Sur les traces du plastique pour basket éthique, au Brésil
Veja, la marque de baskets française qui milite pour un produit éthique depuis vingt ans communiquait 245 millions d'euros de chiffres d'affaires, en 2024. En 2004, deux entrepreneurs français, François-Ghislain Morillion et Sébastien Kopp, ont choisi le Brésil comme terre de fabrication de leurs baskets. Si la marque est devenue en vingt ans, ultramode, ils doivent souvent répondre à la question : "Des chaussures faites au Brésil, tu es sûr que c'est éthique d'aller si loin ?" La réponse était à chercher sur place. Reportage.
- Publié le 19-05-2025 à 07h48
- Mis à jour le 28-05-2025 à 14h48

"Maman, tu m'aides à mettre mes chaussures Déjà, steuplait ? C'est ainsi que Marcel, 3 ans, a décidé de nommer sa paire de baskets Veja. "Déjà", ça pourrait être l'autre appellation de cette marque qui, il y a déjà plus de vingt ans, lançait l'idée d'une basket qui n'aurait rien à se reprocher. Pas pour rien qu'en portugais "Veja" veut dire "Regarde". Il y avait, déjà en 2004, cet esprit visionnaire dans l'invention d'une basket éthique, produit qui incarne, puissance 1000, l'ultra conso de mode peu soucieuse de son empreinte écologique. On citera pour éclairage ce chiffre presque effarant : en 2023, la production mondiale de baskets s'élevait à 24 milliards de paires. En parallèle, durant la décennie passée, la réflexion du consommateur a évolué : le client, plus souvent qu'avant, interroge ce qu'il porte. Veja, de ce point de vue, se pose comme une possible réponse à un achat éthique. C'est aussi pour cette raison que des personnes dont on scrute la vie et l'attitude ont choisi la marque – on pense à Kate Middleton, Meghan Markle ou encore Emmanuel Macron.
Mais éthique, ça veut dire quoi concrètement ?
Combien de plastique dans vos baskets ?
Atterrissage à Sao Paulo pour regarder de plus près un pan du processus de fabrication de la marque et son impact sur le tissu social brésilien. Puisque, depuis le départ, pour les fondateurs français, François-Ghislain Morillion et Sébastien Kopp, il est question de faire travailler différents secteurs de l'économie brésilienne à la réalisation d'une basket clean. Il existe déjà des collaborations avec les producteurs de coton bio dans le Mato Grosso. Le cuir des baskets, produit dans le Rio Grande, est "100 % traçable".
Nous venons voir de plus près la récente implication de la marque dans la mise en place d'une filière de polyester recyclé. Car une basket se compose d'une grande part de matières plastiques. "Jusque-là, on utilisait déjà du plastique recyclé, précise Olivia Lyster, coordinatrice de la chaîne de production. "Mais on n'avait aucun détail sur la traçabilité et on voulait les détails…" Olivia poursuit : "Et puis, on voulait avoir un impact social." On y est, au cœur du sujet ! Mais, pratiquement, de quoi parle-t-on ? Dans une chaussure Veja modèle running, "il y a l'équivalent de quatre bouteilles en plastique". Mais, pratiquement, comment ça se passe ?
Direction l'État du Minas Gerais, au nord de Sao Paulo. Sur la route qui nous brinquebale à travers le Sudeste, le paysage à la vitre du bus délivre les données du contexte économique. Des distances longues et lentes ; l'impressionnante nature qui rend les humains tout petits et qui fait croire à l'abondance. Des morceaux d'habitations vidées de leur monde. Minas Gerais a d'abord été la région des chercheurs d'or, elle est désormais une zone désertée par ses habitants qui rejoignent les grandes mégalopoles, Rio, Sao Paulo, pour du boulot. Dans ce décor saturé de vert, la nature verdoyante est piquetée de taches colorées : des morceaux de plastique abandonnés, la signature du genre humain qui s'installe, colonise, puis s'en va coloniser ailleurs.
Mais il vient d'où le plastique de ta basket ?
Focus sur notre objectif : le plastique, oui mais du recyclé ! Pour obtenir ce matériau "seconde vie" qu'on nomme, dans le jargon du recyclage Polyethylene térephtalate (PET), Veja travaille avec treize coopératives en réseau (Rede Sul), dont la coop' Atremar (Associatio Trespontana de Catadores de Materias Reciclaveis). Où on est accueilli par la Sainte Vierge et un drapeau du Brésil en bouchons de plastique.
Evelini Castro Rocha, directrice financière de la coopérative Rede Sul, impressionnant modèle de femme, nous serre la main, puis déjà dans ses bras : "Bienvenue dans la plus belle cité du monde".

À gauche, quand on entre, une pancarte nous indique "le bazar d'Atremar" où s'entrepose tout ce que les collecteurs de déchets, qu'on appelle les catadores en portugais, ont sauvé de la décharge. Un sapin de Noël, un vinyle de Roberto Carlos… "Ce que les gens ne veulent plus chez eux".

