"La question n'est pas d'aimer la guerre ou non. Nous avons une mission à remplir"
La guerre en Ukraine, depuis l'invasion par la Russie en février 2022, a fortement impacté l'industrie de la Défense. Dont celle de production de munitions, comme chez KNDS Belgium (ex-Mecar). Entretien avec son directeur, Christophe Monnier.

- Publié le 18-02-2024 à 14h02

"Vous allez devoir passer un permis". Sur le site de KNDS Belgium (ex-Mecar, pour "Mécanismes et Armements"), producteur de munitions de moyen et gros calibres à Seneffe, on ne joue pas avec la sécurité. Portiques de détection de métal, test sur ordinateur avec questionnaire à choix multiple pour obtenir le "permis sécurité" – indispensable pour les visiteurs qui veulent accéder au site –, habits de sécurité… on ne lésine pas. "Vous n'aurez pas accès à la partie pyrotechnie, où il y a les explosifs et les poudres", nous dit-on. Dommage. Un rêve de gosse s'envole en fumée.
Christophe Monnier, directeur général de KNDS Belgium, nous accueille. D'un ton franc et direct, l'homme de 55 ans n'est pas là pour les fioritures d'usage. La filiale de Nexter, et donc du holding global KNDS, est un groupe relativement peu connu du grand public en Belgique, malgré son importance. Et Christophe Monnier n'entend pas étaler sa vie privée, alors qu'il accorde très peu d'interviews à la presse depuis son arrivée à la tête de l'entreprise, en 2019. On sait juste qu'il habite dans le Hainaut depuis une vingtaine d'années. En clair : la communication du groupe est cadrée. Un responsable des relations avec la presse a d'ailleurs fait le déplacement depuis le siège français de Nexter, à Versailles, pour encadrer les échanges. "Straight to the point", dirait-on. On comprend, au fur et à mesure de l'échange, que Christophe Monnier est un industriel et ne répondra pas aux questions purement politiques ou géopolitiques. Ce qui ne l'empêche pas de livrer sa vision plus globale, ainsi que nous laisser découvrir le site, en plein cœur de la Wallonie. "Le 155 mm est le calibre de référence pour la grosse artillerie, c'est le calibre Otan de référence et celui utilisé dans le partenariat CaMo (Capacité Motorisée, qui lie la Belgique et la France)", entame-t-il, avant de nous en dire plus.
Entretien.
Question provocatrice : est-ce que vous aimez la guerre ?
Notre mission est de fournir aux États les moyens d'assurer leur souveraineté en matière de défense et de s'assurer que les soldats aient le meilleur matériel possible sur le champ de bataille. La question n'est pas d'aimer la guerre ou non. Nous avons une mission à remplir: c'est le soutien des États.
Vous êtes arrivé à la tête de KNDS Belgium en 2019. La guerre en Ukraine a été un moment charnière, j'imagine, pour votre carrière et pour l'entreprise ?
Ma carrière… c'est anecdotique. Mais un conflit comme celui-là est un défi industriel, oui. Cela nous oblige à nous restructurer et nous réorganiser rapidement en fonction d'une demande qui évolue beaucoup. Et ce, sur des munitions pas forcément très connues chez nous. Celle de 155 mm n'est pas une munition qu'on fabrique encore mais on va devoir y investir et relancer un processus. Il faudra réorganiser les lignes de productions et s'assurer que la chaîne logistique (supply chain) en amont soit capable de suivre. Et s'assurer de leur pérennité.
L'Europe annonce des plans de soutien. Mais faut-il des montants étalés sur plusieurs années plutôt qu'une grosse enveloppe, pour pouvoir lancer des lignes de production ?
C'est certain qu'en tant qu'industriel, il est plus facile de nous organiser quand on a une vision à moyen et long terme, pour pérenniser l'activité. Mais toutes les aides et supports sont les bienvenus.
Vous n'êtes pas concurrents de FN Herstal ?
