"Des usines de textile commencent à licencier" : les taxes de Trump mettent en péril des millions d'emplois en Inde
Plusieurs exportateurs voient leurs carnets de commandes fondre depuis que Washington intensifie sa guerre commerciale contre le géant d'Asie du Sud.

- Publié le 25-08-2025 à 08h20
- Mis à jour le 25-08-2025 à 11h07

L'ouragan Trump s'abat sur l'Inde, menaçant d'emporter des millions d'emplois. Le textile, la maroquinerie, le diamant, la pêche, les machines sont en première ligne. Depuis que le président américain a imposé des droits de douane de 25 % le 7 août, ces secteurs, qui sont parmi les plus gros employeurs du pays, ont vu leurs carnets de commandes fondre. Et ce n'est peut-être que le début. Trump, que l'Inde semble agacer de plus en plus, menace de passer les taxes à 50 % dès le 27 août !
Le pays importe 2 millions de barils de pétrole russe par jour. Moscou est devenu son premier fournisseur après le début de l'invasion de l'Ukraine et ces achats compliquent l'ambition du président américain de mettre fin au conflit. "Le lobby indien du pétrole finance la machine de guerre de Poutine. Il faut que ça cesse", a tonné le conseiller commercial de la Maison-Blanche, Peter Navarro, dans le Financial Times le 18 août.
Donald Trump veut aussi tordre le bras du gouvernement de Narendra Modi qui refuse d'ouvrir son marché aux produits agricoles. Les pourparlers sur un traité de libre-échange, lancés en février, sont bloqués. Une visite de négociateurs américains à Delhi fin août a été annulée.
Entreprises et travailleurs sur la sellette
Washington paraît déterminé à presser l'Inde jusqu'à ce qu'elle se soumette et les PME indiennes sont les premières victimes de ce chantage. "Les usines de textile ne reçoivent plus de commandes ni même de requêtes de la part de leurs clients américains. Les contrats déjà passés ont été gelés", observe Piyush*, qui codirige une société implantée à New Delhi. Il constate que "des sites ont commencé à licencier. Ces entreprises n'ont pas la trésorerie pour garder leur main-d'œuvre".
"Un pantalon qu'on exportait 10 dollars, on le vend maintenant 3 dollars. Les 7 restant nous sont réglés via une deuxième facture (...). C'est illégal, mais on n'a pas le choix."
Piyush a trouvé un subterfuge pour limiter la casse : un tour de passe-passe sur les factures. Il explique : "Un pantalon qu'on exportait 10 dollars, on le vend maintenant 3 dollars. Les 7 restant nous sont réglés via une deuxième facture, émise au titre des frais de design et de recherche qui ne sont pas soumis aux droits de douane. C'est illégal, mais on n'a pas le choix. Tous mes concurrents font la même chose".
Les taxes douanières menacent d'aggraver la crise du marché de l'emploi. Depuis plus d'une décennie, l'économie indienne n'a jamais réussi à créer assez de postes stables et formels. Selon le ministère des Statistiques, chaque année, en moyenne, dix millions de jeunes arrivent sur le marché du travail.
Dans l'État méridional du Tamil Nadu, où sont implantés de nombreux exportateurs de textile, 100 000 à 200 000 postes sont sur la sellette, d'après le patronat. Dans les régions voisines de l'Andhra Pradesh et de l'Odisha, l'industrie de la crevette, dépendante du marché américain, fait travailler entre 4 et 5 millions de personnes. La maroquinerie, dans l'État de l'Uttar Pradesh, emploie des millions de gens qui fabriquent des chaussures et des ceintures pour les consommateurs américains.
Le Pakistan en profite
Des chefs d'entreprise craignent de perdre des parts de marché au profit de concurrents asiatiques. Certains gouvernements ont réussi à négocier un accord avec Washington et obtenu des droits de douane moins élevés : 20 % pour le Vietnam et le Bangladesh, 19 % pour la Thaïlande et l'Indonésie. L'Équateur, premier concurrent de la crevette indienne, est taxé à 15 %.
Le Pakistan, frère ennemi de l'Inde, a obtenu un taux de 19 %, un geste qui sonne comme une humiliation pour New Delhi. Alors que son industrie textile était longtemps incapable de rivaliser avec l'Inde, désormais, elle lui pique des clients. "Lors d'un déplacement aux États-Unis la semaine dernière, je suis tombé sur un grossiste dont l'entrepôt était rempli de vêtements fabriqués au Pakistan. Leur industrie est dopée par des sociétés chinoises qui délocalisent leur production", observe Piyush.
Quelle marge de manœuvre pour Narendra Modi ?
Trouver un compromis avec Washington ne sera pas une partie de plaisir. Le gouvernement nationaliste hindou clame qu'il ne cédera pas aux exigences américaines. "L'Inde ne fera jamais le moindre compromis au détriment des agriculteurs et des pêcheurs", a déclaré le Premier ministre Modi lors de son discours de la fête nationale, le 15 août. Heurter les intérêts du monde agricole serait pour lui un suicide politique. "Six cents millions d'Indiens travaillent dans l'agriculture. Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement Modi n'a renoncé qu'à deux réformes : la simplification des achats de terres et la libéralisation du commerce agricole", rappelle l'ancien ambassadeur de l'Inde en France, Mohan Kumar.
Mais la marge de manœuvre indienne est étroite. "Nous avons besoin des États-Unis pour contrebalancer l'influence de la Chine. Aucun pays ne peut se substituer à l'Amérique. L'Union européenne est trop occupée par la guerre en Ukraine", ajoute Mohan Kumar.
La nation la plus peuplée du monde a aussi besoin d'investissements étrangers et de débouchés à l'export pour accélérer sa croissance économique qui plafonne à 6,5 % par an. Ce rythme est insuffisant pour endiguer la crise du marché du travail et concrétiser le rêve des nationalistes hindou : faire de l'Inde un pays développé d'ici le centenaire de l'indépendance en 2047.
* Le prénom a été changé.