"L'enjeu clé au-delà de la menace russe, ce sont les matières premières critiques"
L'invité Eco | La coalition Arizona a coupé à hauteur de 25 % le budget d'Enabel, l'Agence belge de développement. "C'est une opportunité de se réinventer", explique Jean Van Wetter, patron d'Enabel dans un entretien accordé à La Libre.


- Publié le 28-04-2025 à 09h07
- Mis à jour le 28-04-2025 à 10h44

À la tête d'Enabel, Jean Van Wetter, qui a entamé en septembre dernier son deuxième mandat comme patron de l'Agence belge de développement, en est déjà à son cinquième ministre de tutelle, en la personne de Maxime Prévot. "J'ai travaillé dans des ONG et dans le secteur privé et quinze ans sur le terrain au Cambodge, en Chine et en Tanzanie. Je suis revenu en Belgique il y a huit ans avec une vision du monde qui avait complètement changé, la conviction que le centre de gravité allait tourner et que le rôle d'une coopération devait être beaucoup plus politique et géopolitique et pas juste de l'aide au développement", nous a-t-il expliqué à l'occasion d'un entretien accordé à La Libre.
Enabel, société anonyme de droit public qui emploie 2200 personnes, est active dans 21 pays, dont 18 Afrique. Elle évolue aujourd'hui dans un contexte difficile avec les coupes budgétaires de 25 % sur trois ans décidées par l'Arizona, confrontée à la nécessité de consacrer 2 % du PIB du pays à la défense face à la menace russe. "C'est un contexte challengeant mais c'est aussi une opportunité de se réinventer. Il faut admettre que le monde a changé", ajoute notre interlocuteur, partisan d'un "changement de paradigme" dans l'approche et le financement de la coopération. Et de préciser "Notre ministre de tutelle nous propose d'ailleurs de rebaptiser Enabel, non plus Agence belge de développement mais bien Agence belge de coopération internationale, ce qui reflète aussi l'idée que l'on n'est pas là uniquement pour travailler avec des pays pauvres mais dans des pays avec lesquels la Belgique veut avoir une relation stratégique". Ce qui est le cas par exemple de l'Ukraine.
Pour Jean Van Wetter, le deuxième mandat qu'il entame n'est pas comparable au premier. "Avant, Enabel était une agence d'exécution qui mettait en œuvre une stratégie pour le compte du ministère. Nous sommes aujourd'hui une agence qui crée, c'est une liberté prévue par la loi et un changement d'état d'esprit. Et une de mes fiertés est d'avoir transformé une organisation qui était auparavant une agence étatique vers une structure avec un mode de fonctionnement qui ressemble davantage à une entreprise qu'une organisation d'État. Nous avons des centres d'innovation, nous attirons des profils atypiques qui n'auraient pas postulé chez nous. Et la dimension européenne est omniprésente." Et de conclure : "Il y a au sein de la population et chez certains encore une mauvaise compréhension de ce que l'on fait : l'image que donne la coopération, c'est la charité et l'aide au développement. C'est pour cela que nous voulons nous rebaptiser "Agence belge de coopération internationale".
Que représente la coopération au développement en Belgique ?
La coopération au développement dans les pays partenaires, c'est un montant de 1,2 milliard par an avant les coupures budgétaires qui ont été annoncées par le gouvernement actuel, à savoir 25 % en moins étalé sur trois ans. Cette année, cela va déjà diminuer de 8,8 %, puis 17 % l'année prochaine et -25 % d'ici 2027. Le budget global de la coopération belge est au total de 2 milliards mais une partie va à Fedasil et à l'accueil des réfugiés. Dans la coopération au développement, il y a quatre canaux : la coopération bilatérale pays par pays qui est mise en œuvre à 100 % par Enabel, la coopération multilatérale (NdlR : dans le cadre des Nations Unies, de la Banque Mondiale et du soutien aux institutions internationales), le financement des ONG belges qui ont des contrats-cadres avec l'État belge (Handicap International, Médecins du Monde…) et enfin l'aide humanitaire pour faire face à des situations d'urgence, soit au niveau national ou international.