Non, on ne fait pas du tout les mêmes munitions, ce ne sont pas les mêmes armes. Il n'y a pas du tout de concurrence.
Mecar, qui devient KNDS Belgium, c'est 100 % privé ?
Non. KNDS est un groupe franco-allemand détenu à moitié par l'État français et à moitié par une famille allemande. Mecar a donc été racheté en 2014 par Nexter, société de KNDS.
"La Wallonie a toujours été un acteur industriel important du secteur de la défense."
La Wallonie – et la Belgique – devient-elle un acteur majeur dans le domaine des munitions ?
La Wallonie a toujours été un acteur industriel important du secteur de la défense. Il y a tout de même trois sociétés majeures, dont JCD (John Cockerill), FN Herstal et nous.
Des sources russes estiment que l'Otan n'arrive pas à approvisionner suffisamment l'Ukraine et que cet approvisionnement n'arriverait pas vraiment avant 2025… Elles sont correctes, selon vous ?
Je ne vais pas m'amuser à commenter les affirmations des Russes.
Côté européen, on pointe tout de même un manque de capacités de stocks. Les mentalités politiques évoluent-elles ?
Je laisse la décision de reconstituer les stocks aux politiques. Ce sont eux et les militaires qui doivent évaluer les volumes dont ils ont besoin. Ce qui est certain, c'est que cette importante demande crée des tensions sur la chaîne logistique, le marché des approvisionnements et des composants. Il faut s'assurer que tout suive. Ce n'est pas "problématique" mais on suit ça de très près.
"L'invasion de l'Ukraine par la Russie n'a donc pas eu d'impact directs sur nos approvisionnements en matières premières et composants."
Il y a des matières premières critiques ? La Russie est connue pour exporter beaucoup d'aluminium, qui est visiblement utilisé ici pour les munitions…
D'une manière générale, la grande majorité de nos fournisseurs sont européens. L'invasion de l'Ukraine par la Russie n'a donc pas eu d'impact direct sur nos approvisionnements en matières premières et composants.

Les coûts de production ont fortement augmenté, avec l'inflation. C'est le cas, aussi, dans votre industrie ?
Oui. Les coûts de production et des composants ont forcément grimpé un peu. Il y a eu une augmentation du coût de la main-d'œuvre. Mais nous ne sommes pas les seuls à faire face à cela.
Combien de personnes employez-vois ici, à Seneffe ?
Près de 300 personnes en comptant le personnel permanent et les renforts ponctuels.
Y compris les 100 postes supplémentaires que vous avez annoncés la semaine dernière ?
Une partie nous a déjà rejoints, mais d'autres vont suivre.
Quel est le chiffre d'affaires de KNDS Belgium ?
80 millions d'euros, et environ 9 millions de résultat net.
Quand Donald Trump dit que l'Otan ne dépense pas assez pour sa défense et qu'il ne soutiendrait pas les pays membres s'ils ne dépensent pas assez, s'il devait redevenir président des États-Unis, qu'en pensez-vous ?
Je ne commente pas cela. Nous, nous répondons à la demande, et elle a fortement augmenté. Après, le marché de la défense et des munitions, en particulier, fluctue beaucoup, depuis toujours. Là, on est dans une période de forte demande, étant donné le contexte.
"La souveraineté, cela a toujours été la philosophie de la France… Mais la Belgique ne fait pas de préférence nationale."
Il y a une réelle volonté d'être plus souverain ? D'acheter Européen ?
Cela a toujours été la philosophie de la France… Mais la Belgique ne fait pas de préférence nationale.
Elle n'en faisait pas, mais elle commence à le faire. Elle l'a fait en janvier avec FN Herstal, pour des munitions et des armes légères, avec le recours à l'article 346 pour ne pas avoir à ouvrir l'appel d'offres à des entreprises étrangères à la Belgique…
Oui, effectivement.
Quels sont vos concurrents ou partenaires en Europe ? Les Américains raflent-ils beaucoup de marchés, comme dans d'autres domaines de la Défense ?
