L'impressionnante déroute financière d'un membre de la famille royale saoudienne : "C'est dommage que cela finisse comme ça"
Les biens à Paris, Londres ou Megève de Fahd bin Sultan bin Abdulaziz al Saoud ont été saisis par ses créanciers et il se retrouve aujourd'hui empêtré dans différentes procédures judiciaires.
- Publié le 01-06-2025 à 22h01

On a beau être membre de la famille royale en Arabie Saoudite, gouverneur de la province de Tabouk, fils du prince Sultan, inamovible ministre de la Défense de 1962 à 2011, on n'en reste pas moins un citoyen ordinaire. Surtout en Europe, ou Crédit Suisse, son principal créancier, a fait saisir, en 2023, son chalet à Megève (Haute-Savoie), puis son yacht de 82 mètres (Sarafsa), baignant en Méditerranée française.
Cette année, la banque, qui vient d'être rachetée par UBS, frappe cette fois à la porte de sa demeure au Royaume-Uni : en avril, des policiers locaux ont saisi les meubles, mais n'ont rien pu faire pour le golf attenant, complètement défraîchi faute d'entretien. Car, comme bien d'autres membres de la famille régnante al Saoud, Fahd s'offrait volontiers, à crédit, un bateau ou un palace quand bon lui semblait, sur un coup de tête. Sauf qu'il faut bien rembourser un jour.
Son frère aîné Khalid, lui-même ancien vice-ministre saoudien de la Défense, semble dans la même panade. Son luxueux penthouse londonien (2 694 m², quarante chambres), a récemment été mis en vente au prix record de 165 millions d'euros - du jamais vu dans l'immobilier britannique. Toujours pour une histoire de créancier non réglé.
MBS a coupé le robinet
Mais c'est à Paris que réside actuellement le principal enjeu des bisbilles entre cet illustre débiteur saoudien et le créancier suisse : l'hôtel particulier du prince Fahd, au 36, cours Albert 1er (VIIIe), avec vue imprenable sur la tour Eiffel, pourrait prochainement être revendu aux enchères. Rien que 637 mètres carrés au sol, trois étages plus un toit terrasse spécialement réaménagé, piscine en sous-sol et autres signes ostentatoires de richesse. Mais la flamboyance n'est plus ce qu'elle était : plus d'eau chaude faute de payer les factures de gaz, plus d'ascenseur non plus, la piscine est inutilisable faute de changer une pompe à 2 000 euros…
Que diable s'est-il passé ? En juin 2017, Mohammed ben Salmane (dit MBS) devenait prince héritier du Royaume wahhabite et dirigeant de fait de la pétromonarchie. Le titre avait échu précédemment à Sultan, le père de Fahd, mais il est décédé en 2011 à New York. Depuis son accession au pouvoir, MBS a manifestement coupé le robinet aux milliers de princes et princesses de la vaste smala des Saoud. Certains vivaient jusque-là, non pas aux crochets du Palais, mais pouvaient être épaulés financièrement en cas de besoin.
Epoque désormais révolue, d'autant que MBS n'hésite pas, à l'occasion, à faire arrêter des membres de sa famille. Et Fahd, qui n'est que l'un des dix-huit enfants de Sultan, de se retrouver ainsi à la merci de ses créanciers. "Tous ces princes avaient l'habitude des millions, ils doivent maintenant se contenter de centaines de milliers", résume un intermédiaire. Un simple pourboire au pays de l'or noir.
Démêlés bancaires et assignation aux prud'hommes
Ironie ou explication de l'histoire, la Saudi National Bank (SNB, l'un des bras financiers du royaume) avait racheté, en octobre 2022, près de 10 % du capital du Crédit Suisse, pour 1,5 milliard d'euros. Sur instruction directe de MBS, affirmait alors le Wall Street Journal. Pour mieux contrôler la vaste famille al Saoud ?