Cette annonce des coupes budgétaires annoncées par l'Arizona, c'est un coup dur ?
D'une certaine manière, nous avons anticipé cette coupure budgétaire. On a mis en place une nouvelle stratégie "Act for Impact" avec l'idée de créer un effet de levier au départ de l'investissement que réalise la Belgique dans Enabel pour aller chercher d'autres fonds, notamment des fonds européens, venant de fondations internationales comme celle de Bill Gates ou provenant d'autres gouvernements. Le budget d'Enabel sera de 400 millions cette année, dont 220 millions proviennent de l'État belge. Nous avons diversifié nos sources de financement. Nous avons, par exemple, commencé il y a deux ans une mission en Ukraine, à notre initiative et qui est financée par les taxes sur les taux d'intérêt des avoirs russes gelés.
À côté de nous et au-delà du détroit de Gibraltar, nous aurons demain potentiellement 4 milliards d'habitants avec la croissance démographique que connaît l'Afrique. L'idée est d'avoir un pacte stratégique entre l'Europe et l'Afrique."
Il y a un changement de la vision de la coopération ?
Oui, nous sommes passés d'une logique d'aide et de charité à une logique d'investissement. Il faut changer de paradigme. Car nous avons des enjeux communs à la planète comme le climat ou l'évolution de la démographie. En 2050, l'Europe ne représentera plus que 7 % de la population mondiale et ce sera encore moins en 2100. À côté de nous et au-delà du détroit de Gibraltar, nous aurons demain potentiellement 4 milliards d'habitants avec la croissance démographique que connaît l'Afrique. L'idée est d'avoir un pacte stratégique entre l'Europe et l'Afrique. Nous avons ainsi des projets de migration positive et légale : nous formons, par exemple, des personnes au Sénégal et en Côte d'Ivoire pour venir travailler en Belgique dans des métiers en pénurie.
Dans quels métiers ?
Nous avons mis, par exemple, en contact des producteurs de cacao en Côte d'Ivoire avec des chocolatiers en Belgique. On a créé des "binômes" d'entreprises sénégalaises avec des entreprises belges : nous en avons une trentaine. D'autres secteurs sont concernés : l'eau, la technologie ou les services. Avec le Maroc, nous avons un partenariat dans le domaine de la formation professionnelle dans le domaine de l'IT afin de faire venir des travailleurs chez nous. Et on lance une nouvelle initiative dans les soins de santé.
N'y a-t-il pas un paradoxe à voir les budgets de la coopération rognés un peu partout, alors que le monde n'a peut-être jamais eu autant besoin de coopération ?
Il y a en effet un paradoxe. Il n'y a jamais autant un besoin de coopération internationale dans un monde divisé et polarisé où l'Europe a besoin de nouvelles alliances dans un contexte de remise en question de l'axe transatlantique. L'Europe est en train de diversifier ses partenariats et pour y arriver la coopération internationale est un très bon outil. Et dans le même temps il y a une réduction des budgets publics. Même si tous les pays ne sont pas touchés de la même manière. Aux États-Unis, il y a une réduction de 83 % des budgets de USAID et un passage sous le secrétariat d'État. Mais je pense qu'un revirement de la politique de Trump est toujours possible. Car les États-Unis sont peut-être en train de se rendre qu'ils ont été trop loin : ce pays est très impliqué en Afrique sur des dossiers ultra-stratégiques comme le corridor de Lobito qui relie le Katanga au Congo au port de Lobito en Angola qui permet le transport de matières premières critiques, dont les États-Unis ont besoin. Certains conseillers de Trump s'inquiètent des conséquences de cette décision. En Belgique, c'est donc une coupure budgétaire de 25 %, en France de 32 %, en Angleterre de 40 %, aux Pays-Bas également. Pa contre, l'Espagne, elle, considère que la coopération est un outil de "soft power" essentiel pour l'Europe.
