L'Europe sort l'artillerie lourde pour sauver sa sidérurgie, quitte à fâcher Trump et Xi Jinping ? "Chers amis, nous n'avons pas le choix"
Face à une situation extrêmement critique, l'Europe serre la vis et dévoile son plan pour lutter contre le surplus d'acier.

- Publié le 07-10-2025 à 17h26
- Mis à jour le 07-10-2025 à 18h38

Un secteur en sursis. Alors que le monde entier déverse des centaines de millions de tonnes d'acier en trop par rapport à une demande ralentie ces dernières années, la sidérurgie européenne joue sa survie.
Face à cette "surcapacité", principalement venue de Chine et d'Inde mais aussi des États-Unis, la Commission européenne a présenté ce mardi une proposition ambitieuse pour protéger son industrie sidérurgique. Ou plus précisément pour renforcer sa mesure de sauvegarde adoptée en 2019 qui arrive à expiration en juin 2026. Elle annonce donc vouloir établir des quotas réactualisés et un nouveau seuil de taxation en cas de dépassement de ce quota. "Ne rien faire n'est pas envisageable", affirme un représentant à ce propos, alors que le dumping met une pression trop forte sur les producteurs européens d'acier et leur compromet fortement leur rentabilité.
"Sans mesures, il y aura des effets très pernicieux voire un impact fatal pour certaines entreprises."
Rappelons que le secteur compte 300 000 emplois directs et 2,5 millions d'emplois indirects, répartis dans plus de 20 États membres.
"Cela a des effets dévastateurs sur notre industrie. Cela crée des pratiques déloyales et des phénomènes d'éviction", affirme fermement le fonctionnaire européen.
"Sans mesures, il y aura des effets très pernicieux voire un impact fatal pour certaines entreprises. Donc la solution tarifaire est la meilleure option", indique-t-il.

Quelle solution ?
Concrètement, la Commission propose de ramener les volumes d'importation sans droits de douane à 18,3 millions de tonnes par an, soit 47 % de moins qu'en 2024 (environ 35 millions de tonnes).
Et au-delà de ces quotas, une taxe de 50 % sera désormais appliquée (contre 25 % aujourd'hui).
Cette mesure s'accompagne d'une exigence de traçabilité renforcée. Les importateurs devront désormais prouver l'origine exacte de l'acier grâce à une clause dite "Melt and Pour", un dispositif qui vise à éviter les exportations chinoises par contournements via de la fonderie ou de la sidérurgie faite dans des pays tiers comme le Vietnam ou la Malaisie, où la Chine investit massivement justement.
"L'industrie sidérurgique européenne était au bord de l'effondrement (avant la mesure de 2019, NdlR). Nous la protégerons pour qu'elle puisse investir, décarboner et ainsi redevenir compétitive", rappelle le commissaire européen à l'industrie Stéphane Séjourné. La mesure devra encore être validée par le Parlement et le Conseil européen.
Un marché mondial déséquilibré
Les chiffres sont sans appel : la Chine produit à elle seule plus de 1000 millions de tonnes d'acier, soit la moitié de la production mondiale. Très loin derrière, l'Inde (149 millions), le Japon (84 millions) et les États-Unis (79 millions) complètent le podium, selon la World Steel Association.
En comparaison, les producteurs européens font pâle figure : l'Allemagne ne dépasse pas 37 millions de tonnes, l'Espagne 12, et la France à peine 11. La Belgique – dont ArcelorMittal est le principal acteur – produit quant à elle environ 6 millions de tonnes.
"Ces surcapacités posent d'énormes problèmes. Pour nos chers amis Britanniques, le message est clair : vous devez comprendre que nous n'avons pas d'autres choix"
"L'Europe est la seule région du monde à avoir réduit sa capacité installée depuis 2007, alors que la surcapacité mondiale a explosé", souligne le représentant de la Commission.
Le diagnostic de la Commission est sévère : 65 millions de tonnes de capacité ont disparu en Europe depuis 2007, et le taux d'utilisation actuel plafonne à 67 %, bien en dessous du seuil de rentabilité estimé à 80 %. Environ 100 000 emplois ont déjà été supprimés, avec une année 2024 particulièrement noire.
Des tensions prévisibles (avec Trump ?)
Les mesures avancées par la Commission sont pleinement conformes aux règles de l'OMC (articles 19 et 23 du GATT), affirme la source européenne. Celle-ci notifiera ses partenaires commerciaux pour ouvrir des négociations tarifaires.
Aucune allocation de quotas par pays n'est encore fixée : cette question sera discutée ultérieurement, notamment avec les principaux fournisseurs, dont des pays limitrophes de l'Union européenne, comme le Royaume-Uni, la Turquie ou encore l'Ukraine.
"Ces surcapacités posent d'énormes problèmes. Pour nos chers amis Britanniques (sortis de l'UE en 2020, NdlR), le message est clair : vous devez comprendre que nous n'avons pas d'autres choix", ajoute le représentant.
"Par ailleurs, les intérêts d'un pays candidat confronté à une situation sécuritaire exceptionnelle et immédiate, comme l'Ukraine, devraient également être pris en compte lors de la décision relative à la répartition des quotas, sans pour autant compromettre l'efficacité de la mesure", précise par ailleurs la Commission.
"Nous aimerions être dans une autre situation par rapport aux États-Unis et nous avons eu de cesse d'expliquer que cette solution était la meilleure."
"Nous aimerions être dans une autre situation par rapport aux États-Unis (qui taxent l'acier et l'aluminium européens importés à 50 % également NdlR), et nous avons eu de cesse d'expliquer que cette solution était la meilleure", précise le représentant. Reste à voir comment le président américain Donald Trump pourrait réagir après cette annonce. Ce dernier n'a toutefois pas revu ses "tariffs" à la baisse lors de l'accord négocié cet été avec Ursula von der Leyen...
Les pays de l'Espace Économique Européen (EEE, donc la Norvège, l'Islande et le Liechtenstein) resteront exemptés de quotas, en raison de leur intégration au marché intérieur.
Les inquiétudes du secteur
Pour Pierre-François Bareel, CEO du groupe Comet, spécialisé dans le recyclage de métaux, et observateur avisé du secteur, le signal envoyé par la Commission est nécessaire mais les effets néfastes potentiels sont à garder à l'œil.
"Annoncer des taxes est une chose, mais les faire appliquer strictement est une autre. Si on ne maîtrise pas tous les produits transformés que l'on importe et qui contiennent des métaux (comme les voitures, les machines à laver, l'électronique, NdlR), c'est toute l'industrie européenne qui va perdre en compétitivité", prévient-il.
"J'y vois un risque de désindustrialisation encore plus avancé pour les métiers de la manufacture, où il y a des millions d'emplois en Europe."
"Une industrie qui va déjà acheter de l'acier plus cher. J'y vois un risque de désindustrialisation encore plus avancé pour les métiers de la manufacture, où il y a des millions d'emplois en Europe. Il y a une vraie problématique sur laquelle il faut rester attentif", renchérit-il.
Rappelons que l'Europe veut également verdir sa production d'acier pour atteindre la neutralité carbone, et garantir que l'acier importé de l'étranger ne fausse pas la rentabilité de son industrie via le CBAM (Carbon Border Adjustment Mechanism), la barrière douanière étant censée la protéger à ce niveau. Mais garantir une imperméabilité de ses frontièresest une autre paire de manches.