"Trump a tout déstructuré, c'est compliqué pour nos entreprises"
La guerre commerciale imposée par Donald Trump est au coeur des préoccupations en Wallonie. Clarisse Ramakers, directrice d'Agoria Wallonie, fait le point, un an après le premier anniversaire du gouvernement wallon, là où Bruxelles peine encore à accoucher d'un exécutif.

- Publié le 15-07-2025 à 08h00
- Mis à jour le 15-07-2025 à 15h25

Un record de rapidité. Le 15 juillet 2024, la Wallonie était la première région de Belgique à avoir un gouvernement, un peu plus d'un mois après les élections. Devant la Flandre, Bruxelles et même le niveau fédéral. Un an plus tard, Bruxelles, elle, est encore en train d'accoucher d'un accord, qui devrait arriver à terme d'ici le 21 juillet, à en croire le président du MR, Georges-Louis Bouchez.
Pour Clarisse Ramakers, directrice d'Agoria Wallonie, cette rapidité au sud du pays peut être une fierté. Mais face à la guerre commerciale menée par Donald Trump, à la guerre en Ukraine et aux tensions sur les marchés d'exportations pour la Wallonie, tout n'est pas rose. Entretien.
La Wallonie a un gouvernement depuis tout juste un an. Ça se fête, alors qu'à Bruxelles, ce n'est toujours pas réglé, malgré quelques avancées...
Ça a clairement changé la perception de ce que la Wallonie pouvait accomplir. Après, on n'avait pas prévu que le contexte international évoluerait à ce point. Il y avait déjà la guerre en Ukraine, mais les impacts restaient relativement circonscrits. L'élection de Trump, en revanche, et la manière de démarrer son mandat ont complètement rebattu les cartes du commerce mondial, y compris pour les entreprises du secteur technologique. Or nous exportons 60 % de notre production. L'impact est colossal. On représente 130 000 emplois en Wallonie. Si l'exportation tombe dans le chaos, le calcul sur les répercussions est vite fait : 60 % de 130 000...
"Le vrai enjeu, ce sera justement cette fin d'allocation de chômage après deux ans : que fait-on de ce public-là ?"
Quel est l'enjeu aujourd'hui pour le gouvernement wallon ?
L'enjeu, c'est de réussir à faire des réformes à la fois structurelles et suffisamment flexibles pour s'adapter. On a rarement ce prisme de la flexibilité quand on conçoit des réformes. Pourtant, les modèles doivent pouvoir évoluer en permanence. On peut décider des réformes et les adapter en cours de route pour faire face au contexte mondial, ou pour suivre le changement technologique, notamment provoqué par l'IA, qui bouleverse le marché du travail. Et il faut vraiment accélérer sur la simplification administrative, notamment en matière de permis d'environnement. On le rabâche sans cesse mais c'est primordial.
La réforme du chômage au niveau fédéral bouscule la Wallonie...
Oui. Mais il y a une bonne coordination avec le fédéral. Le vrai enjeu, ce sera justement cette fin d'allocation de chômage après deux ans : que fait-on de ce public-là ? On parle de près de 50 000 personnes qui se retrouveront sans allocations en Wallonie. On ne veut pas que cette situation impacte les finances régionales, car on a besoin d'investissements importants. Il faudra donc remettre ces personnes à l'emploi rapidement. Or, pour celles qui sont hors du marché du travail depuis plus de deux ans, dans notre secteur, où même les ouvriers sont relativement qualifiés, c'est un gros chantier. Il faudra les former correctement. Et il faudra aider les entreprises à les prendre en charge.
"Près de 50 000 personnes qui se retrouveront sans allocations en Wallonie."
La réforme est bienvenue en tout cas...
Oui. On voit déjà que ça a diminué les pénuries dans nos secteurs. On est passés de 41 à 33 métiers en pénurie depuis 2024, soit depuis l'annonce de la réforme. Il y a eu un gros travail réalisé avec le Forem, les Job days, pour recaser les gens, notamment chez Van Hool. Environ 65 % du personnel a retrouvé un travail, dont une partie en Wallonie. Idem pour Audi, même si on n'a pas encore de chiffres.
L'effet pervers, c'est donc cet impact sur les finances régionales et communales...
Oui, c'est un effet pervers qu'on connaît depuis le début. Il faut éviter que cela coûte trop cher à la Région. Donc, il faut absolument remettre les gens à l'emploi très rapidement. Pour cela, il faut des aides à l'emploi et à la formation. On a encore 38 000 emplois vacants : il y a un potentiel d'engagements rapides.
Pour les chômeurs de très longue durée, c'est peine perdue, comme vous l'aviez déjà mentionné par le passé, ou pas?
Il faut accepter le fait que ces personnes ne seront pas réemployées rapidement. La réforme se fait par phases, et cela prendra peut-être plus de temps.
"On n'a pas le choix, vu la réforme prévue."
Mais est-ce possible ?
On va essayer… On n'a pas le choix, vu la réforme prévue.
La réforme du Forem, faire mieux avec moins de budget, est importante pour vous ?
Oui. On est membre du comité de gestion du Forem. Alors, oui, il ne faut pas engager davantage de personnel au Forem. En revanche, il faut le digitaliser : c'est un gros enjeu. Et il faut se recentrer sur certaines missions.
Lesquelles, par exemple ?
Les formations, notamment. Il existe déjà des centres de compétences comme l'IFAPME. Il faut peut-être que le Forem se recentre uniquement sur les "soft skills" nécessaires pour obtenir un emploi, ainsi que sur les métiers en pénurie. Il y a des poches d'emplois à exploiter. Il faut être sélectif. Un étudiant peut choisir librement ses études, c'est une chose. Mais un demandeur d'emploi, qui représente un coût assez important pour la société, c'est différent. Il faut pouvoir le réorienter vers un métier en pénurie.