À un moment donné, on pourrait se poser la question : est-ce que des budgets de défense ne pourraient pas être octroyés à des projets de coopération ?"
Justement la volonté des États de doper les dépenses d'armement face à la menace russe ne va-t-elle pas plomber pour longtemps la coopération ?
Je suis convaincu qu'il ne faut pas opposer les efforts à réaliser dans le domaine de la défense et dans celui de la coopération. Car la coopération internationale est aussi d'un point de vue stratégique un élément de défense de l'Union européenne. Œuvrer à la stabilité du Sahel, proche de l'Europe et avec une grosse croissance démographique, c'est aussi œuvrer à la sécurité de l'Europe. À un moment donné, on pourrait se poser la question : est-ce que des budgets de défense ne pourraient pas être octroyés à des projets de coopération ? Actuellement, c'est tabou parce que l'on considère les dossiers comme séparés. Mais si on réfléchit de manière plus géopolitique et stratégique, la perspective peut changer. La plupart des projets que nous mettons en œuvre sont stratégiques et sont davantage des investissements pour l'avenir que des dépenses d'aide à des populations pauvres. Je suis favorable au concept de "partenariats mutuellement bénéfiques". C'est aussi le cas des dirigeants africains. Aujourd'hui, les pays africains ont davantage de possibilités en matière de coopération. Car on a tendance à ne regarder que les pays donateurs classiques – États-Unis et Europe – mais à côté de cela il y a toute une série d'autres acteurs qui sont apparus sur la scène internationale et qui font de la coopération de manière différente : le rôle de la Turquie sur le continent africain ne fait qu'augmenter. Le même constat prévaut pour la Chine.
La menace russe est un enjeu critique aujourd'hui pour les États. La coopération moins…
L'enjeu clé de demain au-delà de la menace russe, ce sont les matières premières critiques. La guerre avec la Russie, elle sera hybride mais elle se jouera aussi sur la capacité technologique et la capacité de production industrielle. Et ces matières premières se trouvent essentiellement en Afrique, en particulier au Congo. Il faut donc recréer un tissu industriel belge qui est prêt à aller investir au Congo. Pourquoi une entreprise comme Umicore qui avait des mines au Congo et au Katanga n'en a plus ? C'est en partie parce qu'on leur a imposé des règles de due diligence extrêmement strictes. Il faut revoir cette logique-là et travailler en "meute", au travers d'un dialogue stratégique à haut niveau en décloisonnant la coopération. Pour la première fois, on a un ministre qui a dans ses compétences à la fois les Affaires étrangères et la coopération.
La coopération, c'est un peu du "soft power" ?
Oui effectivement. Et c'est là le paradoxe : l'Europe qui avait un leadership sur ce "soft power" est en train de l'écorner pour laisser la place aux autres alors que l'on a jamais eu autant besoin de se rapprocher du continent africain. D'autant que cela produit des effets retours sur le plan économique : ce sont des marchés potentiels pour nos entreprises. Ce sont aussi des pays qui ont une capacité d'innovation. Sur l'énergie, la Banque mondiale a, par exemple, lancé récemment un projet qui s'appelle Mission 300 : 300 millions d'Africains qui vont avoir accès à l'électricité, ce qui demande de l'infrastructure, des innovations technologiques, la nécessité de mettre en place une filière de l'hydrogène vert… Des entreprises belges peuvent se positionner. Nous nous inscrivons dans cette logique.
Nous avons aussi renforcé notre partenariat stratégique avec le port d'Anvers ou avec John Cockerill dans le domaine de l'énergie. On discute aussi avec Besix, très présent sur le continent africain. Avec Jan De Nul également sur l'hydrogène vert."
Cela se concrétise comment ?