L'investissement ne lui a que moyennement réussi : plombé par les scandales à répétition (évasion fiscale aux Etats-Unis, blanchiment pour un cartel de drogue en Bulgarie, pots-de-vin dans la filière de la pêche au thon au Mozambique…), le Crédit Suisse a finalement été avalé, en mars 2023, par son concurrent UBS (Union des banques suisses), pour une bouchée de pain - trois milliards d'euros, presque une misère, sa valorisation étant divisée par cinq. La Finma, gendarme des banques outre-Léman, pointait alors une "culture d'entreprise déficiente" et des "erreurs d'appréciation stratégiques". C'est poliment dit.
Outre ses démêlés bancaires, le prince Fahd est, comble de l'humiliation, désormais assigné devant le conseil des prud'hommes par une dizaine d'employés de maison, exaspérés de ne plus être payés depuis un an. Ils en viennent à exiger eux-mêmes la fin de leurs contrats de travail, avec évidemment indemnités de rupture (le non-versement de salaires est un délit pénal). Même l'expert-comptable, pourtant chargé de virer les salaires, ne l'est plus…
Lors d'une énième procédure prud'homale, examinée mercredi, l'avocat du prince, Rachad Kobeissi, a exigé et obtenu le huis clos, très rare en cette matière. En marge de l'audience, il explique à Libération : "Il y a un risque de diffamation et, en plus, vous ne connaissez rien au dossier." Le président du tribunal fait, lui aussi, mine de s'interroger sur une éventuelle immunité diplomatique du prince Fahd. Sauf que la justice française finit peu à peu par passer.
"Il n'a jamais eu à réfléchir aux questions d'argent"
Sa déchéance n'est peut-être pas due qu'à MBS. Négligence ou je m'en-foutisme ? "Il a désormais 74 ans, mais, depuis tout petit, il n'a jamais eu à réfléchir aux questions d'argent. C'est dommage que cela finisse comme ça", glisse un ex-employé. Mais depuis l'avènement de MBS, il faut s'y mettre. Avec plus ou moins d'habilité. En juillet 2023, les registres immobiliers faisaient état d'une vente de l'hôtel particulier parisien pour 30 millions d'euros. Curieux, car il était plutôt estimé autour de 80 millions. La différence tenait au fait que l'acheteur laissait au prince Fahd la jouissance du bien deux semaines par an - il n'y venait guère plus souvent dans le passé. Soit une servitude justifiant plus ou moins la décote.
Las, le prince déchu s'est révélé incapable de payer le loyer afférent et le nouveau propriétaire d'exiger désormais qu'il quitte définitivement les lieux sous astreinte de 2 000 euros par jour de retard… Bref, le montage s'est rapidement effondré tel un château de cartes. On ne s'improvise pas comme ça financier de haut vol.
Seule porte de sortie envisageable pour le prince Fahd : sa province de Tabouk, dans le nord-ouest de l'Arabie Saoudite, sur la mer Rouge et limitrophe avec la Jordanie, qu'il gouverne depuis 1987, est l'endroit désigné par MBS pour bâtir la future mégalopole moderne du royaume, Neom, prévue pour être grande comme trois fois New York. Pour y parvenir, peut-être, le tout-puissant prince héritier devra-t-il faire un geste pour sauver son désormais lointain cousin de la noyade financière. Et accessoirement régler enfin leur dû à ses bien plus modestes employés de maison.
Plus de 2 000 oiseaux tués
Le prince Fahd aurait-il oublié qu'il a autrefois commencé sa modeste carrière - après des études d'histoire - comme sous-secrétaire au ministère du Travail et des affaires sociales ? Depuis, il semble plutôt se passionner pour le sport, comme vice-président de la Fédération saoudienne de football, d'athlétisme et même du Comité olympique local - l'occasion de parader lors des différents JO.
Le prince, aujourd'hui déchu, avait aussi fait parler de lui en 2014 après avoir massacré 2 100 outardes au Pakistan en à peine trois semaines. Ces petits oiseaux, parfois surnommés "viagra sur pattes", sont réputés pour leurs présumées vertus aphrodisiaques. Des amis des animaux avaient alors pesté dans la presse locale : "Honte aux princes saoudiens, secouons le joug arabe !" Manifestement, l'outarde leur était montée au nez. Tout comme désormais le réputé placide Crédit Suisse.
