Plus de mines et d'extraction en Europe ? "Il y a urgence. Il sera possible de forcer les délais et écraser les réglementations locales"
L'Europe est fortement dépendante des matières premières étrangères, en particulier chinoises mais russes également. Les puissances du monde se positionnent. La Commission européenne a présenté son plan, très ambitieux, afin de la réduire et "révolutionner" son industrie.

- Publié le 25-03-2025 à 17h11
- Mis à jour le 26-03-2025 à 12h44

L'Europe est trop dépendante, et veut se soigner. "Je le dis clairement : nous ne voulons pas remplacer nos dépendances fossiles par une autre sur les matières premières. Nous ne voulons pas de lithium chinois pour remplacer le gaz russe !", lance d'emblée Stéphane Séjourné, commissaire européen chargé du marché intérieur, avant de présenter le plan européen ce mardi pour améliorer notre souveraineté en termes de matières premières. Parmi elles, surtout : les métaux, indispensables pour la décarbonation de l'économie, la mobilité électrique, les batteries ou encore l'industrie de défense.
"Il y a une dimension d'urgence et de rapidité qu'il n'y avait pas il y a trois mois que nous devons prendre en compte."
"Pendant longtemps, les matières premières étaient l'angle mort de notre politique industrielle. L'Europe a par le passé décidé d'acheter quasiment exclusivement ses matières premières à l'étranger. Mais la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine ont changé les choses", lance-t-il, même s'il affirme que la question était sur la table depuis plusieurs années. "La stratégie sur les matières premières n'a pas été suscitée par la nouvelle administration américaine (et le retour de Donald Trump, NdlR). Par contre, il y a une dimension d'urgence et de rapidité qu'il n'y avait pas il y a trois mois que nous devons prendre en compte dans les tensions commerciales et géopolitiques", poursuit-il.
Mais concrètement, qu'est-ce qu'il y a sur la table ?
Des projets retenus dans 13 pays, dont la Belgique
47 projets, situés dans 13 pays dont la Belgique et issus d'un appel à candidatures de la Commission, ont été retenus afin d'obtenir un label "stratégique" et permettre un financement facilité.
"Ces projets stratégiques devraient bénéficier d'un investissement global en capital de 22,5 milliards d'euros. Ces projets pourront bénéficier d'un soutien coordonné de la Commission, des États membres et des institutions financières pour devenir opérationnels", précise la Commission. "Plus de 2 milliards d'euros sont prévus avec la BEI (Banque européenne d'investissement) afin de faciliter l'utilisation des instruments de financement ou des garanties de prêts pour ces projets et on analysera au cas par cas la viabilité de financement de chacun des projets", précise le commissaire.
En Belgique, deux projets du groupe Umicore ont été retenus, tous liés au germanium, un métal utilisé dans les technologies liées à l'infrarouge, la fibre optique, entre autres. Le projet de traitement "Gepeto" en Flandre (près de Dixmude) et le projet de substitution "Regain" en Wallonie (près de Beloeil). Un projet de recyclage de Solvay près de Sienne en Italie a également été retenu.
"Il n'y a pas d'industrie de défense sans terres rares, et nous dépendons à ce stade à 100 % des matières raffinées chinoises", lance encore Stéphane Séjourné, alors que la Chine détient encore plus de 75 % de la production et est un acteur incontournable du raffinage de ces matériaux, estimant qu'il est possible d'augmenter notre indépendance dans le domaine.
L'objectif global est, d'ici à 2030, déclinable en trois parties :
- Extraire au minimum 10 % des matières stratégiques en Europe
- Être autonome à 40 % pour le traitement de ces matières
- Et assurer le recyclage de ces matières premières à hauteur de 25 %.
L'Europe ne veut également plus dépendre d'un seul et même pays pour plus de 65 % d'une matière spécifique. "La valeur du bismuth a pris plus de 500 % à cause de restrictions chinoises, ça peut arriver avec d'autres matières, donc nous devons réduire notre dépendance", répète-t-il.
Malheureusement, aucun projet retenu concerne justement le bismuth ou encore le silicium et le titane (que la Russie vend en quantité), reconnaît le commissaire.
Parmi les matières stratégiques identifiées dans les projets, on retrouve aluminium, bore, cobalt, nickel, manganèse, graphite, cuivre, gallium germanium, lithium, magnésium, platinoïdes, terres rares ou encore tungstène.