Enabel a accéléré nos partenariats avec le secteur privé, en plus des partenariats publics. Nous avons signé récemment avec Brussels Airlines un accord de partenariat qui se rapproche presque des partenariats que l'on a avec le public puisqu'il s'agit d'un partenariat d'expertise. Il y a parfois une mauvaise compréhension de la part du monde de la coopération classique qui pense qu'il s'agit là d'une aide liée et qu'Enabel va aller financer les entreprises. Ce n'est pas le cas. On ne les finance pas mais on travaille de manière stratégique ensemble pour se renforcer l'un et l'autre et maximiser l'impact de développement que la Belgique peut avoir dans les pays partenaires. Brussels Airlines, qui est le hub du groupe Lufthansa en Afrique, est confronté dans certains aéroports à des problèmes liés à l'infrastructure aéroportuaire. Nous avons des programmes de formation professionnelle – qui se situaient historiquement dans des domaines comme la menuiserie ou l'IT – que nous allons donc développer dans des domaines qui répondent aux besoins de Brussels Airlines en Afrique. C'est du "win-win" pour la Belgique, le pays africain et l'entreprise : cela renforce l'aéroport du pays. Nous avons aussi renforcé notre partenariat stratégique avec le port d'Anvers ou avec John Cockerill dans le domaine de l'énergie. On discute aussi avec Besix, très présent sur le continent africain. Avec Jan De Nul également sur l'hydrogène vert.
Quel est l'impact des troubles au Congo et au Rwanda sur les missions d'Enabel…
Sur le Congo, Enabel n'était pas tellement présent dans l'Est, donc cela n'a pas vraiment d'impact. Par contre, il y a une rupture des relations diplomatiques entre la Belgique et le Rwanda qui a débouché sur la décision de couper notre programme bilatéral et la Belgique n'a plus d'ambassade à Kigali.
Quid du regard des pays africains par rapport à cette coopération occidentale ? Est-ce que les relations ne sont pas de plus en plus tendues ?
Il y a une différence entre le dialogue politique qui peut être tendu et le dialogue technique que nous avons avec les différents ministères. Au Sahel, il y a eu les coups d'État, des déclarations anti-françaises par une série de leaders africains mais nous n'avons jamais senti une haine vis-à-vis de nous. Même chose au Congo ou au Rwanda, le fait d'être Belge peut créer des tensions mais dans le dialogue au quotidien sur le plan technique cela fonctionne bien. J'ai posé la question récemment au président du Bénin où l'Inde a un énorme centre de formation professionnelle et un parc à industries à 45 minutes de route de Cotonou. Je lui ai demandé : "Vous avez l'Inde, la Chine, vous avez une dynamique pan-africaine qui se développe, quelle est finalement notre valeur ajoutée, nous Européens ?". Il a commencé à rigoler, s'étonnant de la question. Il a toute de suite répondu : "La proximité culturelle et linguistique". Et c'est vrai que nous sommes proches et cela, on a tendance à l'oublier. Il y a une proximité historique qui peut parfois être perçue négativement avec la colonisation mais culturellement cette proximité est un atout.
Cela veut dire que l'entrepreneur belge ne voit pas encore l'Afrique comme un marché. On crée un environnement local dans des pays qui deviennent dès lors plus favorables aux investisseurs, en réduisant le risque pour ceux-ci."
En Afrique, la colonisation reste-t-elle encore une blessure, une ombre sur les relations avec la Belgique ?
Il faut passer à une autre étape, celle de ne plus avoir une approche "colonisation-décolonisation" mais plutôt une approche de partenariat afin de sortir de la logique de dépendance et d'aide. Si vous travaillez avec ces États d'égal à égal pour viser des intérêts communs, les choses se passent bien. Mais si vous venez avec une logique de charité, on revient à un dialogue de dominant à dominé. Dans un monde polarisé où il y a beaucoup de concurrence entre les États, il faut être beaucoup clair sur notre valeur ajoutée belge et savoir dans quels domaines nous sommes performants. L'hydrogène vert est clairement une compétence belge puisque plusieurs de nos entreprises ont un leadership dans ce domaine : John Cockerill sur l'électrolyseur, Fluxys sur les réseaux, le port d'Anvers… C'est aussi le cas de l'industrie pharmaceutique avec la production de vaccins et l'écosystème qui tourne autour ou encore la logistique. C'est cela que l'on doit mettre en avant quand on va dans nos pays partenaires et où on peut être concurrentiels par rapport aux Français par exemple.
