"Donald Trump a un agenda politique derrière ces mesures: il veut démanteler l'Union européenne"
Les nouvelles taxes imposées par le président américain Donald Trump au Canada et au Mexique font redouter le pire aux investisseurs en Europe. Les places boursières s'enfoncent. Mais les victimes de cette guerre commerciale pourraient être les Américains en premier lieu.

- Publié le 03-02-2025 à 17h53
- Mis à jour le 03-02-2025 à 21h52

Un lundi dans le rouge. Si les guerres commerciales ne font souvent que des perdants, les déclarations du président américain Donald Trump n'ont pas aidé les Bourses européennes à éviter le plongeon généralisé.
Ce dernier a effectivement imposé de fortes taxes douanières (25 %) sur les produits issus du Canada et du Mexique (même si un accord de suspension temporaire a été trouvé dès ce lundi soir pour le Mexique), et 10 % en plus sur les produits chinois déjà taxés. Mais il a également prévenu qu'il ciblerait "absolument" les produits européens, lui qui estime que l'Union n'importe pas assez de produits américains, même s'il omet une partie de la réalité pour conforter son discours, mais nous y reviendrons.
Mais si les places boursières tirent la langue, quels sont les principaux risques pour l'Europe ? Et pour la Belgique ?
"Tout le monde va être perdant."
D'abord, au niveau européen. Les groupes comme Stellantis ou Volkswagen perdent plus de 5 % en Bourse ce lundi pour plusieurs raisons. "Il y a les taxes qui vont faire mal aux exportations, mais pas seulement. Les constructeurs européens ont des intérêts en Amérique du Nord. Comme Stellantis (qui possède Jeep, Ram, Dodge, Chrysler, au-delà de ses marques européennes, comme Peugeot et Citroën, NdlR) ou Volkswagen. Tout le monde va être perdant dans l'industrie automobile nord-américaine, que ce soient les États-Unis, le Canada ou le Mexique", lance Éric Dor, directeur des études économiques à l'IESEG School of Management (Paris et Lille).
"Les droits de douane vont fortement perturber la chaîne de production hautement intégrée entre les trois pays. La production sera plus onéreuse. Cela coûtera environ 3 000 dollars de plus par véhicule pour un consommateur américain. Cela va provoquer des pénuries et les ventes vont chuter fortement", affirme-t-il. "Pour le Mexique, les plus pessimistes estiment que ça pourrait faire chuter le PIB de 16 %. C'est sans doute alarmiste, mais les enjeux sont énormes. Et les États-Unis sont dépendants des composants qui y sont produits", poursuit-il.
L'industrie pharma pas épargnée ?
Parmi les produits européens les plus exposés, il y a évidemment l'automobile, l'aviation ou l'industrie de haute précision. "Pour l'aviation, il y a Airbus, mais aussi les acteurs comme Dassault, actif sur les jets privés", précise Eric Dor.
Mais, surtout, un secteur crucial pour la Belgique : l'industrie pharma. Selon les chiffres agrégés par l'économiste, cela représente 16,4 milliards d'euros d'exportations (selon les chiffres de 2023), soit près de la moitié des exportations belges. L'Oncle Sam est par ailleurs un client incontournable pour la Belgique, puisqu'il représente pas moins de 21,6 % des exportations pharmaceutiques belges totales.
L'industrie pharma belge, c'est plus de 16 milliards d'euros d'exportations vers les États-Unis.
Pourtant, imposer des droits de douane est risqué. Comment justifier cela auprès de la population, qui a besoin de ces médicaments, et ce à des prix raisonnables ? Dans les guerres commerciales, cette industrie est justement souvent "exonérée", afin d'éviter les catastrophes sanitaires.
"Oui, c'est dangereux, mais on a eu la surprise avec le Canada et le Mexique. Il n'a pas fait d'exemption pour cette industrie. Ni pour les matières premières, comme ils ont plutôt l'habitude de faire. Là, c'est une catastrophe pour l'industrie de la construction américaine, qui importe beaucoup de bois canadien", poursuit-il.