Permis accélérés et éviter le délicat effet "Nimby" dans l'opinion publique
L'objectif européen pour les délais d'obtention de permis est extrêmement ambitieux. "Pas plus de 27 mois pour un projet d'extraction et pas plus de 15 mois pour un projet de recyclage, contre 10 ans environ actuellement. On a raccourci considérablement les délais", avance encore Stéphane Séjourné, fièrement.
Et lorsqu'on parle d'extraction ou de traitement de métaux, un des principaux obstacles est l'effet "Nimby" (not in my backyard). Peu de personnes acceptent l'ouverture d'une mine plus ou moins proche de leur résidence. Comment la Commission anticipe d'éventuels recours ?
"Il sera possible de forcer les délais et écraser les réglementations locales"
"Soyons clairs, nous sommes dans l'obligation d'ouvrir de nouvelles mines en Europe. C'est un enjeu économique et de souveraineté européenne. Les délais doivent être tenus par les autorités publiques nationales et locales, c'est dans la loi européenne. Nous emploierons la réglementation européenne pour faire respecter cela. Il y a aura certainement des recours en justice mais comme pour les éoliennes, c'est dans l'intérêt général. Donc il sera possible de forcer ces délais et écraser les réglementations locales", affirme-t-il, soulignant l'avance européenne au niveau législatif à ce niveau, puisqu'elle a déjà élaboré un règlement sur cet approvisionnement en matières premières en 2024.
"Nous avons déjà la base légale et la stratégie. On a la capacité de déployer cette stratégie. Elle a un temps d'avance, y compris sur les États-Unis", poursuit Stéphane Séjourné. "Donc il faut travailler politiquement sur le narratif, sur l'intérêt européen et l'intérêt général", renchérit-il.
Des projets avec des pays stratégiques, comme l'Ukraine ou le Groenland ?
Dans la volonté de diversification d'approvisionnement de l'Europe, la Commission européenne aborde-t-elle des pays comme l'Ukraine ou le Groenland, dont les ressources sont convoitées par certaines puissances ? "Je ne vais pas évoquer les annonces qui seront faites dans les prochaines semaines. L'objectif est de réduire le risque en diversifiant au maximum. On a des projets en étude en Ukraine, au Groenland, mais on verra pour les choix qui seront faits sur les projets retenus", botte-t-il prudemment en touche.
"On ne peut plus uniquement regarder le coût d'extraction. La stratégie devra être prioritaire sur les marchés"
Enfin, sur la compétitivité purement économique des matières premières extraites, raffinées ou recyclées en Europe, il veut rassurer : "On veut faire un choc d'offres dans notre stratégie d'indépendance. Ce sera beaucoup plus coûteux si un jour le lithium raffiné chinois devient le gaz russe et que nous ne puissions pas faire tourner nos megafactories (grandes usines, NdlR), nos industries et conserver nos emplois", prévient-il, en allusion à la flambée des coûts énergétiques de 2022. "Évidemment, on travaille sur les critères de la compétitivité des coûts, mais on ne peut plus uniquement regarder le coût d'extraction. La stratégie devra être prioritaire sur les marchés", avance-t-il. "C'est pour cela que je parle de révolution", glisse-t-il.
Reste à voir comment l'Europe arrivera à concrétiser cette compétitivité et éviter des faillites comme Northvolt par exemple, le fabricant de batteries européen qui, faute de rentabilité et malgré les espoirs mis en lui, a fermé ses portes mi-mars.