En quoi cette approche d'Enabel est-elle différente du business ?
Ce qui change, c'est que nous le faisons dans des pays où le business n'est pas encore là. Au Mozambique, qui est un pays assez pauvre, une entreprise belge n'ira pas spécialement investir parce qu'elle ne voit pas encore les possibilités de marché. Selon des chiffres du Voka (NdlR : le patronat flamand), les pays voisins directs (Allemagne, France, Royaume-Uni, Pays-Bas) représentent plus de 50 % des exportations belges. Les États-Unis comptent aussi pour 20 %. Le reste du monde, ce n'est que 10 %. Cela veut dire que l'entrepreneur belge ne voit pas encore l'Afrique comme un marché. On crée un environnement local dans des pays qui deviennent dès lors plus favorables aux investisseurs, en réduisant le risque pour ceux-ci. On travaille avec un pays partenaire pour rendre son écosystème plus attractif. On agit sur la formation professionnelle, sur des réformes institutionnelles, sur la gouvernance, les corridors stratégiques, le développement des ports… On faisait déjà cela mais de manière isolée, désormais de manière plus globale avec des partenaires privés. Nous étions d'ailleurs à Davos cette année-ci pour la première fois.
Certaines ONG ne vous regardent pas de travers ?
Oui, certaines ONG nous disent qu'ils ne sont pas d'accord avec cette stratégie. Je leur réponds : "Mettez-vous à la place des pays partenaires ?". Parfois, certaines personnes présentent ce débat selon un clivage gauche-droite. Travailler avec le secteur public serait de gauche, avec le secteur privé serait de droite. C'est absurde. Si dans un futur proche la coopération chinoise venait à Charleroi en proposant par exemple de construire une usine de voitures électriques, ou mieux si un pays proposait d'y intégrer outre un outil industriel, la formation du personnel et une meilleure gouvernance, que déciderait Thomas Dermine, bourgmestre de Charleroi ? Dans cette même logique, nous essayons d'être un intégrateur qui met ensemble les pièces du puzzle. C'est ultra-stratégique si on arrive à le faire et on sera plus forts que d'autres pays dans la coopération. Nous avons dans cette logique signé avec Flanders Investment & Trade, Awex et Hub Brussels des accords de coopération. On travaille aussi maintenant avec Finexpo (NdlR : financement des exportations) et Credendo (assurances). Il faut que tout cela se mette ensemble dans une logique d'assemblier pour avoir une vision stratégique commune.
Notre force, c'est notre réseau local avec 1 900 personnes présentes sur le terrain. Notre organisation est très décentralisée."
Vous financez certaines ONG. Doivent-elles adhérer à cette vision ?
Non je ne suis pas un tyran (rires…). La plupart des ONG sont financées par le Ministère des Affaires étrangères. Celles avec qui je travaille – nous sommes dans une logique de partenariat -, c'est dans le cadre des projets européens : nous avons 40 % de notre budget qui vient de financements autres que la Belgique, principalement européens. On monte des projets ensemble et là je vais chercher des ONG dans une logique d'expertise et de connaissance de niche. C'est le cas avec Vétérinaires Sans Frontières qui travaille sur des questions d'élevage dans le Sahel de populations pastoralistes et de développement économique autour du cheptel d'élevage. Pour améliorer la production des bêtes, j'ai besoin d'une compétence technique et c'est Vétérinaires Sans Frontières qui s'en charge. Nous travaillons aussi avec Handicap International sur l'inclusion. De plus en plus des ONG m'invitent pour partager cette vision. Car les grandes ONG internationales se questionnent aussi sur le sens de ce qu'elles font. Ici, je parle de coopération d'État à État. Mais à côté de cela, il y a évidemment aussi les acteurs humanitaires qui ont une autre logique : elles doivent parer à des situations d'urgence pour aider les populations et où ne se projettent pas sur des enjeux à long terme. Mais il important de pouvoir travailler ensemble, comme à Gaza où il y a une crise humanitaire ou à l'est du Congo.
