Gaspard Schnitzler (IRIS) sur l'industrie militaire: "Les États-Unis ont fait un lobbying énorme à Bruxelles"
Les vendeurs d'armes n'ont pas toujours eu le vent en poupe. Mais la guerre a fait changer les mentalités.

- Publié le 22-10-2023 à 14h02
- Mis à jour le 23-10-2023 à 10h29

"L'Europe se trouve à un tournant en matière de politique industrielle de défense. L'invasion russe de l'Ukraine a remis la défense au cœur des priorités des États membres et les choix en cours au niveau européen seront décisifs pour les années à venir", lance Gaspard Schnitzler, directeur de recherche à l'IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques, Paris) et fraîchement nommé responsable du programme Industrie de défense au sein de l'institut. Passé par le Ministère des Armées français, l'homme y a mené des études pendant un an pour alimenter "la réflexion doctrinale et l'anticipation tactique". De passage à Bruxelles pour un colloque qui se consacre - sans surprise - au financement de l'industrie militaire, il nous livre sa vision sur ce business, qui a fortement évolué depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en février 2022. Une de ses spécialités ? Les politiques industrielles de la France et de l'Allemagne. Entretien.
Comment se porte l'industrie européenne de la Défense, dans le contexte actuel ? La politique de désarmement, c'est du passé ?
Après la fin de la guerre froide, l'industrie de défense européenne a été dimensionnée pour des temps de paix, avec des acteurs plutôt de petites tailles par rapport à leurs équivalents américains, et des productions en volumes assez limités. Les stocks étaient vu comme une mauvaise gestion. Mais là, on a effectivement changé de schéma avec la guerre en Ukraine. On s'est rendu compte que nos stocks étaient bien trop réduits pour faire face à une agression et que ce que l'Ukraine utilise en munitions par jour, c'était notre production mensuelle en France par exemple. Il a fallu redimensionner notre industrie, et ça ne se fait pas du jour au lendemain.
Cette guerre a changé les mentalités.
Indéniablement. Tout le monde est convaincu de la nécessité d'augmenter les budgets de Défense. Mais un jour, on le souhaite tous, cette guerre prendra fin, alors est-ce que ce sera socialement acceptable de maintenir un haut niveau de budget de Défense, quand on voit toutes les problématiques sociales ? Est-ce que les populations ne vont pas vouloir investir dans d'autres domaines, comme l'éducation ? Est-ce qu'on va se retrouver avec une industrie de défense surdimensionnée ? On peut se poser la question. Et si cette industrie produit trop, elle sera encore plus dépendante à l'export, comme elle l'est déjà actuellement en France…
C'est pour cela qu'on dit parfois, pour être caricatural, que le ministre de la Défense français, c'est le représentant commercial des industriels de l'armement français ?
C'est un des volets de la stratégie française, ce soutien à l'exportation. Il y a tout un réseau d'attachés à l'armement dans les ambassades à l'étranger.
Donc les industriels français ont des pions bien placés…
Disons des relais, des personnes qui informent et mettent en relation.
Pensez-vous que l'on risque d'avoir une industrie de la Défense trop lourde pour des temps de paix ?
Je pense que l'enjeu principal, c'est de conserver une masse critique. On voit que les conflits deviennent à nouveau de haute intensité entre États. Comme on le voit avec l'Arménie et l'Azerbaïdjan, comme on le voit avec l'Ukraine et la Russie…
On revient vers ce schéma donc, et moins de guérillas ?
Oui, et tout le monde s'accorde à le dire désormais. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y aura pas de conflits asymétriques, mais il y aura les deux. Donc il faut repenser la structure de nos armées.
Certains avancent que les SMP, sociétés militaires privées, permettent, dans une vision très libérale, de répondre à ce problème en cas de "pic" de demande temporaire, sans entretenir une armée trop importante en temps de paix. Même si ça représente des risques, comme on l'a vu avec Blackwater et Wagner.
