Sécuriser la gestion de fortune : mission (cyber) impossible ?
Pour les gestionnaires, le risque cyber n'est plus une question de pare-feu mais de résilience organisationnelle.
- Publié le 30-06-2026 à 08h40

Une chronique de Laurent Pellet, Limited Partner, Global Head of EAM, Banque Lombard Odier et Simon Ganière, Chief Information Security Officer, Banque Lombard Odier.
La digitalisation croissante des activités financières a profondément transformé le métier de gestionnaire de fortune. Si elle permet une plus grande efficacité opérationnelle et une meilleure expérience client, elle expose également les acteurs du secteur à des risques cyber de plus en plus sophistiqués. Dans un secteur où la stabilité et la confidentialité sont essentielles, les cyberattaques constituent désormais l'une des principales menaces opérationnelles et réputationnelles pour les gestionnaires de fortune.
Les gestionnaires de fortune détiennent et traitent des données extrêmement sensibles comme les informations patrimoniales et financières détaillées; les données personnelles des clients; des documents contractuels, juridiques et fiscaux ainsi que les accès à des plateformes bancaires ou de trading.
Quand les attaques dépassent la vitesse des décisions
Les risques cyber ne cessent d'évoluer et si leur nature demeure, la vitesse croissante d'exécution des attaques constitue le principal facteur de vulnérabilité.
Les analyses récentes de CrowdStrike le montrent clairement : une fois qu'un attaquant obtient un premier accès, le temps nécessaire avant qu'il ne commence à progresser dans l'environnement est tombé sous la demi-heure, et dans certains cas à moins de trente secondes.
Les intrusions se déroulent désormais si rapidement que la plupart des organisations n'ont même pas le temps de comprendre ce qui se passe avant que les attaquants ne soient déjà plusieurs étapes plus loin. Les analyses récentes de l'entreprise américaine de cybersécurité CrowdStrike le montrent clairement : une fois qu'un attaquant obtient un premier accès, le temps nécessaire avant qu'il ne commence à progresser dans l'environnement est tombé sous la demi-heure et dans certains cas à moins de trente secondes.
Les attaques imitent le fonctionnement normal d'une entreprise : e-mails qui semblent provenir d'un client, connexions qui paraissent légitimes, activité cloud qui ressemble à celle d'un projet interne.
Fait le plus inquiétant, ces attaques modernes ne ressemblent plus à des attaques. Elles imitent le fonctionnement normal d'une entreprise : e-mails qui semblent provenir d'un client, connexions qui paraissent légitimes, activité cloud qui ressemble à celle d'un projet interne.
L'IA participe activement à cette évolution. Les attaquants produisent des messages parfaitement rédigés, des imitations vocales crédibles et des demandes d'action adaptées à chaque interlocuteur.
Des voix truquées ont déjà permis des transferts frauduleux; des e-mails imitent parfaitement le ton d'un client.
Les services cloud subissent également une pression croissante. CrowdStrike observe une hausse de 37 % des intrusions ciblant le cloud. Pour des entreprises construites sur des CRM, des plateformes de reporting ou des portails clients, il s'agit d'un risque qui touche directement la continuité d'activité.
Pourquoi des fondations solides comptent plus que jamais
Avec des contenus générés par l'IA quasiment indiscernables du réel, les anciens signaux d'alerte ne suffisent plus. Des voix truquées ont déjà permis des transferts frauduleux; des e-mails imitent parfaitement le ton d'un client.
Dans ce contexte, la défense la plus fiable reste la plus simple : vérifier. Prendre un moment, contrôler par un autre canal, poser une question. Cette routine, aussi banale soit-elle, évite les incidents les plus coûteux.
Les organisations modernes reposent sur une toile de dépendances : prestataires cloud, dépositaires, fournisseurs de logiciels spécialisés; ce qui étend aussi la surface d'attaque.
Outils fort fragmentés
Pour les gestionnaires de fortune, cette évolution se superpose directement à la réalité de leur modèle opérationnel. Ceux-ci sont essentiels à l'écosystème mais fonctionnent avec des équipes réduites, des ressources IT limitées et une mosaïque de plateformes externes.
Dans ce paysage, un point devient critique : l'ensemble d'outils fortement fragmentés, comme les CRM et solutions de reporting que les gestionnaires de fortunes utilisent.
Le Technology Radar (outil de visualisation des technologies utilisées et utilisables par une entreprise) met en évidence un marché comptant une vingtaine de solutions différentes, chacune avec son propre modèle de données, ses interfaces et son niveau de maturité. Cette hétérogénéité crée des angles morts : flux complexes, authentifications incohérentes, intégrations fragiles, autant de zones que les attaquants peuvent exploiter, parfois sans laisser de trace apparente.
La réponse ne consiste pas à construire un service cyber digne d'une grande banque.
L'ingénierie sociale frappe aussi plus fort dans ce secteur. Un métier fondé sur la confiance implique des échanges constants. La réponse ne consiste pas à construire un service cyber digne d'une grande banque. Elle réside dans une discipline opérationnelle solide, alignée sur les fondamentaux : la vérification devient un réflexe quotidien; les accès restent simples et proportionnés; les prestataires sont considérés comme faisant partie intégrante de la surface de risque; la préparation devient une habitude, pas une formalité annuelle.
En conclusion, pour les gestionnaires de fortune, le risque cyber n'est plus une question de pare-feu mais de résilience organisationnelle.
Dans un environnement où les attaques reposent sur la vitesse et l'imitation, les entreprises qui renforcent leurs fondations (techniquement, culturellement et opérationnellement) seront celles qui préserveront durablement la confiance de leurs clients.

