Les comportements abusifs sur le lieu de travail ont fortement augmenté en un an : "J'étais tétanisée"
Qu'il s'agisse de harcèlement moral, sexuel, d'agression ou de discrimination, un travailleur belge sur trois se sent victime de comportement abusif au travail. Un chiffre en nette hausse. La Libre a recueilli le témoignage d'une victime.

- Publié le 08-03-2019 à 14h42

Un travailleur belge sur trois se sent victime de comportement abusif au travail. Un chiffre en nette hausse. Qu'il s'agisse de harcèlement moral, sexuel, d'agression ou de discrimination, les comportements abusifs sur le lieu de travail ont fortement augmenté en un an, selon une étude de Securex réalisée auprès de 1 500 travailleurs. Quelque 32 % des salariés belges ont indiqué avoir été confrontés à une ou plusieurs formes de comportements abusifs au boulot, soit une augmentation de 11 % en un an. "De nombreux éléments peuvent expliquer cela", estime Hermina Van Coillie, HR research expert. "On note beaucoup plus d'individualisme qu'avant dans la société. Les travailleurs sont aussi plus stressés, ce qui les rend plus agressifs. Mais aussi plus sensibles aux agressions. Cette agression, on la voit partout, sur la route notamment. Je le vois bien quand je suis à vélo avec mes enfants. On remarque également actuellement que, quand il se passe quelque chose, les gens ont besoin de trouver un coupable. Voilà de quoi augmenter le nombre de discriminations." Ici, il s'agit de ressenti. "Mais c'est important. Même si effectivement les gens ne sont pas victimes d'un comportement abusif, ils ont le sentiment de l'être. Et c'est cela qui compte."
Selon Securex, la perception de harcèlement sexuel a augmenté de 28 % en un an. Ainsi 5 % des collaborateurs déclarent avoir subi un comportement sexuel indésirable. "Le mouvement #MeToo, qui est devenu viral sur les réseaux sociaux, est, selon nous, la cause de cette augmentation. Non seulement, les gens sont plus sensibles à tout ce qui concerne le harcèlement sexuel mais ils osent aussi en parler", constate Hermina Van Coillie. Dans 4 cas sur 5, l'auteur des faits est un membre de l'organisation ; et dans un cas sur 5 la victime désignera une personne extérieure comme l'auteur des faits : un fournisseur, un client, un patient… Dans l'organisation, la moitié des auteurs sont des collègues ; et dans 15 % des cas le manager.
"Chez les plus de 30 ans, il n'y a pas de grandes différences entre les hommes et les femmes. Chez les plus jeunes, ce sont plus les femmes (12 %) qui se sentent victimes que les hommes (9 %). Mais la différence n'est pas si grande non plus. Nous n'avons pas vraiment d'explication car nous n'avons pas investigué plus loin. Cela tient peut-être au fait que de plus en plus de femmes sont des managers", note l'experte.
L'enquête montre également que ce sont les collaborateurs les plus jeunes qui se sentent le plus harcelés.
Quelque 17 % des travailleurs se sentent victimes de harcèlement moral. Un chiffre en hausse de 14 %. Dans presque un cas sur deux c'est le manager qui est désigné comme l'auteur. Un chiffre en baisse cependant (de 54 à 45 %). "Nous n'avons enregistré aucune différence en termes d'âge de sexe, d'éducation ou de statut", précise Hermina Van Coillie.
La perception d'agressions ou de discrimination croit également. Un travailleur sur 5 se dit victime d'agression physique ou morale, en hausse de 13 %. Dans un cas sur 3, l'agresseur est une personne extérieure à l'organisation. Dans un cas sur 4, c'est le supérieur hiérarchique qui est mis en cause. En ce qui concerne les discriminations (qui touchent un travailleur sur 6), dans la plupart des cas c'est le supérieur hiérarchique qui est incriminé. "Et dans près de 20 % des cas, c'est un groupe de collègues qui discrimine", précise Hemina Van Coillie.
Moins d'un employé sur 100 qui s'estime victime soumettra une requête à son service de prévention et de protection au travail. Selon Securex, seules 13 % des demandes adressées à un service externe mènent à une enquête formelle.
"Les entreprises et les travailleurs sentent qu'il y a un problème, mais peu d'actions sont menées pour lutter contre ce phénomène", constate Hemina Van Coillie. Que peut-on faire alors ? "Il faut d'abord en parler. C'est un sujet qui reste encore souvent tabou. Être victime peut être considéré comme honteux. Les gens se disent encore régulièrement que s'ils sont victimes c'est de leur faute", note l'experte, qui estime qu'il faut oser aborder le sujet très tôt et évoque notamment la semaine de sensibilisation organisée dans les écoles et mouvements de jeunesse en Flandre qui s'est tenue du 22 février au 1er mars (Vlaamse Week tegen Pesten).
Une autre solution consiste à renforcer le sentiment d'appartenance des collaborateurs. "Le harcèlement ou la discrimination vient souvent du fait que les gens sont isolés les uns des autres. Or dans une entreprise, ce n'est pas 'moi'contre 'toi'. Il faut créer un sentiment de 'nous'. Ce qui n'est pas facile dans notre société individualiste. C'est le rôle des managers et de l'organisation de veiller à ce que ce sentiment existe au sein des équipes. Quand quelqu'un se sent accepté, c'est un frein pour les agressions et discriminations."
Des gestes obscènes
Comme de nombreuses victimes de harcèlement, Anne (nom d'emprunt) s'est posé beaucoup de questions. Les faits se sont passés après un an de collaboration "bonne mais avec quelques petites tensions comme peut en connaître un client avec un cocontractant." Car c'est par un consultant externe qu'Anne a été agressée. C'est lors de la soirée d'inauguration du projet immobilier sur lequel ils avaient travaillé quotidiennement ensemble que les faits se sont passés. "Il restait peut-être une trentaine de personnes à la réception quand il m'a invitée à danser. Puis, il a commencé à me tenir les poignets et à faire des gestes obscènes comme s'il me fouettait. Je me suis écartée. Mais il a recommencé. Plusieurs fois. Il a ensuite appelé un collègue pour qu'il filme la scène avec son GSM. J'étais tétanisée. Personne ne réagissait mais cela s'est passé tellement vite. Je n'en ai pas dormi de la nuit."
Le lendemain, de peur que la vidéo ne soit diffusée, elle envoie un SMS à son agresseur. "Il se souvenait de ce qu'il avait fait mais n'a rien gardé et a précisé que c'était juste pour rire. J'en ai parlé à mon mari qui était furieux", raconte Anne qui en parle aussi notamment à la responsable de son agresseur et à son propre patron. "Ils ont tous été scandalisés, en voyant les vidéos des caméras de surveillance. Les images étaient encore plus claires que le souvenir que j'en avais. Sa boss a voulu le licencier. C'était à moi de décider. Mais ce consultant avait une famille. Que se passerait-il s'il perdait son travail ? Était-ce vraiment si grave ce qu'il avait fait ? N'était-ce pas un geste de fin de soirée ? Est-ce que je lui avais laissé penser que… ? J'ai quand même senti une forme de prise de pouvoir après la relation professionnelle que nous avions eue pendant un an. Une façon de dire : 'maintenant c'est moi qui décide'", note Anne.
"Pour finir, il a été convenu qu'il ne travaillerait plus avec nous et qu'un avertissement serait notifié. Je suis quand même allée voir une psychologue pour en parler mais cela m'a fait du bien d'avoir été soutenue par mon patron et la boss de mon agresseur. Cette dernière a même démissionné sur le champ. Elle n'avait peut-être plus envie de travailler avec un type comme cela…"