Ce n'est pas un bon exemple effectivement. Quand on voit les bavures de ces deux milices, Blackwater du côté américain et Wagner du côté russe…
Donc il faut continuer d'investir dans une armée "traditionnelle" ?
Oui, avec des mises en commun des capacités. Les pays européens n'iront jamais seuls dans un conflit de haute intensité. On ira en tant qu'Otan ou en tant qu'Européens.
Est-ce possible ? Quand on voit que Viktor Orban serre la main de Vladimir Poutine lors de sa visite en Chine, on se pose la question de l'unicité de l'Europe sur ces questions…
C'est clair, ce n'est pas évident. La défense, comme l'énergie, ce sont des sujets qui touchent intrinsèquement à la souveraineté des États. C'est dur de se mettre d'accord. Mais ces derniers mois ont prouvé qu'on pouvait être capables de s'accorder sur un certain nombre de choses, dont les paquets de sanctions vis-à-vis de la Russie ou pour l'envoi d'équipements à l'Ukraine. Et la Commission européenne a mis en place des instruments, comme EDIRPA (European defence industry reinforcement through common procurement act, NdlR), qui est un outil qui permet de soutenir les acquisitions en commun. Pour résumer, si trois États membres se mettent ensemble pour faire des achats d'équipements, ils peuvent obtenir un soutien financier de l'UE.
"Le compromis trouvé par les Européens a été bénéfique pour les Américains."
Ce qui permet à certains États d'avancer dans cette voie de "Défense commune" sans attendre que tous soient d'accord…
Exactement. Et ça donne de la visibilité aux industriels, avec des volumes de commandes beaucoup plus importants. Alors que juste après l'invasion de l'Ukraine, il y a eu une fragmentation des achats et un manque de cohérence et d'interopérabilité.
Plutôt positif donc selon vous ?
Oui. Et il y a eu un autre instrument mis en place et adopté plus rapidement, c'est ASAP ("Act in support of ammunition production", NdlR). C'est un instrument, avec des critères similaires, dédié à l'achat de munitions, essentiellement d'obus de 155 mm car c'est ce qui est le plus consommé en Ukraine, et de missiles. Par contre les volumes financiers restent limités. EDIRPA, c'est 300 millions et ASAP c'est 500 millions d'euros. Et cela s'ajoute au Fonds Européen de Défense, qui est antérieur à la guerre en Ukraine, qui est de 1,2 milliard par an et qui se concentre sur la Recherche et le Développement (R&D), et non l'achat de matériel.
Ce sont des instruments qui seront d'application pendant combien de temps ?
Cela doit s'arrêter en 2025. Ce sont des instruments créés à cause de la guerre. Et il faut noter qu'il y a eu des compromis. La France voulait que ces outils servent à acheter du matériel uniquement européen par exemple, alors que d'autres pays ne voulaient pas, car il y avait une urgence à reconstituer des stocks. Le compromis a donc été bénéfique pour les Américains et les Sud-Coréens, qui ont également une forte industrie de Défense. La Corée du Sud livre beaucoup de chars à la Pologne par exemple. Mais l'enjeu par après sera d'avoir des instruments de long terme.
-> Lire aussi: L'industrie belge de l'armement "profite-t-elle" de la guerre en Ukraine ?
Avez-vous vu le potentiel deal entre FN Herstal et l'État belge sur 20 ans ?
Pas précisément mais c'est un engagement sur le long terme, donc c'est une bonne chose pour donner de la visibilité à l'industrie. Et c'est bon pour la souveraineté industrielle.
À propos d'armes légères et de fusils d'assauts, que pensez-vous de la fermeture de la manufacture d'armes de Saint-Etienne, qui produisait le Famas ?
C'est un choix. Il y a beaucoup d'armes légères en Europe. Ils s'en mordent peut-être les doigts maintenant mais recréer une filière de production de fusils d'assaut en France, ça coûterait très cher… Mais c'est vrai que ce qui remplace le Famas, c'est un H&K allemand. C'est un tournant, alors qu'il y a un peu plus de 75 ans les deux pays étaient en guerre.
