Chris Peeters, CEO d'Elia: "Il n'est pas trop tard pour sortir du nucléaire" (ENTRETIEN)
- Publié le 28-03-2018 à 06h55
- Mis à jour le 28-03-2018 à 11h25

Selon Chris Peeters, CEO d'Elia, il est encore possible de sortir du nucléaire si le monde politique le décide. Pour cela, il faudrait que la mise aux enchères pour les nouvelles centrales à gaz ait lieu pour 2020-2021 au plus tard. Entretien.
Elia, le gestionnaire du réseau belge de transport d'électricité, a fait l'actualité ces derniers temps. Vendredi dernier, son conseil d'administration a décidé de mettre quasiment 1 milliard d'euros sur la table pour prendre le contrôle total de 50Hertz, l'un des quatre principaux gestionnaires de réseau haute tension en Allemagne. En réalité, Elia va porter sa participation dans 50Hertz de 60 à 80 %, ce qui lui permettra d'intégrer totalement cet actif. Quand cette intégration sera finalisée, la Belgique ne représentera plus qu'un tiers des activités du groupe Elia, preuve qu'il est de plus en plus tourné vers l'international.
En outre, fin novembre 2017, Elia envoyait un message clair au monde politique belge : un mécanisme de soutien aux centrales à gaz doit rapidement voir le jour, sinon la Belgique n'aura d'autre choix que de renoncer à la sortie du nucléaire prévue entre 2022 et 2025.
Chris Peeters, CEO d'Elia, fait le point avec "La Libre" sur ces enjeux cruciaux alors qu'un comité ministériel restreint devait justement aborder la question du pacte énergétique. Il est accompagné de Bernard Gustin, l'ancien CEO de Brussels Airlines, qui a pris la tête du conseil d'administration d'Elia fin 2017. Alors que la compagnie aérienne belge a été rachetée par l'allemand Lufthansa, Bernard Gustin est donc dans une situation inverse en tant que président d'Elia…
Il y a quatre mois, vous déclariez qu'il était urgent de mettre en place un mécanisme de subsides en faveur des centrales à gaz. Celui-ci n'est toujours pas là. Est-il donc trop tard pour sortir du nucléaire ?
Chris Peeters : Non, car les choses ont bougé depuis lors. Premièrement, le cabinet Marghem a avancé, avec un consultant externe, sur la question des subsides aux centrales à gaz. Ce dossier devrait bientôt être soumis à la Commission européenne. Ensuite, nous avons analysé, en collaboration avec Fluxys, les sites pouvant potentiellement accueillir ces centrales à gaz. Enfin, nous avons discuté de l'élaboration d'un outil de monitoring qui permettra de vérifier si les objectifs du pacte énergétique sont rencontrés. Je pense que le gouvernement est en train de prendre, en silence, les mesures critiques qui sont nécessaires.
Il n'est donc pas trop tard ?
L'essentiel est que la mise aux enchères pour la construction des nouvelles centrales à gaz ait lieu pour 2020-2021.
Mais la sortie du nucléaire va déjà débuter fin 2022 - début 2023 avec la fermeture de Doel 3 et Tihange 2. N'est-il pas trop tard de commencer la construction des centrales à gaz une ou deux années avant cette échéance ?
La fermeture de Doel 3 et Tihange 2 sera compensée par l'augmentation des capacités d'interconnexion avec le Royaume-Uni et avec l'Allemagne. Les vrais problèmes surviendront en 2025, avec la fermeture des cinq autres réacteurs. Les centrales à gaz doivent donc être disponibles pour l'hiver 2025-2026.
Est-il possible d'avoir ces centrales à gaz pour l'hiver 2025-2026 en commençant la construction en 2020-2021 ?
Beaucoup de personnes doutent que l'on puisse y arriver quand on voit ce qui s'est passé avec Uplace ou avec le stade national de football. Mais s'il y a un alignement politique, ce n'est pas impossible. Cela dit, nous ne forcerons aucune décision, car nous sommes neutres dans ce dossier. C'est aux politiques de décider si l'on prolonge deux, voire trois réacteurs nucléaires. D'un point de vue financier, le gaz ou le nucléaire ça ne change quasiment rien pour Elia.
En tant que groupe coté en Bourse, une non-décision du monde politique pourrait vous faire énormément de tort. Avez-vous chiffré ce risque ?
On veut absolument éviter un scénario comparable à celui que l'on a vécu en Belgique après le sabotage de Doel 4. Sans subsidiation des centrales à gaz, la Belgique aura besoin de minimum 4 GW de capacités nucléaires. Dans ce cas, il faut prolonger, au minimum, une centrale avec des fissures, en combinaison avec d'autres mesures comme un plan de délestage et des groupes électrogènes. Ce sont des scénarios pour lesquels Elia, responsable de l'équilibre du réseau, n'est pas très favorable. Le climat d'investissement en serait affecté. Si Google a investi à Mons, c'est aussi en raison de la fiabilité de notre réseau.
