L'or bleu exploité par Spadel rapporte des millions d'euros par an à la Ville de Spa : "On a tout intérêt à travailler ensemble"
Série d'été | Les sources d'eau font la notoriété de Spa depuis des siècles. Si elles appartiennent à la Ville, elles sont exploitées par le groupe Spadel avec des règles très strictes. Personne ne veut tuer cette véritable poule aux œufs d'or.

- Publié le 06-08-2024 à 08h17

Une commune, une entreprise (3/6) |
"Vous venez pour Brad Pitt ?" La ville de Spa est en effervescence en cette fin de mois de juillet. Cela fait maintenant deux jours que le célèbre acteur américain loge sur les hauteurs de la localité, dans le luxueux Manoir de Lébioles pour le tournage d'un film. De quoi attirer les curieux. "On a eu des fans qui nous ont demandé si on l'avait aperçu, mais je crois qu'il a trop d'argent pour venir faire les soldes chez nous", rigole Manon, vendeuse dans un magasin de vêtements du centre-ville. Tant pis pour le beau Brad qui ne profitera pas du lot de chaussettes bariolées avec une réduction de 50 %.
Un été chargé : "On est sur les rotules"
Le long de la rue royale, le soleil brille et les amateurs de vitesse sont au rendez-vous. Allemands, Néerlandais ou Espagnols arborent fièrement les couleurs de leurs écuries et pilotes favoris. Nous sommes à la veille du Grand Prix de Francorchamps et la planète de la Formule 1 a les yeux tournés vers Spa. La ville d'eau est au bon milieu de son "triptyque" annuel. Après les Francofolies, place au Grand Prix, avant le Royal festival (théâtre, cirque, …), surnommé le petit festival d'Avignon et qui a lieu jusqu'au 18 août prochain. Mais à mi-parcours, certains tiraient déjà la langue à Spa. "On est sur les rotules ", souffle un serveur de la Brasserie des Thermes. "L'été est toujours une période chargée, insiste une commerçante du centre. Mais les gens ne viennent pas que pour tous ces évènements : ils sont aussi là pour visiter notre magnifique région".
La ville de Spa, c'est tout d'abord son eau. Tout s'est développé autour d'elle".
Et viennent-ils pour cette eau, célèbre à travers le monde au point d'avoir donné le nom de Spa à un terme générique – celui d'un centre de beauté et de remise en forme- dans de nombreuses langues ? "Bien sûr qu'ils viennent pour l'eau aussi, affirme Charlotte Guyot-Stevens (MR), échevine des Finances. La ville de Spa, c'est tout d'abord son eau. Tout s'est développé autour d'elle".
Un deal très lucratif pour la Ville
En fait, on peut parler de véritable or bleu pour la localité des Ardennes liégeoises. Sur chaque litre vendu par Spa Monopole, la ville, qui reste propriétaire des sources, touche une redevance. Or, le groupe Spadel, dont fait partie Spa Monopole, a commercialisé près de 500 millions de litres d'eau l'année dernière. Certes, tout n'a pas été produit à Spa : le groupe exploite aussi de sources à Lorcé (eau de Bru) en France ou en Angleterre, mais le montant reste colossal pour une ville de 10 000 habitants. "Oui c'est une redevance importante, admet Charlotte Guyot-Stevens qui reste discrète sur le montant exact. "On parle de plusieurs millions d'euros par an, mais pas plus de dix.."
Un passage de Pierre Le Grand qui change tout
Spa et son eau, c'est une histoire d'amour qui dure depuis des siècles. En 1547, déjà, Agustino, médecin du roi d'Angleterre, Henri VIII, séjourna à Spa et contribua à faire connaître les eaux locales. Mais c'est l'arrivée en 1717, de l'Empereur Pierre Le Grand "himself", qui en fit un lieu incontournable pour la noblesse du Vieux continent, au point d'être surnommée le "Café de l'Europe" par l'empereur Joseph II.
Les gens remarquaient qu'ils n'étaient jamais malades quand ils buvaient de la Spa et même qu'ils guérissaient de certaines maladies".
"À l'époque, c'était surtout les eaux ferrugineuses et carbogazeuses naturelles qui étaient connues, explique Claude Defosse, ancien hydrogéologue de Spa Monopole. Grâce à la présence de gaz carbonique, l'eau restait stérile et ainsi autodéfensive vis-à-vis des germes. La microbiologie était encore inconnue, mais les gens remarquaient qu'ils n'étaient jamais malades quand ils buvaient de la Spa et même qu'ils guérissaient de certaines maladies. Cette eau avait des effets bénéfiques contre les infections, mais aussi contre l'anémie, notamment".
Si au début, les cures constituaient simplement à boire un maximum d'eau, le thermalisme se développa rapidement à Spa. On raconte que beaucoup de choses se passaient dans la localité liégeoise, dont des intrigues et des fêtes mémorables, pour les nantis d'alors. Et la journée, rien de tel qu'un passage par les thermes pour se remettre des excès de la veille. En 1868, l'établissement des "Thermes de Spa", doté de 54 baignoires équipées fut construit. Le bâtiment, totalement rénové en 2003 avec notamment la création d'un funiculaire, reçoit encore la visite de milliers de curistes par an. Et dans les thermes aussi, l'eau est gérée par Spa Monopole.