L'Allemagne pourrait-elle devenir le premier acteur militaire en Europe, si on exclut le fait qu'elle ne détient pas l'arme nucléaire ?
La France demandait à l'Allemagne d'en faire plus mais maintenant, elle a quelque part un peu de crainte d'être challengée à ce niveau oui. Mais l'Allemagne, qui a créé un fonds spécial de 100 milliards d'euros pour moderniser son armée, achète beaucoup d'équipements étrangers non-européens, dont des F-35 américain, du Boeing, de l'équipement israélien, etc. Ce qui nuit un peu à cette autonomie stratégique européenne.
"Ludivine Dedonder est plutôt sur la ligne d'autonomie stratégique européenne."
On dit que l'Allemagne privilégie avant tout ses propres intérêts, dont les intérêts économiques…
Oui. C'est "pragmatique" dans un sens. Mais il y a un manque de stratégie globale. Beaucoup d'observateurs avancent qu'elle n'a pas beaucoup de vision à long terme. Après, pour l'achat de F-35, ils n'ont pas vraiment eu le choix, car ils ont des armes nucléaires américaines sur leur sol et avaient besoin de la certification d'emport de ces armes. Et si les Américains avaient certifié le Tornado (avion européen vieillissant, NdlR), de manière un peu improbable, maintenant, ils le font pour le F-35 mais pas les avions européens plus modernes…
C'est l'argument et la technique américaine pour obliger à acheter du F-35, comme pour le cas de la Belgique ?
Bien sûr. Les Allemands ne voulaient d'ailleurs pas spécialement du F-35. Ils préféraient le F-18, également américain, mais les États-Unis ont poussé à acheter des F-35. Il y a un lobbying énorme fait par la chambre de commerce américaine à Bruxelles. Les Américains étaient hors d'eux lorsqu'ils ont appris les tentatives de protectionnisme européen, alors qu'ils sont les premiers à le faire, ne serait-ce que via le Buy American Act.
Pour revenir sur le potentiel deal entre FN Herstal et l'État belge, est-ce que cela pose un souci de libre concurrence et de marchés publics ?
Il faut savoir qu'avant 2009, le marché de la Défense était exclu des marchés publics européens. Mais depuis cette année-là, ce marché a également été concerné par la règle de mise en compétition dès que les montants dépassent un certain niveau. Mais on a laissé une dérogation possible, via l'article 346, quand les intérêts de sécurité nationale sont en jeu. Alors oui, il y a des pays qui abusent de cet article et la Commission ne fait pas assez de contrôle. Elle ne sanctionne pas vraiment d'ailleurs. Mais pour FN Herstal, en soi, ça me semble pertinent. Et la ministre de la Défense Ludivine Dedonder est plutôt sur la ligne d'autonomie stratégique européenne.
Plus étonnant, l'association de consommateurs Testachats recommandait récemment d'investir dans les industries liées à la Défense, ce qui a soulevé quelques critiques… Qu'en pensez-vous ?
Oui, on m'a dit. Tant mieux. Il faut dire que les entreprises liées à la Défense ont du mal à avoir accès aux financements privés. Il y a un vrai problème à ce niveau.
À cause des normes ESG (environnementales, sociales et de gouvernance), devenues des critères incontournables ?
Entre autres. Et ce sont les PME qui ont le plus de problèmes de liquidités. Il faut qu'on comprenne que les acteurs industriels de Défense contribuent au maintien de nos démocraties.
Si vis pacem, para bellum…
Oui… Il faut un message clair pour éviter de blacklister ces entreprises, qui sont souvent actives dans d'autres domaines que la Défense, comme John Cockerill (Liège, NdlR). Mais depuis l'invasion de l'Ukraine, les avis ont vraiment évolué à ce niveau.