Les gros fournisseurs européens sont Rheinmetall, une société allemande, Nammo, qui est scandinave, Expal (mais qui fait désormais partie de Rheinmetall), les Tchèques du STV group et les Britanniques de BAE. Et dans les appels d'offres auxquels nous sommes soumis, nous sommes rarement en concurrence avec des producteurs américains.

Les cahiers des charges ont évolué pour favoriser les entreprises européennes ?
Non… Pas de commentaire…
"On fait 90 % de notre chiffre d'affaires en Europe environ. En tout, nous avons une quarantaine de pays clients."
Quels pays sont vos clients ?
On ne peut pas les citer précisément mais ils sont majoritairement en Europe. On fait 90 % de notre chiffre d'affaires en Europe environ. En tout, nous avons une quarantaine de pays clients.
Vous parlez de matériel éprouvé au combat. Comment arrive-t-on à l'éprouver ? Il y a des rapports des champs de bataille ?
Il y a des retours d'expérience. Les militaires commentent les performances effectives du matériel sur le terrain et permettent aux industriels de le modifier pour répondre aux besoins réels en opération.
"Si on prend KNDS de manière globale, les munitions sont effectivement utilisées sur les chars Leclerc, sur les canons Caesar, sur les Leopard 2. Chez KNDS Belgium, on fabrique plutôt des munitions de 76, 80 et 105 mm, de chars précédents."
Quels sont les blindés et canons qui ont recours à vos munitions ? Les chars Leclerc ? Les canons Caesar ?
Nos munitions sont interopérables, normalisées Otan. Elles peuvent être utilisées sur n'importe quel canon ou lanceur qualifié Otan. Si on prend KNDS de manière globale, les munitions sont effectivement utilisées sur les chars Leclerc, sur les canons Caesar, sur les Leopard 2. Chez KNDS Belgium, on fabrique plutôt des munitions de 76, 80 et 105 mm, de chars précédents, qui sont encore beaucoup utilisés. Comme sur le Leopard 1, qui est le modèle livré à l'Ukraine. Mais désormais, il y a les munitions de 120 mm donc qui existent… Il y a des évolutions. Nous produisons donc des munitions de mortier, de moyen calibre, de chars et des munitions "éclairantes", comme ce qu'on appelle les "pots éclairants" de 155 mm, qui permettent d'éclairer les champs de bataille pendant plusieurs secondes ou dizaines de secondes.
Vous travaillez aussi pour les avions ou les navires ?
Non, ce sont des choses bien différentes. Nous faisons du 100 % terrestre. On a des collègues français qui font du terrestre et de l'aérien et des collègues italiens qui font du terrestre et du naval, à l'échelle du groupe. Mais en Belgique, on ne fait que du terrestre.
"En tant qu'industriel, on doit répondre à la demande, aux besoins, et les besoins augmentent. On emboîte le pas."
On entend dire que la guerre est, cyniquement, une bonne affaire pour Nexter, devenu KNDS. Comment appréhendez-vous cela ? Ce sujet a changé dans l'opinion publique, il faut que l'industrie ait les reins solides…
En tant qu'industriel, on doit répondre à la demande, aux besoins, et les besoins augmentent. On emboîte le pas.
Si vis pacem para bellum (qui veut la paix prépare la guerre), c'est la phrase qui ressort souvent dans le public, vous y adhérez ?
Nous sommes là pour que les armées puissent être prêtes.
Mecar a été fondée en 1938. Est-ce qu'il y a eu d'importantes évolutions technologiques dans le domaine des munitions depuis lors?
Les évolutions sont faites par étapes. Avec des standards Otan qui évoluent. C'est la flèche contre le bouclier. Avec des munitions pour tuer/détruire, percer les blindages… il y a l'évolution des technologies, des poudres. L'émergence de nouvelles générations de munitions de 140 mm. Mais le rythme est lent dans ce domaine. Nous avons un projet de munitions guidées par radio. Tout en évitant le piratage, évidemment.

