"Vivre pauvre" et donner la quasi-totalité de ses revenus : le choix du milliardaire Chuck Feeney, le "James Bond de la philanthropie"
Celui qui a développé les boutiques hors taxes est aussi connu pour ses quarante années de philanthropie.
- Publié le 16-01-2024 à 10h54
- Mis à jour le 16-01-2024 à 10h52

Tina Turner, Silvio Berlusconi et, plus récemment, Jacques Delors… Ces noms font partie des personnalités qui nous ont quittés en 2023. Dans cette liste se trouve un personnage pour le moins surprenant dans la gestion de son patrimoine. En effet, l'entrepreneur et philanthrope Charles "Chuck" Feeney s'est éteint le 9 octobre dernier à l'âge de 92 ans. Ce nom vous est inconnu ? Il a pourtant laissé derrière lui un héritage monumental de générosité, évalué à huit milliards de dollars. L'Irlando-Américain, connu pour son approche unique de la philanthropie, avait sa maxime personnelle : "C'est bien plus amusant de donner de son vivant que de donner quand on est mort." Cette philosophie a non seulement guidé sa vie mais a également révolutionné la manière dont certains individus fortunés, comme Bill Gates et Warren Buffett, abordent la philanthropie.
Le fondateur du "duty free"
Né en 1931 à Elizabeth, New Jersey, dans une famille d'immigrants irlando-américains, la vie de Feeney a été marquée par les leçons de la Grande dépression. Ses parents, une infirmière et un souscripteur d'assurance, ont lutté pour subvenir aux besoins de leur famille. Ce qui lui aurait inculqué les valeurs du travail acharné.
Dans ce contexte, Chuck Feeney a montré un flair entrepreneurial précoce, gagnant sa vie en vendant des produits de luxe hors taxes aux voyageurs internationaux. L'idée du "shopping hors taxes", qui consistait à offrir des réductions sur des produits de luxe sans taxes à l'importation, a pris racine lorsqu'à sa majorité, il a commencé à vendre, en compagnie de son camarade de classe Robert Warren Miller, de l'alcool hors taxes aux militaires américains présents en Asie pendant la guerre de Corée. Cette initiative a évolué vers la vente de voitures et de tabac, et a, finalement, conduit à la fondation du Duty Free Shoppers Group (DFS Group) en 1960 avec une première opération réussie à Hong Kong puis une expansion en Europe et ailleurs.
Dès les premières années du lancement de son entreprise, DFS a obtenu une concession pour des ventes hors taxes à Hawaï ; ce qui a ouvert la porte au marché des voyageurs japonais, un jalon clé dans l'histoire de la société. En 1996, Feeney et son associé ont vendu leurs participations dans DFS, évaluées à 2,47 milliards de dollars, à LVMH, marquant la fin d'une ère et le début d'une autre.
Le "James Bond de la philanthropie"
En dehors de la fondation du plus grand détaillant de voyage au monde, ce qui distingue Feeney, c'est sa décision de renoncer à l'opulence personnelle pour se consacrer à des causes humanitaires. Il a fondé Atlantic Philanthropies dès 1982, une fondation privée visant à distribuer sa fortune à des causes qu'il estimait dignes à travers le monde. Ses principaux domaines d'intérêt incluaient la santé, l'éducation, la réconciliation et les droits de l'homme. La fondation, à son apogée, comptait plus de 300 employés et dix bureaux mondiaux.
Chuck Feeney a initialement fait ses dons en secret, ce qui lui a valu le surnom de "James Bond de la philanthropie" attribué par Forbes. En 1997, il a révélé son identité mais son engagement envers les causes qu'il soutenait est resté inébranlable. Il a consacré une grande partie de ses dons à l'Irlande, soutenant les universités et favorisant l'éducation et la réconciliation. En 2012, il a été honoré par les universités irlandaises via un titre de docteur honoris causa en droit au château de Dublin.
Atlantic Philanthropies a laissé un impact durable sur le monde, ayant donné plus de 8 milliards de dollars à des causes mondiales entre 1982 et 2020. En Irlande du Nord, la fondation a contribué à soutenir des projets variés avec 570 millions de dollars. Feeney a également donné 3,7 milliards de dollars à l'éducation, y compris un don considérable à l'université Cornell, aux États-Unis (où il a étudié), et plus de 870 millions de dollars aux droits humains et au changement social, y compris des subventions pour l'abolition de la peine de mort aux États-Unis (62 millions de dollars) et des campagnes en faveur de l'adoption de l'Obamacare (76 millions de dollars).
Locataire à vie
Chuck Feeney était également connu pour sa frugalité personnelle. Il voyageait en autocar, transportait ses lectures dans un sac en plastique, ne possédait ni voiture ni maison, et portait une montre Casio à 10 dollars. En 2016, il vivait dans un appartement loué à San Francisco, avec un actif restant de 2 millions de dollars pour profiter de sa retraite.
C'est en 2020 qu'il a pris la décision de dissoudre sa fondation, ayant accompli la majeure partie de sa mission philanthropique. Sa philosophie et ses actions ont influencé des philanthropes comme Bill Gates et Warren Buffett, inspirant le Giving Pledge, une campagne visant à convaincre les plus riches du monde de donner au moins la moitié de leur fortune avant leur mort. "Chuck a été une pierre angulaire en termes d'inspiration pour le Giving Pledge , lançait Warren Buffett lors du lancement du projet. C'est un modèle pour nous tous. Il me faudra 12 ans après ma mort pour réaliser ce qu'il a fait au cours de sa vie."
Robin Gille