Au Brésil, le recyclage n'est pas administré par l'État, ce sont des catadores qui gèrent 90 % de ces déchets issus du recyclage. Travailleurs d'une économie informelle, les catadores sont mal considérés : "Les gens qui nous laissent leurs poubelles ont l'impression de nous en faire cadeau", un propos souvent entendu au cours de nos rencontres dans les coops.
À Atremar, arrivent tous les matériaux censés pouvoir être recyclés, et on ne compte pas moins de 23 catégories de matières recyclables. Veja concentre son intérêt sur le plastique, celui des bouteilles. "Au début, Veja a voulu acheter la coopérative, mais ça n'a pas marché". Luênia Maria, présidente du réseau des catadores Rede Sul, poursuit : "Pour les coopérateurs, c'était compliqué de comprendre ce que voulait Veja en rachetant l'usine, car on bossait déjà avec des entreprises." Mais, ajoute Maria-Rosa, catadora : "Avant, on ne savait même pas qu'on pouvait faire des chaussures avec des bouteilles."
"Au Brésil, 55 % du plastique recyclable est recyclé : les gens ne trient pas bien. Parfois on trouve du verre cassé dans le sac de recyclage. Tout est affaire de bonne volonté car il n'y a ni réglementations ni amendes".
Luciana Batista Pereira, responsable du sourcing chez Veja, parle vite, marche vite, serre des mains vigoureusement. C'est elle, déjà, qui a monté une filière de coton bio avec les planteurs du Nordeste.
Lu – puisque c'est comme ça qu'elle se présente – est venue plusieurs fois à la rencontre des catadores. L'idée : supprimer les intermédiaires. Pour la marque, c'est le moyen de savoir d'où vient la matière première ; pour les coopératives, la possibilité de se fédérer en secteur professionnel afin de défendre un prix fixe du plastique face aux usines de transformation.

Luciana détaille la spécificité du secteur. "Si le prix du coton est fixé à l'avance, ce qui permet aux planteurs de faire des projets d'avenir car ils savent ce qu'ils gagneront, ce n'est pas le cas du plastique recyclé", dont le prix fluctue sur le marché. "C'est un monde d'hommes, celui du recyclage, sauf au début de la chaîne, ceux qui trient sont en fait 'celles qui trient' ": 60 % des catadores sont des femmes – dont 70 % vivent en situation de monoparentalité ! Et celles-ci ont vite compris l'intérêt de se fédérer autour d'un acheteur principal qui a besoin de grosses quantités de plastique. Car, Veja, c'est 4 millions de chaussures par an. Et la perspective est claire que, le plus tôt possible, toutes les Veja soient composées de ce plastique recyclé brésilien.
Celle qui a trié le plastique de ta basket
Marilen fait ça depuis vingt ans. Elle a longtemps poussé un chariot, elle travaillait seule. "Avant on pouvait récolter l'équivalent de deux balles par jour, maintenant on a un camion, c'est sept ou huit balles par jour." "Avant", ça veut dire avant Veja. Et "la balle de plastique", c'est l'or des catadores : 300 reals la balle (environ 45 €). Parmi les matériaux que les collecteurs trient chaque jour à la coop' d'Atremar, le plastique est le plus valeureux à la revente. "La balle de carton, c'est 200 reals, quand une balle de Tetrapack vaut à peine 50 reals", précise Evelini qui connaît, par cœur, tous les prix.
On pénètre dans l'entrepôt haut comme une cathédrale, à ceci près qu'il est fait de taules. Une montagne de ballots poireaute. Evelini voit notre tête, perplexe : "On attend que le prix monte pour vendre." C'est toute la force d'un réseau de coopératives qui peut agir sur ses prix de vente tout en permettant à ses catadores d'obtenir un revenu fixe et régulier : 1500 reals par mois (env. 225 €), une somme légèrement plus élevée que le salaire minimum brésilien, mais c'est surtout un revenu assuré.
Dans la foulée de notre passage chez Atremar, on décide de suivre le convoi du plastique, histoire d'observer la fameuse traçabilité du produit.
De la bouteille à la pompe

Devant nous, c'est le camion qu'on a vu charger hier à Três Coraçoes, qu'on débarque chez Val Group. On n'est plus dans l'ambiance des coopératives où l'on nous servait de la Guarana à l'ombre des arbres, ce soda à la cerise bien trop sucré dont on discerne les reconnaissables cadavres de bouteilles dans les ballots de plastique. Justement, il est temps de s'armer d'un casque pour les suivre, lesdits ballots.
Les bouteilles passent à travers une machine qui les transforme en flocons, puis en cristaux. "Une bouteille peut être récyclée jusqu'à dix fois, mais on a déjà tellement de plastique à recycler ici, que, le temps que toutes les bouteilles nous reviennent, on aura trouvé de nouvelles méthodes de recyclage", nous explique le directeur de Val Group. "Avant Veja, Val Group travaillait déjà avec les catadores, mais désormais il y a un seul interlocteur, et il est sérieux : les ballots de plastique qui proviennent des coopératives sont extrêmement bien triés."
Chez Dimi – étape suivante du processus industriel de recyclage –, les cristaux se muent en fil de plastique. Claudio Dimi, qui nous accueille, large sourire, s'anime à l'évocation de cette coopération nouvelle. "Nous faisions déjà des sièges de bus et de voitures, et maintenant du fil technique pour des chaussures. C'est Veja qui nous a poussé à faire cette recherche. Par exemple, Veja voulait du fil beige ou blanc, pour ses baskets, et on a fait pas moins de 29 versions du produit avant de trouver la bonne teinte !" Il poursuit : "Nous sommes dans une traçabilité complète du produit recyclé. Je peux même vous dire qu'avec 200 bouteilles, on fait un 1kg de fil plastique." Invitée de son usine, on le suit, au travers des turbines et des métiers à tisser ultramodernes.
Ce fil qui tourne à toute vitesse devant nos yeux est issu des cristaux, eux-mêmes issus des ballots, eux-mêmes composés des bouteilles, elles-mêmes ramassées par les gens d'Atremar. Désormais on le sait, que le plastique qui constitue une paire de Veja, achetée à Sao Paulo, NYC ou Paris, est forcément passé dans les mains des catadores de Luênia et Evelini. En chaussant Marcel, on y pense souvent à ce nouvel "empouvoirement" des catadores.