"Payer la bière 8 euros en sortie de brasserie, c'est devenu un non-sens"
Le dossier de La Libre Eco | Les brasseurs qui mettent la clé sous la porte s'enchaînent dans le pays de la bière. La "tendance" bière s'essouffle-t-elle ? Et les tensions avec les Etats-Unis de Donald Trump ont-elles des impacts sérieux ?

- Publié le 25-04-2025 à 13h21
- Mis à jour le 25-04-2025 à 19h06

Une hécatombe : les faillites ou fermetures de brasseurs s'enchaînent en Belgique ces derniers mois. Brasserie de Brunehaut (une des plus anciennes, fondée en 1890), la Brasserie de Liège, En Stoemelings, La Manufacture Urbaine… Brasseurs et micro-brasseurs sont clairement sous pression. Entre une "mode" qui s'essouffle, des coûts qui ont explosé et un pouvoir d'achat des consommateurs mis à rude épreuve, le tout dans un contexte international peu propice à la croissance, difficile de s'en sortir.
Si les géants comme AB InBev ou Heineken (qui détient Alken Maes) tirent leur épingle du jeu grâce à leurs économies d'échelle et leur présence mondiale, les brasseries plus traditionnelles et les micro-brasseries sont plus sévèrement secouées. Précisons que la Belgique comptait environ 130 brasseurs dans les années 2000 et est passée à près de 450 en 2010. C'est beaucoup. Peut-être était-ce trop. On tourne désormais autour de 400 entités.
"La bière à 8 euros en sortie de brasserie, c'est devenu un non-sens"
Mais tout n'est pas noir non plus. Joël Galy, qui a fondé la brasserie "La Mule" à Schaerbeek en 2021, à la sortie du confinement provoqué par le Covid-19, estime que les brasseurs doivent et peuvent s'adapter.
"J'ai fait une croissance de 15 % l'année dernière, je ne me plains pas", entame-t-il, en parlant de sa production. "Mais clairement, il n'est plus possible d'ouvrir une brasserie sans un bar attenant. Il faut aller chercher le client directement. Un vrai bar et pas juste un petit point de dégustation", explique-t-il.