Néanmoins, les États-Unis ont des filiales implantées chez nous, comme Pfizer à Puurs. "Il y a tellement d'irrationalité dans le comportement de Trump que ce n'est pas garanti. Et ça va heurter ses intérêts économiques, ainsi que de nombreuses personnes qui ont voté pour lui", poursuit-il.
Technique de négociation temporaire ?
Si les consommateurs et industriels américains pourraient être les victimes collatérales, on pourrait penser que la stratégie de Donald Trump est, encore, d'établir un rapport de force fort, avant de changer son fusil d'épaule. Il a même reconnu que le peuple américain allait devoir certainement payer la facture pour retrouver cette grandeur. "Oui, mais je pense qu'il sous-estime largement le coût. Les raffineries du Midwest américain, qui raffinent le pétrole lourd des sables bitumineux du Canada, vont se retrouver sur le carreau. Les consommateurs qui ont voté pour lui pour faire baisser les prix devront payer plus, et ils n'auront pas la patience d'attendre dix ans que le pays redevienne 'great again'. Il est dans une fuite en avant, c'est pour cela qu'on craint qu'il soit encore moins raisonnable. Si ce n'est qu'une technique de négociation, ce serait le scénario le plus optimiste", poursuit-il.
"Il est dans une fuite en avant, c'est pour cela qu'on craint qu'il soit encore moins raisonnable."
"Donald Trump justifie également le fait de contrevenir aux accords de libre-échange par des situations dites d'urgence, comme l'afflux de fentanyl ou de migrants depuis le Mexique, comme il l'avance avec beaucoup de mauvaise foi. Pourtant, il ne touche pas un mot sur les armes américaines qui équipent les cartels mexicains", lance-t-il, reprenant une partie de l'argumentation de Claudia Sheinbaum, la présidente mexicaine, qui n'a pas manqué de pointer les contradictions dans le discours du président américain.
Un calcul faussé, sans compter le biais trompeur de l'Irlande
"Donald Trump reproche à l'UE d'avoir un important surplus commercial. Ce qui est vrai au niveau des biens. Mais nous avons un énorme déficit de la balance commerciale au niveau des services. Donald Trump omet soigneusement de parler de l'excédent au niveau des services. Par exemple avec les ordinateurs Apple et l'exploitation des propriétés intellectuelles, mais aussi tous les logiciels et services (Google, Amazon Web Service, et l'IA, qui prend de plus en plus de place, etc., NdlR). Si on prend tout cela en compte, le déficit de la balance commerciale se réduit à 48 milliards d'euros", précise Eric Dor. Notons que le déficit au niveau des biens atteint environ 156 milliards de dollars en faveur de l'Europe (chiffres de 2023), même si cela s'est réduit avec la hausse des importations de GNL américain, qui augmente quasiment constamment depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
"Donald Trump veut démanteler l'Union européenne, car il peut plus facilement imposer ses volontés face à chaque État pris indépendamment"
De plus, de nombreuses grandes entreprises américaines se sont installées en Irlande pour des raisons d'optimisation fiscale. "Elles exportent même leurs services aux USA depuis l'Irlande, à cause de l'impôt réduit. Donc, les sociétés US participent à ce phénomène", confirme l'économiste. "Ses propres amis… Il est absolument de mauvaise foi. Mais sa stratégie est d'éviter tout raisonnement rationnel pour arriver à ses fins. Il ment, et sait probablement qu'on sait qu'il ment, pour arriver à ses fins", s'exclame encore Eric Dor.
"La réalité s'écarte du raisonnement simpliste qu'il a. En faisant ce qu'il fait, il plombe tout le monde, particulièrement l'automobile donc, car c'est toute l'optimisation mondiale des structures de coûts qu'il met à mal. Mais la réalité vient contredire son discours populiste. Mais Donald Trump mise sur l'ignorance des gens…", tacle Eric Dor.
"Il a un agenda politique. Il veut démanteler l'Union européenne, car il peut plus facilement imposer ses volontés face à chaque État pris indépendamment. Et beaucoup de populistes, comme Orban, se laissent avoir. Il veut en faire des États-croupions", termine-t-il.