"Bruxelles, c'est la capitale de l'Europe... Quelle image cela donne..."
Un dossier qui arrive vite, en lame de fond : la neutralité carbone. Avec un objectif de diminution de 90 % d'émissions CO₂ d'ici 2040, et la neutralité pour 2050. Est-ce possible ?
On pense que ça va être très difficile, surtout dans le contexte actuel. À l'échelle internationale, l'Europe est le seul continent à avoir décidé d'internaliser le coût de la réduction des émissions. Résultat : on prive nos entreprises d'éléments de compétitivité face aux entreprises américaines ou chinoises. Et cela freine fortement les investissements dans la décarbonation, car les entreprises se demandent où il vaut mieux investir dans le monde. Et, au niveau intra-européen, si l'Allemagne peut investir 4 milliards d'euros pour y parvenir, c'est bien, mais nous, le budget ne le permet pas. Il faut donc réfléchir à comment maintenir la compétitivité wallonne et belge dans ce contexte. Aux États-Unis et en Chine, ces investissements sont subventionnés, même si Trump fait machine arrière. L'Inflation Reduction Act (IRA) de Biden, c'était exactement ça. Je ne dis pas qu'il faut faire pareil, mais il faut en être conscient. C'est ce terrain de jeu-là qui est le nôtre. Il ne faut pas se mettre des contraintes trop fortes. La neutralité en 2050 est déjà un objectif extrêmement ambitieux. Est-ce qu'il faut vraiment se fixer une réduction de 90 % dès 2040 ?
Si on ne le fait pas, ne risque-t-on pas de fermer les yeux jusqu'en 2050 ?
Non, car la tendance est là. Les entreprises le savent. Mais il faut leur laisser le temps de s'adapter, surtout dans le contexte actuel.
"Le risque, c'est qu'on atteigne ces objectifs de neutralité carbone simplement parce qu'il n'y aura plus d'industries chez nous."
Il faudrait pourtant mieux atteindre 90 % dès 2040 si on veut tenir l'objectif de neutralité en 2050...
Le risque, c'est qu'on atteigne ces objectifs de neutralité carbone simplement parce qu'il n'y aura plus d'industries chez nous.
Au niveau énergétique, comment vous positionnez-vous sur le nucléaire ?
Il faut utiliser toutes les énergies décarbonées, y compris le nucléaire. On en aura besoin pour électrifier. Il faut donc tout utiliser : renouvelable et nucléaire. Et j'espère que le nucléaire sera prolongé au-delà de 2035, et qu'on pourra redevenir une référence dans ce domaine. Notre territoire a été historiquement habitué au nucléaire. On en a besoin.
"C'est très compliqué"
La guerre commerciale de Trump, c'est le plus gros danger pour l'économie wallonne ?
Trump a complètement déstructuré l'organisation du commerce mondial en instaurant une logique transactionnelle État par État. Ça change tout pour nos entreprises. Les droits de douane, par exemple, changent constamment. C'est très compliqué.
Est-ce un coup de poker de la part de Trump pour réattirer les entreprises aux USA, suivi d'une baisse potentielle de ces taxes par après ?
Ce que je sais, c'est qu'on a vécu pendant des années dans un contexte de paix, de stabilité et de sécurité. Ce n'est plus le cas. Il a instauré l'instabilité et l'insécurité. Les entreprises doivent désormais envisager leurs investissements sans visibilité à long terme. Pour l'instant, tout est figé. Il faut complètement changer notre boussole. Biden avait déjà entamé le mouvement avec l'IRA. Mais c'était très clair. Ici, ça ne l'est pas. La question est : cède-t-on aux sirènes, aux discours de Trump, ou prend-on le temps de réfléchir à moyen et long terme ? Quoi qu'il en soit, la priorité, c'est la compétitivité de nos entreprises. C'est le seul moyen de maintenir des centres de décision ici, et de réindustrialiser.
Récemment, Georges-Louis Bouchez a plaidé pour rouvrir des mines en Wallonie. Qu'en pensez-vous ?
Avant d'aller creuser pour chercher des minerais, il faut d'abord optimiser l'économie circulaire sur les matières premières critiques. Mais, effectivement, tout ce qui peut renforcer notre autonomie stratégique est positif.
Au niveau défense, dont certains acteurs wallons sont membres d'Agoria (FN Browning, John Cockerill...), vous plaidez pour un assouplissement des règles. On met de côté l'éthique ?
Il faut respecter les règles européennes. Les décisions concernant les licences restent entre les mains du ministre-président, avec un organe d'avis. Cela reste le garant de l'éthique. Mais il ne faut pas être plus stricts que l'Europe ou que les autres États membres. La majorité des projets futurs seront portés par la France et l'Allemagne, et nous serons un maillon de la chaîne. Il faut donner confiance à nos partenaires. Et s'assurer de retombées industrielles chez nous.
Comme pour le F-35, alors que des questions sur les retombées réelles se posent...
Entre autres. Sur d'autres marchés à venir dans un ou deux ans aussi, il faut se préparer dès maintenant. Pour le F-35, ça fait partie des négociations actuelles. Le ministre de la Défense Theo Francken (N-VA), comme le ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot (Les Engagés), en sont conscients.
Vu de Wallonie, toujours pas de gouvernement à Bruxelles… (On en attend un pour le 21 juillet). Qu'en pensez-vous?
C'est compliqué. Bruxelles, c'est la capitale de l'Europe... Quelle image cela donne...
