Bruno Colmant : "On s'est fait berner dans tous les sens. Trump a été un excellent négociateur"
C'est un symbole fort : pour sa première rencontre officielle depuis le second mandat de Donald Trump, Ursula von der Leyen a dû faire le déplacement en dehors de l'Union européenne pour négocier avec le président américain. Et, selon l'économiste Bruno Colmant, l'Europe en sort totalement perdante.

- Publié le 28-07-2025 à 13h15
- Mis à jour le 28-07-2025 à 16h42

La première rencontre officielle entre Donald Trump et Ursula von der Leyen a probablement de quoi laisser un goût amer à cette dernière. Celle-ci a dû faire le déplacement jusqu'à Turnberry, en Écosse, hors de l'UE, pour enfin rencontrer le président américain, qui l'avait boudée depuis le début de son second mandat.
Et l'accord extirpé, dont les discussions ont été difficiles, comme le reconnaît la présidente de la Commission européenne, semble en faveur des États-Unis uniquement.
Bruno Colmant, économiste et membre de l'Académie Royale de Belgique, ne mâche pas ses mots à ce propos. Entretien.
Que pensez-vous de cet accord, pour ce qu'on en connaît ?
C'est une capitulation de l'Europe. On n'a pas été capable de réagir de manière efficace. Et toute la configuration de cet accord prédisposait à ce genre d'aboutissement. Trump nous laissait mijoter. Et là, il va visiter son golf en Ecosse, et la présidente de la Commission doit s'y déplacer, entre deux greens. Et en bout de discussion, on triple les droits de douane actuels.
"On est complètement perdants ! On a négocié un taux qui est simplement un peu moins élevé que celui qui était brandi en menace. C'est comme un boutiquier qui augmente ses prix et qui fait ensuite une ristourne. C'est une illusion."
Trump parle de "centaines milliards de dollars d'achats de matériel militaire"…
C'est saisissant ! (Notons qu'Ursula von der Leyen ne peut pas négocier au nom des différents États à ce niveau, NdlR). C'est totalement disqualifiant sur le plan de l'autonomie européenne en matière de défense, alors qu'on est en guerre à nos frontières. Ça va fracturer l'harmonie européenne. Et cette obligation d'acheter de l'énergie américaine… Certes, cela réduit notre dépendance à la Russie, mais une fois qu'on sera en dépendance nette et absolue vis-à-vis des États-Unis, les prix vont monter, et les Américains vont en profiter.

Les projets de défense communs, comme le SCAF (avion de combat du futur), se font déjà dans des discussions tendues entre pays européens, comme la France et la Belgique…
Ce sera totalement impossible de s'entendre. Les initiatives d'achats européens vont être contrariées par les obligations américaines. En créant cette obligation, Trump détruit l'industrie européenne et va créer des dissensions. La Belgique est bien placée dans ce processus : elle a acheté les F-35, à tort ou à raison. Mais cela augmente le risque d'abandon de projets de défense commune.
On a mal négocié…
On est complètement perdants ! On a négocié un taux qui est simplement un peu moins élevé que celui qui était brandi en menace. C'est comme un boutiquier qui augmente ses prix et qui fait ensuite une ristourne. C'est une illusion. La Commission a été extrêmement faible depuis le début. Et Ursula von der Leyen s'est fait balader. Ce n'est que le début. On n'a rien obtenu : c'est un taux zéro sur les importations américaines (alors que les Gafam sont très présentes chez nous au niveau des services, NdlR). C'est une capitulation totale.
Les lobbys industriels ont joué un rôle, en voulant défendre leur bout de gras sans avoir une position commune forte ?
Exactement. Les intérêts des pays sont morcelés. L'Allemagne avait peur pour ses voitures, l'Italie pour l'alimentaire, d'autres comme la Belgique pour les produits pharmaceutiques. Et il n'y a aucune politique industrielle en Europe. Il est impossible d'avoir une position commune par secteur. Ça se résume à des visions différentes selon les pays et selon les entreprises. C'est un double morcellement.
Et pour la pharma ? On voit que le groupe belge UCB a déjà annoncé investir aux USA…
Au-delà des droits de douane, certaines entreprises vont investir aux États-Unis, au détriment des capacités de production européennes. Et on peut les comprendre. Mais ça va sacrifier des entreprises européennes et des emplois. On est victimes à plusieurs niveaux.
Y a-t-il d'autres aspects pas encore connus ?
Il doit y avoir, probablement, des obligations de souscription à de la dette américaine. Cela permettrait à Trump de diversifier les pays qui détiennent de la dette américaine (et diluer potentielle les parts détenues par la Chine par exemple, qui détient une part importante de la dette américaine, NdlR), et de s'assurer que ces créanciers soient attentifs aux intérêts américains. Qu'ils soient en ligne avec les intérêts américains. C'est à confirmer, mais des accords monétaires et financiers sont probablement en préparation. Car c'était dans le grand plan de Trump de 2024, qui mêle aspects énergétiques, militaires et financiers. Et si certains pays s'écartent du dollar, tout sera renégocié.
"Il a un vrai sens de la mise en scène. Il nous a fait mijoter, tout ça pour nous recevoir sur son terrain, sans aucune contradiction."
Trump veut néanmoins un dollar faible.
Oui, pour favoriser les exportations américaines. Mais il ne veut pas forcément qu'on s'écarte du dollar pour autant.
Un mot sur la manière dont Trump a négocié ?
On s'est fait berner dans tous les sens. Trump a été un excellent négociateur. L'Europe est allée à Canossa, comme on dit. Et tout cela n'est que le début. On va devenir totalement dépendants. Il ne faut pas le sous-estimer. Il a un vrai sens de la mise en scène. Il nous a fait mijoter, tout ça pour nous recevoir sur son terrain, sans aucune contradiction.
Pourquoi n'arrive-t-il pas à négocier de la sorte face à Poutine, dans un autre domaine…
Ce qui l'intéresse, ce n'est pas la Russie. Ce qu'il veut, c'est qu'on achète du matériel américain. Et il y arrive. Alors oui, il a eu des problèmes dans sa vie économique personnelle, mais ça reste un bon négociateur. Il avait réussi à faire plier les banques, il est devenu président des États-Unis et là il a obtenu ce qu'il voulait. L'Europe s'est couchée face à lui.