"On nous demande souvent pourquoi le CIO ne sanctionne pas Israël et la Palestine : ils n'ont enfreint aucune règle de la charte olympique"
Paris accueille dès ce vendredi des athlètes venus du monde entier à l'occasion des Jeux olympiques d'été 2024. Outre les performances, la passion et les valeurs du sport, cette méga-compétition est l'occasion de s'intéresser à la situation géopolitique des pays d'où proviennent les sportifs. Guerres et olympisme font-ils bon ménage ? Et le CIO parvient-il à résister à la pression des États ? Entretien avec Pierre-Olivier Beckers, président de la commission de coordination des Jeux de Paris.

- Publié le 26-07-2024 à 17h05
- Mis à jour le 26-07-2024 à 17h06

Il joue un rôle de "facilitateur", presque de diplomate, entre les acteurs du mouvement olympique et la France en tant que pays organisateur des Jeux d'été 2024. Pierre-Olivier Beckers, l'ancien président du Comité olympique et interfédéral belge, explique comment le Comité international olympique (CIO) doit jouer en permanence les équilibres pour s'en sortir sur le plan géopolitique. "En réalité, les Jeux n'ont jamais voulu avoir une dimension géopolitique dans l'Histoire", relève-t-il. Mais le fait est qu'il y a eu dans le passé de multiples tentatives d'utiliser les Jeux pour des raisons politiques : je songe aux Jeux de Berlin en 1936 avec cet objectif de suprématie militaire par l'Allemagne nazie ou encore aux éditions d'été de 1976 (Montréal) ou de 1980 (Moscou) qui ont été victimes de boycott. Or ces deux boycotts (le premier africain, le second occidental, NldR) n'ont jamais amené aucune solution politique. Les Jeux n'ont donc pas vocation et – certainement pas le mandat – d'être au centre d'une initiative géopolitique. Je rappelle d'ailleurs que le CIO se veut apolitique".
Et le même d'insister sur le message et les valeurs du sport qu'entend véhiculer cette méga-compétition pacifique, la plus grande au monde : "Le CIO est un mouvement universel qui veut envoyer à travers le monde un message de solidarité et de valeurs humaines fortes. Mais en même temps, le CIO ne peut pas fermer les yeux sur le fait qu'il y a un tas d'événements politiques, militaires qui existent dans le monde au moment où se préparent et se déroulent les Jeux. Il ne peut rester totalement en dehors de cette réalité. La frontière est très fine, j'en conviens".
Pour Pierre-Olivier Beckers, tout est une question d'interprétation des décisions prises par le CIO. Sur le sort réservé aux athlètes russes et biélorusses (qui concourront finalement sous bannière neutre), il rappelle d'ailleurs que la décision n'est en rien liée à l'invasion russe en Ukraine, mais bien au fait que, par deux fois, la Russie a enfreint les règles de la charte olympique. "La Russie a d'abord rompu la trêve olympique, qui est une des règles indispensables de la charte olympique. À partir du moment où la Russie a envahi l'Ukraine en plein milieu des jeux paralympiques de Pékin en 2022, il n'y avait pas d'autre solution que de la sanctionner de même que la Biélorussie qui lui est attachée. Un peu plus tard, en 2023, on a sanctionné le comité national olympique russe parce qu'il a annexé et intégré en son sein des comités régionaux ukrainiens alors que personne de la communauté internationale n'avait reconnu que ces territoires ukrainiens appartenaient à la Russie. Le CIO reste donc dans son mandat et prend des initiatives qui sont liées à celui-ci. Mais, je le répète, la frontière est très fine car dès le moment où les conséquences de ces sanctions sont que le comité national russe n'est plus invité à Paris et que les athlètes peuvent participer mais seulement sous bannière neutre, cela donne le sentiment que les Jeux prennent une position politique".
L'intéressé rappelle ainsi que sur les 70 conflits armés actuellement actifs dans le monde, le CIO n'a aucun pouvoir d'agir politiquement et n'a aucun mandat pour sanctionner les comités nationaux olympiques dès l'instant où ces derniers n'ont pas enfreint la sacro-sainte charte olympique. "On nous demande souvent pourquoi on ne sanctionne pas Israël et la Palestine, mais ils n'ont enfreint aucune règle de la charte olympique. Les deux comités vivent pacifiquement. Nous veillons à ce propos à ne jamais discriminer les athlètes qui détiennent un passeport d'une certaine nationalité".
Montrer sa puissance au reste du monde
Reste cette question : certains pays, certains régimes sont-ils plus enclins que d'autres à faire pression sur le Comité international olympique ? "Une très large majorité d'États ne font pas pression sur le CIO ni sur leur propre comité national olympique. Il y a ici et là des tentatives mais on rappelle que ce n'est pas à eux, en tant qu'État, de sélectionner les athlètes. Lorsqu'il y a une ingérence claire de l'État au sein de son propre comité national olympique, le CIO peut prendre des sanctions.
Mais ne soyons pas naïfs : les anneaux olympiques continuent d'avoir une telle visibilité qu'il est souvent tentant d'y accrocher un message politique. Lorsque la Chine présente sa candidature pour organiser les Jeux, il est évident que son objectif est de promouvoir les valeurs du sport, mais aussi le modernisme et les avancées technologiques sur son territoire. La France, à sa manière, entend aussi s'illustrer, veut montrer la modernité, le changement de la société française sur les plans sociaux, environnementaux… tous les pays veulent laisser des traces".