Une réservation de logement touristique sur quatre est un "Airbnb" à Bruxelles : "La situation est très préoccupante"
L'hébergement proposé par des "plateformes d'économie collaborative" a le vent en poupe dans la capitale belge. Le secteur hôtelier dénonce une "concurrence déloyale" qui aurait empêché la création de 2 000 emplois. Bruxelles veut resserrer la vis, tout comme le nouveau gouvernement wallon. Airbnb estime, au contraire, lutter contre le surtourisme.

- Publié le 03-08-2024 à 09h00

À Bruxelles, la montée en puissance des plateformes telles qu'Airbnb ou Homeway pose question. Selon des récentes statistiques d'Eurostat plus de 2,2 millions de nuitées de courte durée ont été réservées via des "plateformes d'économie collaborative" en 2023 dans la capitale belge. Ce qui représente près d'une réservation touristique sur quatre à Bruxelles. Du côté du secteur des hôtels, on parle de "concurrence déloyale" et on salue les dernières réformes "urgentes" prises par les autorités régionales.
L'hébergement proposé via ces plateformes a occupé une zone grise croissante depuis plus de dix ans, jusqu'à atteindre cette taille particulièrement inquiétante".
"L'hébergement proposé via ces plateformes a occupé une zone grise croissante depuis plus de dix ans, jusqu'à atteindre cette taille particulièrement inquiétante. Ces hébergements ne répondent, dans l'immense majorité des cas, à aucune des obligations légales en matière d'enregistrement, n'acquittent aucune taxe et sapent un secteur économique très important et structurant pour l'emploi dans la Capitale, analyse Rodolphe Van Weyenbergh, secrétaire général de la Brussels Hotels Association (BHA). Nous estimons que l'essor de ces hébergements irréguliers a empêché la création de plus 2 000 emplois directs et indirects qu'auraient pu générer les établissements réguliers".
L'enjeu du logement
La qualité de l'hébergement et la sécurité des occupants sont aussi en cause, selon M. Van Weyenbergh. "La situation actuelle est très préoccupante. Dans la même rue, on peut retrouver un petit hôtel de cinq chambres qui devra répondre à des exigences très strictes, notamment en matière de normes pour les pompiers, et en face, 10 appartements mis en location exclusivement via ces plateformes et qui ne suivent aucune règle".
L'enjeu est aussi plus global. Selon une étude de l'Institut Bruxellois de Statistique et d'Analyse (Ibsa), ce sont souvent des logements "abordables", parfois des kots d'étudiants, dans des zones proches du centre qui sont mis en location via Airbnb et ainsi sortis du circuit du logement classique. Ce qui peut créer des pénuries de logements pour une partie de la population, notamment les plus précarisés. La ville de Bordeaux a ainsi récemment resserré la vis contre ce type de plateforme suite à d'importantes difficultés rencontrées par les étudiants pour trouver un logement.
Favoriser les locations "occasionnelles"
À Bruxelles, les autorités bougent aussi. En février dernier, le Parlement bruxellois a voté une ordonnance pour mieux encadrer la location résidentielle à courte durée. Le texte va dans deux sens : il veut assouplir les règles pour les résidents qui mettent leur bien occasionnellement en location, tout en multipliant les contrôles face aux multipropriétaires, ceux qui achètent des immeubles dans l'unique but de louer les appartements sur Airbnb. Bruxelles veut aussi "responsabiliser" les plateformes et leur demande d'être plus transparente.
Notons qu'ailleurs en Belgique, le phénomène Airbnb concerne surtout la Flandre. Anvers (850 000 nuitées en 2023, Ostende (445 000 nuitées) Gand (367 000) et Bruges (353 000) sont les villes qui reçoivent le plus de visiteurs via ce type de plateformes. Si la "Venise du Nord" attire 8 millions de visiteurs par an, ce qui en fait la deuxième ville européenne qui accueille le plus de touristes par habitant, après Dubrovnik en Croatie, ces derniers ne restent souvent qu'une journée. Depuis plusieurs années, les autorités brugeoises incitent ainsi les visiteurs à rester plusieurs nuits, notamment pour explorer la région aux alentours. La ville de Bruges entend aussi limiter le nombre de bateaux de croisière, amenant ces touristes d'un jour par milliers depuis le port proche de Zeebruges.
Des villages déstructurés ?
Mais le phénomène ne se limite pas qu'aux villes. D'après certains acteurs, il aurait même tendance à "déstructurer" certains villages de zone touristiques, avec un nombre important de biens mis en location pour les touristes au détriment du résidentiel. Interrogé en avril dernier par La Libre sur le sujet, Clément Eulry, le directeur d'Airbnb pour la France et la Belgique, estimait qu'il n'existe "qu'une faible minorité" de biens sur sa plateforme qui sont entièrement dédiés à la location pour les touristes. "La majorité des Belges qui proposent leur logement sur Airbnb ne le louent que quelques jours par an lorsqu'ils s'absentent", explique la plateforme. Selon un sondage récent, près de 40 % des hôtes belges ont déclaré que les revenus générés par la location leur permettaient de subvenir à leurs besoins essentiels tels que la nourriture, qui est devenue plus chère, et 45 % des sondés ont mentionné que ce montant les a aidés à rester dans leur logement".
Il y a de la place pour l'ensemble des formes d'hébergement".
En moyenne, les hôtes en Belgique n'ont ainsi gagné "que" 5 500 euros par an en mettant leur bien en location sur Airbnb. "Les annonces belges sur Airbnb sont généralement louées seulement 56 nuits par an et près d'1 annonce sur 4 en Belgique est une chambre chez l'habitant". La concurrence avec les hôtels serait aussi un faux problème, d'après le patron français. "Il y a de la place pour l'ensemble des formes d'hébergement, selon lui. Mieux, la plateforme serait même une solution contre le phénomène grandissant de "surtourisme", d'après M. Eulry. "Nous investissons dans des solutions technologiques visant à promouvoir des tendances de voyage plus durables, en dispersant les flux de voyageurs en dehors des zones de forte concentration touristique", explique ce dernier.
Cette montée en force de ce type de plateformes attire en tout cas l'attention du nouveau gouvernement wallon. Dans sa déclaration de politique générale, la nouvelle équipe en place explique qu'elle prendra "toute initiative utile pour enrayer la concurrence déloyale favorisée par la mise en location d'hébergements via des plateformes de type Airbnb par rapport aux autres acteurs touristiques enregistrés".