Que représente encore l'Asie dans vos missions ?
Enabel est présent dans 21 pays, dont 18 en Afrique. Nous sommes également présents en Jordanie, en Palestine et en Ukraine. Nous ne sommes plus présents en Asie : c'est un choix stratégique qui a été fait du temps où Alexander De Croo était en charge de la coopération. Il avait alors été décidé de réduire le nombre de pays où nous opérions et c'était une bonne décision pour éviter le saupoudrage : on ne peut pas être partout. Même en Afrique, nous ne sommes pas partout, principalement en Afrique de l'ouest et centrale. Mais cela peut évoluer demain. Notre force, c'est notre réseau local avec 1 900 personnes présentes sur le terrain. Notre organisation est très décentralisée.
Etes-vous toujours présent dans la bande de Gaza ?
Oui cela a été extrêmement difficile. Nos bureaux ont été détruits par un tank. Un de nos collègues est mort dans une autre attaque et cela a été très dur. On a reçu d'énormes pressions car on nous a accusés de propager des "fake news". On nous a traités de menteurs. On était face à un dilemme : fallait-il évacuer tout le monde au risque de ne plus pouvoir opérer ? On avait 22 personnes – 19 locaux et 3 expatriés. On a obtenu des visas de la part du gouvernement belge pour que tout le monde puisse venir en Belgique. Il ne reste que quatre personnes sur place. On réfléchit désormais à ce qu'on peut faire s'il y a un cessez-le feu durable. Le gros débat qu'on a, c'est la reconstruction de Gaza dont 70 % est détruit. On ne pourra pas loger 2,5 millions de personnes dans des campements temporaires et donc il faut rapidement reconstruire. On travaille avec un Belge, qui était à l'origine du plan du Ring d'Anvers, et qui est spécialiste en planning urbain. L'idée est de proposer un Masterplan, une alternative à la Riviera de Trump.
Comment cela se passe avec Maxime Prévot, votre ministre de tutelle ?
Bien. L'avantage qu'il a, c'est qu'il est "frais" sur la question. Certaines personnes qui ont travaillé trop longtemps dans le secteur restent cantonnées à certaines logiques. Maxime Prévot a le portefeuille qui permet de décloisonner. Vous savez, les mentalités évoluent. Il y a cinq ans, j'aurais signé un partenariat avec Brussels Airlines, on m'aurait regardé de travers dans un secteur en plus considéré comme polluant… Aujourd'hui quand je signe avec Brussels Airlines, j'ai aussi l'hydrogène vert en tête. Un jour peut-être les avions voleront avec de l'hydrogène.
Dans certains pays, le système de santé risque de s'effondrer et les gens n'auront plus accès aux soins. Cela aura donc un impact désastreux."
Un mot sur la décision des États-Unis de couper drastiquement dans les budgets de l'USAID, le plus grand acteur de la coopération au développement au niveau mondial. Cela a été un choc ?
