'avenir du roman ?
Non. Je ne sais pas exactement la forme qu'il prendra, mais je suis certaine qu'il subsistera. On a été inquiet pour son avenir il y a peu, mais on remarque qu'il répond à un besoin qui sera toujours inscrit au cœur de l'homme.
Que dire aux jeunes qui ne souhaitent pas lire ?
Avec les jeunes et les enfants, la première règle est de ne pas les embêter. Comme dans beaucoup de domaines, c'est l'exemple qui compte. Un jeune qui voit un adulte plonger dans un roman, parler avec enthousiasme d'un livre, sera naturellement curieux de découvrir ce monde. Parler des livres, les lire, les laisser à portée de chacun est indispensable.