Quelle portée ont les munitions que vous produisez ?
Pour les chars, c'est environ 2000-3000 mètres. C'est du tir direct, il faut voir la cible. Pour le canon Caesar, il peut tirer à plus de 40 kilomètres. C'est la différence entre le char, qui est dans un combat de proximité, et l'artillerie qui est plus à distance…
Les normes ESG (Environnement, Social, Gouvernance) sont parfois indispensables pour les appels d'offres européens. C'est le cas pour vous ? Et est-ce possible d'atteindre la neutralité carbone d'ici 2050 ?
Comme toutes les sociétés industrielles d'une certaine taille, nous sommes soumis à une certaine réglementation ESG qui va entrer bientôt en vigueur. Mais, jusqu'à présent, nous n'avons pas été soumis à des appels d'offres avec critères ESG. Pour la neutralité, il faudra réduire les émissions. On verra ce qu'il faudra mettre en place d'ici là et quelles technologies seront disponibles… Mais on peut aller dans cette direction.
Avez-vous beaucoup de partenaires belges ?
On travaille avec un certain réseau de sous-traitants et fournisseurs. Il y a une centaine de sociétés qui travaillent avec nous en Belgique. KNDS a investi 10 millions sur le site de Seneffe (avec une augmentation de près de 50 % de la capacité de la ligne de chargement d'explosifs. Le groupe va également construire une unité de ceinturage de gros calibres, qui représentera un tiers de la capacité totale du groupe, NdlR).
Et quand on entend que la France n'aurait que quelques semaines de réserves de munitions, ce sont des estimations fantasques ?
Je ne sais pas sur quoi se basent les personnes qui disent ça… C'est difficile de connaître exactement les stocks stratégiques des pays.
"Nous fournissons aussi, à travers le partenariat avec la Défense belge, les munitions de 105 mm destinées à l'armée ukrainienne."
Il y a une évolution de mentalité dans la Défense belge, avec la ministre Ludivine Dedonder (PS). Cela a changé quelque chose pour vous, industriellement ?
On a toujours été partenaire de l'armée belge et on continue de l'être. L'armée a plusieurs partenaires, on ne produit pas tous les calibres dont a besoin la Défense mais nous travaillons ensemble depuis longtemps et continuerons à le faire. Nous fournissons aussi, à travers le partenariat avec la Défense belge, les munitions de 105 mm destinées à l'armée ukrainienne. Nous avons également décroché un contrat record de plus de 150 000 obus pour un pays européen, ce qui entraînera un investissement de 5 millions d'euros pour augmenter les capacités du site.
KNDS a dépensé 300 millions d'euros depuis le début de la guerre en Ukraine, en 2022 ?
À l'échelle de groupe, oui. Et un million d'euros en Recherche&Développement en Belgique.
"La guerre a généré une très forte demande. Cela a un impact sur l'ensemble des acteurs industriels, qui doivent se mettre en ordre de marche (...). Je pense que la Commission européenne prend ses responsabilités pour soutenir l'investissement dans la production"
Enfin, au risque d'être redondant, qu'est-ce que la guerre en Ukraine a changé pour votre industrie ?
Elle a généré une très forte demande. Cela a un impact sur l'ensemble des acteurs industriels, qui doivent se mettre en ordre de marche.
Vous sentez-vous soutenus par le monde politique dans le contexte actuel, s'il y a besoin de l'être ?
Je pense que la Commission européenne prend ses responsabilités pour soutenir l'investissement pour pouvoir augmenter la production, via le plan ASAP ("Act in support of Ammunition Production", NdlR), par exemple. C'est un appel à projets pour augmenter la production de munitions de 155 mm. Et des consortiums d'entreprises se présentent en commun pour pouvoir prétendre à des subventions. On a soumis les projets juste avant la fin d'année et la Commission doit se positionner d'ici la fin du mois de mars.