Oui, cela a été un choc. Et personnellement, je ne m'y attendais pas. Quand Trump a été élu il y a 8 ans, il avait juste coupé certains programmes qui ne convenaient pas à sa ligne politique, comme les programmes liés à la santé maternelle et infantile ou ceux en lien avec la limitation des naissances et l'avortement. Cela restait de faibles montants. Ici, je pense qu'il y a eu aussi l'influence d'Elon Musk. Mais encore une fois, les États-Unis pourraient revenir en arrière car cela un effet dévastateur sur les pays les plus pauvres. Dans la répartition des rôles globaux au niveau mondial, l'USAID était, en effet, plus axé sur l'aide humanitaire, là où l'Europe l'est davantage sur l'aide structurelle aux États en vue de changements systémiques. L'arrêt du programme USAID va provoquer des décès car il finançait des programmes liés au VIH, à la malaria, se chargeait de la distribution de préservatifs ou des moustiquaires ou encore du personnel de santé dans les pays les plus pauvres. Dans certains pays, le système de santé risque de s'effondrer et les gens n'auront plus accès aux soins. Cela aura donc un impact désastreux. Le Congo recevait de l'USAID 1,2 milliard par an, dont 900 millions sur l'aide humanitaire direct aux populations vulnérables dans l'est du pays. C'est catastrophique. C'est aussi un paradoxe car les gens qui critiquaient la coopération en affirmant que c'est de l'argent perdu se rendent aujourd'hui compte de l'impact de l'arrêt de ces financements.
Est-ce que l'Europe pourrait pallier ce manque d'aide de l'USAID ?
Avec la guerre en Ukraine, le focus sur la menace russe et l'ampleur de la coupure de l'USAID, il est quasi-impossible pour l'Europe de combler ces 40 milliards. Vous savez, 40 milliards, c'est beaucoup d'argent même si c'est "peanuts" quand on voit les profits des grandes multinationales actives dans le gaz et le pétrole. Il faut donc relativiser ce chiffre mais c'est impossible pour les pays européens de prendre le relais. On peut le faire dans certains domaines ciblés mais ceux qui saisissent les opportunités, ce sont des acteurs qui n'ont pas encore vraiment de coopération extérieure, comme la Chine, le Qatar, l'Arabie saoudite ou encore Émirats arabes unis. La Chine mise désormais beaucoup sur la coopération, notamment en Afrique, comme outil de "soft power". Le nombre de fonctionnaires ou d'étudiants de haut niveau chinois qui ont des bourses pour aller étudier en Chine est énorme.
Est-ce qu'il y a une concurrence entre les pays dans cette coopération ?
Oui et il y a parfois des doublons. Mais on coopère beaucoup aussi et cela nous oblige à nous améliorer. On doit se spécialiser dans certains domaines et ne pas vouloir tout faire.
Dans le domaine de la santé aussi, les progrès sont impressionnants. Un médecin de brousse peut, par exemple, réaliser des accouchements compliqués grâce à l'aide de l'intelligence artificielle."
Est-ce que les métiers de la coopération attirent toujours autant la jeunesse ? Avez-vous des difficultés à recruter certains profils ?
Il est clair que quand on entend toutes ces coupures budgétaires, beaucoup se posent des questions. On a un programme junior qui permet aux jeunes de démarrer et on reçoit encore beaucoup de demandes. Quand j'écoute mes enfants, je trouve que les débats dans les écoles sont très belgo-belges. On a besoin d'ouvrir les perspectives pour les jeunes. Rien que Kinshasa, c'est deux fois le nombre d'habitants en Belgique, certains pays en Afrique évoluent très vite. Travailler dans la coopération, ce n'est pas que faire de la charité et de l'aide, même si c'est indispensable dans l'humanitaire. On a des difficultés à recruter certains profils. Par exemple, je ne peux pas payer un expert en intelligence artificielle.
Utilisez-vous déjà l'intelligence artificielle au sein d'Enabel ?
Oui c'est un "game changer". Je vous donne un exemple. Si on veut donner accès à l'éducation au Congo, il faudrait construire une école chaque jour et former un nombre important de professeurs. Cela prend énormément de temps et coûte cher. Il y a une alternative : mettre des élèves dans une salle avec un professeur virtuel. Les progrès sont incroyables. Ces professeurs virtuels s'adaptent aux enfants, leur parlent, répondent à leurs questions,… Dans le domaine de la santé aussi, les progrès sont impressionnants. Un médecin de brousse peut, par exemple, réaliser des accouchements compliqués grâce à l'aide de l'intelligence artificielle.
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