Comment les Vingt-sept ont réussi à s'entendre pour se sevrer (presque) totalement du pétrole russe
L'objectif est d'affaiblir la capacité de la Russie de financer la guerre qu'elle mène en Ukraine.
- Publié le 31-05-2022 à 19h41
- Mis à jour le 01-06-2022 à 11h00

Ce n'aura pas été sans mal, mais les chefs d'État et de gouvernement des Vingt-sept sont parvenus à trouver un accord politique sur le sixième paquet de sanctions contre la Russie, mardi peu après minuit. Celui-ci sera formalisé durant le courant de la semaine par le Conseil des ministres de l'UE. Outre les sanctions visant des personnalités et des banques russes, la grosse pièce de ce sixième paquet est la décision de sevrer presque totalement l'Union européenne de pétrole russe d'ici la fin de l'année. Ce n'est pas rien : en 2021 30 % du brut et 15 % des produits pétroliers achetés par l'UE provenaient de Russie.
L'objectif est d'affaiblir la capacité de la Russie de financer la guerre qu'elle mène en Ukraine. Le Premier ministre belge Alexander De Croo expliquait que les exportations de pétrole rapportent à Moscou "30 milliards d'euros par an, contre 20 milliards pour le gaz".
Un embargo en deux temps
L'embargo est progressif. Les États membres s'engagent à se passer de pétrole brut russe dans un délai de 6 mois et des produits du pétrole raffiné d'ici 8 mois. Il n'est pas total et ne porte "que" sur le pétrole russe acheminé par voies maritimes, ce qui représente deux tiers des importations. Les décisions de l'Allemagne et de la Pologne de ne plus utiliser, d'ici fin 2022, le pétrole livré par la branche nord de l'oléoduc Droujba permet d'étendre la portée du boycott à 90 % du pétrole russe à la fin de l'année, a calculé la présidente de la Commission Ursula von der Leyen. Alexander De Croo annonce même le chiffre de "93 %" , évoquant un embargo "quasi total". De quoi satisfaire la Belgique, les Pays-Bas, et d'autres, qui craignaient qu'une multiplication de dérogations conduisent à fausser la concurrence industrielle dans l'UE entre ceux qui pourraient continuer à bénéficier du pétrole russe bon marché livré par pipeline et ceux qui devraient s'approvisionner ailleurs, pour plus cher.
Au final, la République tchèque, la Hongrie et la Slovaquie, pays enclavés et très dépendants de la branche sud de Droujba pour leur approvisionnement, ont obtenu des exemptions. Prague pourra continuer à acheter et à réexporter du diesel russe pendant dix-huit mois. Et les trois pays continueront à recevoir du pétrole russe par pipeline pour une durée encore indéterminée. Celle-ci doit être mise à profit par ces pays pour investir dans les énergies renouvables, les infrastructures de transport de pétrole (notamment l'oléoduc Adria, qui part de Croatie) et moderniser les raffineries datant de l'époque communiste, uniquement conçues pour traiter du pétrole russe.
Autres canaux
De plus, ces pays ont reçu la garantie de pouvoir se fournir de pétrole russe par d'autres canaux si d'aventure Djourba ne remplissait plus son office. L'Union reviendra "dès que possible" sur la question d'un embargo du pétrole acheminé via le pipeline. En ne fixant pas d'échéance à la fin de cette exemption, le Conseil européen a évité d'ouvrir, dès à présent, l'épineux débat sur le financement dont les enclavés auront besoin pour s'adapter à la nouvelle donne. C'est par exemple un problème pour Budapest que le plan RePowerEU, tel qu'élaboré par la Commission pour réduire puis éliminer la dépendance de l'Union aux énergies fossiles russes, soit largement financé par le plan de relance NextGenerationEU… auquel la Hongrie n'a pas (encore) accès, tant qu'elle ne met pas en œuvre les recommandations de la Commission concernant le respect de l'état de droit et la lutte contre la corruption. Qu'a obtenu la Hongrie en échange de son approbation ? L'histoire ne le dit pas encore, même si le même insider européen promet "qu'aucune somme d'argent n'a été promise à Orban". La Bulgarie bénéficera elle aussi d'une exemption et pourra continuer à importer de brut russe jusqu'à la fin 2024.
Le Premier ministre hongrois Viktor Orban, qui a été le principal obstacle à l'adoption du 6e paquet défendant que le coût de l'embargo serait trop élevé pour son pays dépendant à 65 % du pétrole russe, peut pavoiser : il n'a rien concédé ou peu, en apparence. Le président du Conseil européen Charles Michel a, lui, voulu mettre l'accent "sur le signal très fort" alors qu' "il y avait des spéculations sur le manque d'unité" européenne nourries par les difficultés pour adopter ce sixième paquet de sanction, présenté début mai par la Commission. Certains dirigeants européens, comme le Néerlandais Mark Rutte, ou l'Estonienne Kaja Kallas, envisagent déjà un septième paquet. D'autres, comme M. De Croo pense venu le moment "de faire une pause" dans les sanctions. "Nous sommes concentrés sur la mise en œuvre du sixième paquet", a enchéri Charles Michel. Pas question, donc, de commencer à discuter d'un embargo sur le gaz russe. D'autant, pointe-t-on côté européen, que l'Union a déjà entamé le travail visant à réduire sa dépendance.
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