Sabena: "Ne pas laisser une compagnie aérienne aux mains de politiciens"
Un ex-commandant parle de détournements d'actifs et charge les ministres de l'époque. Entretien.
- Publié le 01-11-2016 à 08h55
- Mis à jour le 02-11-2016 à 13h53

Thierry Lemmens, 53 ans, est un ancien commandant de bord de la Sabena. Depuis quinze ans, il mène un véritable combat pour que la justice reconnaisse "la responsabilité du gouvernement belge" dans la faillite de la compagnie aérienne. "Ce combat m'a coûté ma santé et a détruit ma vie : j'ai perdu ma licence de pilote pour raisons cardiovasculaires", explique cet habitant de Jodogne. M. Lemmens fait partie d'un collectif des anciens de la Sabena ayant porté l'affaire en justice.
Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la situation de la Sabena ?
Quelques mois avant la faillite de la compagnie, j'ai commencé à fouiller dans la comptabilité de l'entreprise et je me suis rendu compte que les Suisses "pompaient" de l'argent dans la caisse, ce qui d'ailleurs a été confirmé par le curateur en 2006. D'après lui, 740 millions d'euros ont ainsi été dérobés à la Sabena par les Suisses, via, notamment, les services de catering. Il est clair que si on avait injecté cet argent dans la Sabena, elle n'aurait pas été en faillite en 2001. Mais en affirmant que les Suisses volaient, je me suis fait traiter de "fou et criminel" par Luc Coene, alors chef de cabinet du Premier ministre Guy Verhofstadt.
La plupart des volets belges du dossier de la Sabena sont désormais prescrits par la justice (voir pages précédentes). Qu'espérez-vous encore ?
Il existe un dernier volet qui est toujours en cours : c'est celui nommé "concordat faillite." Il faut que la vérité judiciaire soit établie. Après 15 ans, on peut le dire sans problème : il y a une responsabilité énorme du gouvernement Verhofstadt dans la mise en faillite de la Sabena. Et mon but est qu'un jour cela soit écrit, noir sur blanc, dans un jugement. Que justice soit faite. Mais cela traîne. Cela fait quatre ans que le juge Van Espen a clôturé son instruction. On a écrit plusieurs fois au procureur pour que ce dossier passe devant la chambre du conseil, comme le veut la procédure. Mais on reçoit des réponses "à la normande". Selon moi, on est en train de jouer le pourrissement pour obtenir la prescription.
Comment le gouvernement Verhofstadt aurait-il sciemment organisé la faillite de la Sabena ?
Dans son jugement, la présidente du tribunal de commerce a écrit clairement que la période de concordat a été utilisée à la seule fin de préparer la faillite. Ce qui n'est pas le but d'un concordat. C'est M. Coene (NdlR : devenu par après gouverneur de la Banque Nationale) qui a tout organisé dès octobre 2001. Il a notamment menti à la présidente en disant qu'ils avaient déjà un partenaire industriel, ce qui a accéléré la procédure. M. Verhofstadt voulait aller vite car la Belgique obtenait la présidence européenne en décembre et il voulait éviter des émeutes.
Vous accusez aussi le gouvernement d'avoir "détourné" un prêt destiné à la Sabena…
Effectivement, ce prêt de 125 millions d'euros de l'Etat belge avait été accordé, avec l'assentiment de la Commission européenne, à la Sabena qui avait trois mois pour le rembourser. Mais la veille de la faillite, les ministres Reynders (Finances) et Daems (Entreprises et participations publiques) ont donné l'ordre de transférer ce montant directement à la DAT (NdlR : la filiale régionale de la Sabena, sur base de laquelle sera fondée Brussels Airlines). Or cet argent était destiné à la Sabena. C'est tout simplement du détournement d'actifs qui est puni par le droit pénal.
Quel aurait été l'objectif du gouvernement Verhofstadt de précipiter la fin de la Sabena ?
Ce n'est pas pour rien qu'on a surnommé Verhofstadt "baby Thatcher" au début de sa carrière. Pour lui, la Sabena était l'antithèse de ce que devrait être une société commerciale. Mais il est resté avec l'idée de la Sabena des années 80. Or, de 1990 à 2001, la production a augmenté de 25 % chaque année par rapport au nombre de passagers qu'on transportait. La Sabena n'était plus cette entreprise étatique qui ne faisait, soi-disant, que pomper du fric. C'était devenu enfin une société rentable.
Quelle est la grande leçon que vous tirez de cette période ?
Il ne faut pas laisser une compagnie aérienne entre les mains de politiciens. En politique, on chipote alors que dans l'aviation, il ne faut pas bricoler. C'est trop sérieux. Depuis des années, le gouvernement belge avait la volonté de se débarrasser de la Sabena, c'est pourquoi ils se sont adossés à Swissair. Et les Suisses se sont comportés comme des voleurs de grand chemin.
Brussels Airlines doit encore 50 millions d'euros à l'Etat belge
"Où sont passés les 125 millions que l'Etat belge a prêtés à la Sabena fin 2001 ?" Thierry Lemmens, ancien commandant de la compagnie belge, se pose la question depuis quinze ans. Selon lui, cet argent a profité au développement de Brussels Airlines, héritière de la Sabena. Et il est donc temps que la compagnie belge rembourse ce montant. "Cela me semble être la moindre des choses, d'autant que le gouvernement presse le citoyen comme un citron à la recherche du moindre cent" , poursuit M. Lemmens. Retraçons le parcours de cet argent public.
En fait, la DAT, la filiale régionale de la Sabena, a remboursé les 125 millions d'euros à l'Etat belge en février 2002. Soit quelques mois après avoir obtenu ce crédit-pont, comme l'imposait la Commission européenne. Mais pour financer ce remboursement, la SFPI (Société financière de participations et d'investissements, soit le bras financier de l'Etat belge) a accordé un prêt du même montant à la DAT. Une sorte de simple jeu d'écriture, diront certains. Cet apport financier de l'Etat belge a aidé à mettre sur pied l'actuelle compagnie Brussels Airlines. C'est donc la SN Airholding, la société chapeautant Brussels Airlines, qui a hérité de cette dette de 125 millions d'euros. Ce montant a partiellement été remboursé. Dans son rapport 2015, la SFPI explique qu'une partie de cette dette a également été abandonnée, tandis qu'une autre (17 millions d'euros) a été convertie en parts bénéficiaires, soit des actions sans droit de vote. A ce jour, la compagnie a toujours 50 millions d'euros de dettes, sous forme d'obligations convertibles, envers la SFPI, c'est-à-dire l'Etat belge. Cette dette a aussi été transférée de la SN Airholding à sa filiale Brussels Airlines. En rachetant la compagnie belge, le groupe allemand Lufthansa va aussi hériter de ses dettes. " Brussels Airlines est dangereusement sous capitalisée , analyse M. Lemmens. Il est grand temps que la compagnie belge passe aux mains de professionnels ayant les moyens financiers. C'est le cas de Lufthansa."