Le risque de pénurie d'électricité, que l'on a connu il y a un an, est-il écarté jusqu'à 2022 ?
Le risque de black-out en cas d'accident ne peut jamais être écarté. En revanche, la période de pénurie due à l'arrêt des centrales nucléaires en France est certainement derrière nous. Jusqu'à ce que l'on commence à sortir du nucléaire en Belgique, les capacités de production vont augmenter, tout comme les capacités d'interconnexion avec l'étranger. Pendant ce temps-là, la demande ne va pas croître. Jusqu'en 2023, le risque de pénurie est donc faible, même si l'utilisation de la réserve stratégique est toujours possible.
"C'est positif pour notre pays et pour Elia que nous devenions un acteur important en Europe"
A la tête du conseil d'administration d'Elia depuis fin 2017, Bernard Gustin a réussi à obtenir l'unanimité des voix des administrateurs en faveur de l'investissement dans 50Hertz.
1 milliard d'euros, n'est-ce pas une somme gigantesque pour une société comme Elia ?
Bernard Gustin : C'est un gros montant, mais il faut aussi regarder l'impact de 50Hertz sur nos résultats financiers, ainsi que l'aspect stratégique de l'opération. En dépassant les 75 % de participation, nous prenons le contrôle total de 50Hertz. Ce ne sera plus une participation, mais une entreprise totalement intégrée au groupe Elia. En outre, nous nous renforçons sur le marché allemand, où la croissance est l'une des plus élevées d'Europe grâce à l'Energiewende (NdlR : la transition énergétique allemande). Par ailleurs, il n'y a pas énormément d'opportunités sur le marché. Si on l'avait laissée passer, ça aurait eu des implications. Mais nous aurions renoncé si l'investissement n'avait pas eu de sens financièrement.
Quel pourrait être la prochaine cible d'Elia ?
Chris Peeters : Il y a peu d'opportunités stratégiques sur le marché. Des parts minoritaires sont en vente, mais Elia recherche des investissements dans lesquels il peut influencer la gestion de l'entreprise.
Comment expliquez-vous que l'Allemagne ait laissé un actif si rentable aux mains d'investisseurs étrangers ?
Chris Peeters : En 2010, nous avons racheté 60 % de 50Hertz à Vattenfall qui était déjà un acteur étranger. Ensuite, c'est bien de dire ex-post qu'il s'agit d'un bon investissement, mais, à l'époque, les chiffres de 50Hertz n'étaient pas fameux. C'est devenu un business très intéressant grâce à l'Energiewende qui a accéléré le niveau des investissements de cette entreprise. En 2010, il n'y avait pas grand monde qui en voulait. Aujourd'hui, nous achetons un actif fort demandé et en croissance.
Les consommateurs belges pourront-ils profiter de la rentabilité de l'investissement dans 50Hertz via une baisse des tarifs de transport ?
Chris Peeters : Les activités belges et allemandes sont complètement séparées. Il n'y aura aucun impact sur les tarifs belges, hormis les synergies entre les deux gestionnaires de réseau qui vont diminuer nos coûts. Dans un premier temps, Elia gardera ces économies mais, à la fin de la période régulatoire, le consommateur pourrait en bénéficier.
Après le rachat de Brussels Airlines par la Lufthansa, vous achetez un acteur allemand avec Elia. C'est la situation inverse…
Bernard Gustin : Je regarde le futur, et ce sont des décisions d'actionnaires. Cela dit, je suis très enthousiaste à l'idée qu'une entreprise belge soit offensive et joue un rôle dans la consolidation européenne. Il faut être ambitieux en Belgique. C'est positif pour notre pays et pour Elia que nous devenions un acteur important en Europe, le numéro 5 du marché.
Redoutiez-vous l'entrée de Sate Grid, une société chinoise, dans le capital de 50Hertz ?
Bernard Gustin : Ça aurait été une erreur de prendre en considération la nationalité de State Grid. Nous avons simplement regardé l'investissement et sa capacité de donner une dimension internationale à Elia. Ce n'est pas tous les jours qu'un groupe belge prend le contrôle d'une société étrangère.
Avez-vous des nouvelles de l'enquête de la Creg sur la façon dont Miriam Maes a été évincée du conseil d'administration?
Chris Peeters: La Creg a lancé une enquête sur base de rumeurs diffusées dans la presse. Ils ont terminé leur analyse et cela n'aura aucun impact sur Elia.
