Pourquoi les milliardaires américains font-ils des dons gigantesques ?
Stratégie d'image, avantages fiscaux ou simple altruisme. Les dons colossaux des ultra-riches ne cessent de faire parler. Mais pourquoi donnent-ils vraiment ?

- Publié le 20-08-2025 à 09h26

Deux milliards de dollars : c'est le montant du don historique accordé par Phil Knight, fondateur de Nike, et son épouse Penny, à l'Université de l'Oregon, aux États-Unis. Ce don, le plus important jamais octroyé à une université ou à une institution scientifique américaine, est destiné au Knight Cancer Institute, un centre dédié à la recherche contre le cancer et au développement des nouveaux traitements.
Rien de bien nouveau, de tels gestes philanthropiques, aussi impressionnants soient-ils, sont devenus courants parmi les ultra-riches, qu'ils soient chefs d'entreprise, investisseurs ou PDG. Mais ces dons, destinés à la recherche, à l'éducation ou encore à la santé sont dans les faits, motivés par plusieurs raisons selon Virginie Xhauflair, Professeure en éthique des affaires et RSE à HEC École de Gestion de l'ULiège.
"Si ces fortunes étaient correctement imposées, ou si les entreprises traitaient mieux leurs employés, ces sommes pourraient être mieux redistribuées autrement"
Dons des milliardaires
À l'instar de Phil Knight, les dons aussi importants, sont très courants aux États-Unis. Bill Gates, fondateur de Microsoft, a ainsi annoncé en mai 2025, le don d'environ 200 milliards de dollars (presque l'essentiel de sa fortune) pour lutter contre la pauvreté d'ici à 2045.
Ses dons sont donc motivés par plusieurs raisons, selon Virginie Xhauflair. D'abord, par simple altruisme. "Oui, cela existe réellement. Certaines personnes donnent parce qu'elles veulent sincèrement améliorer le sort d'autrui", explique notre experte. Mais d'autres facteurs entrent en jeu. Le don peut aussi être une réponse à un sentiment de culpabilité ou d'anxiété : "Face à la souffrance d'autrui, ou par honte de ne pas agir, surtout quand ces personnes sont directement concernées" explique-t-elle.
Une volonté d'efficacité est également une motivation : donner là où l'on estime que l'impact sera maximal. "Dans le cas de Nike, injecter deux milliards de dollars dans un seul institut de recherche, c'est une stratégie de concentration : on espère avoir un impact direct", explique la professeure.
Se donner une bonne image ?
Les motivations peuvent aussi être plus intéressées. Car les dons s'accompagnent souvent d'avantages fiscaux, bien que cela dépende de la structure du don (personnelle, via une fondation, …). Mais, comme le souligne Virginie Xhauflair, "il existe une critique récurrente : si ces fortunes étaient correctement imposées, ou si les entreprises traitaient mieux leurs employés, ces sommes pourraient être mieux redistribuées autrement".
De plus, ces dons faramineux peuvent aussi être expliqués par une volonté de donner une bonne image de soi, une bonne réputation. Un argument très important, surtout aux États-Unis. "Aux États-Unis, il est courant de faire des dons très importants et de rendre l'information publique. C'est une manière d'afficher sa générosité, de recevoir l'approbation sociale, de laisser une trace. C'est évident qu'il y a un aspect symbolique, une valorisation de l'image" explique l'experte.
"On observe souvent que les "self-made men" donnent une plus grande part de leur fortune et de manière nettement plus libre"
Le principe du "Give Back", un pilier des États-Unis
Le plaisir personnel que procure l'acte de donner, aux États-Unis on le désigne par l'expression "Warm glow giving", le sentiment positif ressenti après avoir bien agi, une forme de satisfaction morale.
Mais aux États-Unis, une autre motivation culturelle forte est le principe de réciprocité, surtout chez les personnes riches qui ont fait fortune tout seul. L'idée que la réussite personnelle implique une responsabilité de redonner à la société : "J'ai reçu une bourse, j'ai étudié dans une grande université… je rends ce qu'on m'a permis de construire." Cette différence de provenance de la fortune est très importante selon Virginie Xhauflair. "Mais oui, on observe souvent que les "self-made-men" donnent une plus grande part de leur fortune et de manière nettement plus libre. Ceux qui ont hérité d'une fortune sont parfois contraints par les volontés ou les valeurs familiales".
Selon elle, il ne faut pas non plus négliger les valeurs religieuses : dans certaines traditions, il y a une forme d'obligation à donner. Ces valeurs sont d'autant plus importantes dans la culture américaine.
En Europe, une culture du don plus discrète
Peut-on observer les mêmes dynamiques en Europe ? Difficile, répond notre experte. "Les situations varient fortement d'un pays à l'autre. En France, par exemple, la fiscalité a longtemps encouragé le don. En Belgique, c'est moins le cas."
Les grandes fortunes européennes préfèrent la discrétion, souvent en passant par des fondations familiales, notamment en Suisse, l'un des pays où elles sont les plus nombreuses. "Mais contrairement aux États-Unis, on se met rarement en avant. Et les dons peuvent même rester secrets, notamment lorsqu'ils sont réalisés via des legs. Parfois, certaines entités qui vont recevoir une grande somme ne sont pas au courant avant le dernier moment, qu'elles allaient toucher une telle somme".
Derrière cette générosité affichée se cachent donc des motivations multiples : certaines sont louables, d'autres, plus controversées. Mais une chose est sûre : bien que ce phénomène ne soit pas nouveau, ces milliards de dollars restent au cœur de l'actualité, et continuent d'alimenter les débats, tout en redessinant l'image publique de ceux qui les distribuent.