Cela permet d'assurer une trésorerie immédiate et évite les délais de paiement des gros "clients" (NdlR: les patrons d'établissement), explique-t-il. Les clients boivent… et abreuvent directement le brasseur. Loin du cliché du brasseur artisanal isolé en campagne, l'activité est donc plus urbaine, plus hybride. "Je suis au milieu de Schaerbeek, donc c'est plus facile pour moi. Je ne suis pas en plein milieu des Ardennes ou dans le fin fond du Namurois. Il y a un besoin de se citadiniser pour les brasseurs", poursuit-il. D'être plus proche des buveurs donc.
Pour lui, il leur faut également organiser des événements (et pas forcément des "festivals de la bière"), toucher un public large et non plus uniquement les "beer geeks", comme il surnomme les amateurs les plus pointus, qui s'étaient multipliés il y a quelques années. "Ils se sont enfermés dans leur cave pendant la pandémie et ne sont plus sortis", plaisante-t-il.
Les bars à bières comme Le Barboteur et le Python, à Schaerbeek, semblent néanmoins toujours avoir du succès. "Oui, ils ont une clientèle et ils bénéficient d'une certaine clarté, avec une grosse dizaine de lignes de bières différentes, mais les bars avec 40 lignes différentes, avec des nouveaux produits régulièrement, ça ne va plus. On le voit : Brussels Beer Festival, Swafff Festival, c'est fini. Ce public s'est réduit à peau de chagrin", avance-t-il.
"La crise énergétique est également passée par là. Il n'y a plus les mêmes moyens. Et payer la bière à 8 euros en sortie de brasserie, c'est devenu un non-sens", constate le brasseur.
Les plus puissants emportent la mise
"Je ne souffre pas trop de la concurrence des autres micro-brasseries. Je suis un peu en dehors de ce qu'il se fait en "craft" (bières artisanales, NdlR), puisque je vise davantage le buveur de Jupiler que celui de bières IPA (Indian Pale Ale, une des bières spéciales amères qui étaient à la mode ces dernières années, NdlR)", reconnaît Joël Galy. "Mais l'Horeca ne va pas bien du tout. Donc les gros brasseurs reviennent à la charge auprès des gérants avec de super contrats. Et quand une entreprise propose de grosses enveloppes pour distribuer exclusivement ses bières, c'est difficile de refuser pour les patrons de bars ou de restaurant. Et je comprends les établissements mais ça étouffe la concurrence. Les industriels arrivent à reprendre des lieux qui sont désormais hors de notre portée. Comme le Dillens à Saint-Gilles, repris par AB InBev", avance le patron de La Mule.
"Pour eux, lâcher 50 000 euros pour sponsoriser un bar, ce n'est rien. Pour nous, c'est inconcevable."
"La consommation baisse en général mais ça permet aux grands groupes d'asseoir encore leur présence, et d'écouler leurs boissons. Pour eux, lâcher 50 000 euros pour sponsoriser un bar, ce n'est rien. Pour nous, c'est inconcevable. Et si le gérant fait faillite, les groupes restent propriétaires de l'immobilier. Donc ils ne s'inquiètent pas. Il n'y a plus de négociations possibles, c'est intangible, crise ou non, ils l'auront toujours", poursuit-il.
Des marges compliquées même avec de "super chiffres"
Enfin, pour le patron de La Mule, il n'y a pas forcément "trop" d'établissements Horeca, comme on l'entend parfois, mais plutôt un problème de marges. "Les établissements sont pleins ! Mais ils ne font pas de bénéfices. Et si on réduit le nombre d'établissements, on va mettre des gens au chômage (et lui perdra des gros clients, NdlR)", prévient-il. "Il faut promouvoir la consommation à l'extérieur du domicile. Ça rapporte de l'argent à l'État. Un tiers de mon chiffre d'affaires finit dans les poches du gouvernement. On crée de la richesse ! Qu'il y ait des taxes, c'est logique", poursuit-il.
"Mais pour payer un salaire à 2 100 euros par mois à un employé, ça coûte 60 000 euros au patron par an. Il faut pouvoir le sortir. Les flexi-jobs et les jobs étudiants proposés par le gouvernement Arizona, ce sont des demi-solutions. C'est n'importe quoi. L'indexation et la fiscalité du travail empêchent d'embaucher des gens qualifiés. C'est vrai que c'est compliqué de baisser la TVA sur l'alcool mais baisser les charges n'est pas impossible. L'Horeca est le premier pourvoyeur d'emplois à Bruxelles", tape-t-il du poing.
"On n'a pas la force de frappe d'un grand groupe comme Audi (qui a néanmoins fermé ses portes à Forest, NdlR) pour avoir des aides. On a le nez dans le guidon et on ne se fédère pas. Mais si on continue avec ces charges, il va y avoir de plus en plus de fermetures et d'emplois précaires. Ça ne réglera pas le problème", termine-t-il.
La tempête Trump
Une autre source de difficulté pour les brasseurs belges est la situation aux États-Unis. Certes, AB InBev produit sur place et est donc exempté de taxes douanières, et la plupart des brasseries belges exportent relativement peu en hectolitres aux USA par rapport aux exportations dans le reste du monde. Mais certains sont plus touchés que d'autres. C'est le cas de la Brasserie Huygue, qui produit la célèbre Delirium Tremens. Cette dernière réalise près d'un cinquième de son chiffre d'affaires chez les Yankees. "On a fait 12 millions de dollars, sur un chiffre d'affaires total d'environ 51 millions d'euros", reconnaît-il.
"Si Trump ne surtaxe pas tout, je vois un avenir positif pour nous aux États-Unis."
"AB InBev a ouvert la voie aux brasseurs belges aux États-Unis il y a quelques décennies, il faut reconnaître. On en a profité. Pour Chimay, Lindemans, Duvel et nous, c'est un marché important. On a une filiale là-bas pour la distribution depuis 2018 mais tout est produit en Belgique. Donc soumis aux droits douaniers", ou potentielles futures taxes. "J'ai réussi à exporter 32 containers avant les annonces de taxes de Donald Trump, même s'il est revenu dessus depuis. Ça sauve mon année puisque j'ai 6-7 mois de stock, j'ai de quoi voir venir. Mais si Trump ne surtaxe pas tout, je vois un avenir positif pour nous aux États-Unis. On recommençait à croître là-bas. Mais comme l'Europe vient de mettre de grosses amendes à Meta et Google, je crains que ça ne va pas améliorer la situation. On est dans une période de dilemme difficile", termine-t-il.