Au début du thermalisme, l'eau de Spa était déjà commercialisée par différents petits embouteilleurs. "On faisait très attention à ne pas faire entrer l'oxygène pour que le fer ne précipite pas trop et on exportait vers la France et une bonne partie de l'Europe". En 1921, la commercialisation de l'eau passe à une vitesse supérieure avec la création de Spa Monopole par le chevalier de Thier. Avec un groupe de banquiers locaux, ce dernier rachète tous les embouteilleurs locaux et signe un "deal" avec les autorités sous forme d'une concession exclusive. Les sources restent la propriété de la ville, mais l'exploitation revient à Spa Monopole, avec une obligation pour l'entreprise de gérer les sources "en bon père de famille". "Il faut garder la minéralisation de l'eau et préserver les nappes phréatiques" résume M. Defosse.
Un tragique accident d'avion
Ces conventions sont revues périodiquement : la dernière a été signée en 1974 ("après des longues discussions") et la prochaine aura lieu… en 2039. "Mais le Collège se réunit tous les trois mois avec les responsables de Spa Monopole", insiste l'échevine des Finances. On a tout intérêt à travailler ensemble et d'avoir de bonnes relations". Charlotte Guyot-Stevens prend l'exemple du tragique accident d'avion qui a eu lieu au début de l'été à proximité de l'aérodrome de Spa. "Dans ces cas-là, chacun sait ce qu'il doit faire. Les pompiers, bien sûr, mais aussi les ingénieurs de Spa Monopole qui doivent intervenir rapidement pour éviter que la nappe phréatique soit polluée".
"Un non-sens écologique"
Spa Monopole, ou plutôt le groupe Spadel, c'est aussi une famille. Celle des du Bois qui ont investi dès le départ dans les eux spadoises. Aujourd'hui Marc du Bois possède 92 % du groupe. "La famille est fort exigeante, mais elle est aussi très reconnaissante envers les gens qui travaillent pour eux", développe M. Defosse. Le groupe s'est diversifié, notamment avec l'arrivée sur le marché d'eaux aromatisées. Peut-il encore grandir ? "Pour l'instant, Spadel a trouvé un équilibre commercial, analyse l ancien hydrogéologue. Avec 50 % des ventes, la clientèle des Pays-Bas est la plus importante. Le marché pour le groupe, c'est surtout le Benelux. Même si l'eau est connue partout, ce serait un non-sens écologique d'envoyer des bouteilles de Spa aux États-Unis. Ce serait contre la protection de la nature qui est la raison d'être de l'entreprise".
L'usine de Spa Monopole attire près de 30 000 visiteurs par an. Elle emploie aussi de nombreux Spadois. "Il y a effectivement beaucoup de monde qui est passé par là", sourit Charlotte Guyot-Stevens. On est aussi très soutenus par Spadel lors des événements que nous organisons". Bref, pas de plainte de voisinage, une exploitation sans excès et des rentrées financières de tous côtés : pour l'instant, ce partenariat entre la ville et l'entreprise coule de source.
Série d'été : une commune, une entreprise
Rien que par leur nom, certaines entreprises sont immédiatement associées à une commune ou à une ville. C'est le cas de Spadel pour Spa ou la Raffinerie tirlemontoise pour Tirlemont. D'autres le sont aussi, mais sans qu'on le sache forcément. C'est le cas notamment du groupe pharmaceutique international GSK pour Rixensart ou Materne à Floreffe. La Libre Eco a choisi six entreprises fortement implantées dans une localité du pays pour découvrir leur histoire depuis leur implantation, chercher à savoir s'il y a des interactions avec la commune et ses habitants, s'il y a eu des nuisances à résoudre ou des compensations pour rendre la cohabitation plus agréable.
- Dimanche 4 août : Materne à Floreffe
- Lundi 5 août : Aubel à Aubel
- Mardi 6 août : Spadel à Spa
- Mercredi 7 août : Raffinerie tirlemontoise à Tirlemont
- Jeudi 8 août : GSK à Rixensart
- Vendredi 9 août : Viangro à Anderlecht