Les brasseurs se fichent (un peu) des taxes et se moquent (un peu) de Donald Trump : "Ce brave gars n'a pas fait d'études"
Les brasseurs belges, qui traversent une crise importante actuellement et sont directement concernés par les taxes de représailles de Donald Trump, prennent du recul. Et alertent des dangers… pour les Américains.

- Publié le 04-04-2025 à 06h40
- Mis à jour le 20-02-2026 à 17h08

Après le "show" de Donald Trump mercredi soir et ses innombrables taxes de représailles envers le monde entier, un secteur belge, directement visé, montre néanmoins des signes de confiance : celui des brasseries. Pourtant, le secteur traverse déjà une crise relativement profonde. Plusieurs brasseries ont fermé leurs portes récemment.
Mais, alors, pourquoi cette confiance ? Si les incertitudes sont nombreuses quant à la portée réelle des mesures annoncées par Donald Trump, les brasseurs belges refusent donc de céder à la panique. À la différence d'autres secteurs très dépendants du marché américain, "l'exposition" directe de la bière belge aux États-Unis est étonnamment plutôt limitée – sauf pour une poignée de brasseurs ayant fortement misé sur ce marché -, et la diversification opérée ces dernières années offre une relative sécurité.
"Trump provoque, c'est son style."
On ne parle pas des géants comme AB Inbev qui disposent de sites de production sur le territoire américain mais plutôt des fleurons des bières spéciales belges qui produisent chez nous et exportent, par navires complets, le fruit houblonné de leur travail.
Une menace floue, mais surveillée
Pour Krishan Maudgal, directeur de la Fédération des Brasseurs belges, l'heure n'est pas à la panique.
"Il y a encore beaucoup de points d'interrogation. Les textes officiels ne sont pas encore publiés. On ne sait pas si les 20 % annoncés (et finalement 25%, annoncés ce vendredi, NdlR) sont en plus des 25 % qui concerneraient l'aluminium, notamment pour les canettes. Et même là, reste à savoir : sur quoi seront-ils appliqués ? Le prix départ brasserie ? Le coût à l'arrivée au port aux États-Unis ? Le litre ? On n'en sait rien du tout". Pas d'effroi donc.
"Trump provoque, c'est son style. Mais il faut prendre du recul. Les brasseurs belges ont su diversifier leurs marchés. En 2023, les exportations vers les États-Unis représentaient seulement 196 000 hectolitres sur 15 millions, soit environ 1,3 % des exportations et 0,01 % de la production totale. Ce n'est pas ce qui va déstabiliser tout le secteur."
Les exportations vers les États-Unis représentaient seulement 196 000 hectolitres sur 15 millions d'hectolitres exportés par la Belgique.
Le problème : une perte d'ancrage et d'image
Si la taxation américaine risque de chatouiller sans bouleverser l'équilibre du secteur, l'enjeu est ailleurs : dans l'image de marque de la bière belge sur le marché américain.
"Les bières belges ont joué un rôle clé dans le mouvement 'craft' (microbrasseries etc., NdlR) aux États-Unis", rappelle Krishan Maudgal. "Nous sommes une référence mondiale en matière de bières spéciales. Voir notre présence se réduire, c'est un recul symbolique, pas seulement commercial, qui pourrait avoir des effets à long terme."
Pour les grands groupes comme AB InBev, qui disposent de sites de production locaux aux États-Unis, l'impact est encore plus marginal, à l'exception possible des coûts liés aux taxes sur l'aluminium donc qui impacteraient la rentabilité de la production aux États-Unis.
Un marché symbolique mais non vital
À la Brasserie Dubuisson, on tempère également. "Les États-Unis, ce n'est pas un énorme marché pour nous", explique Hugues Dubuisson, directeur de l'entreprise familiale. "On y vend environ 1 % de notre production". Le brasseur hennuyer voit surtout dans ces annonces une complication regrettable, mais pas un obstacle insurmontable.
"Ça m'embête, mais ça ne mettra pas en péril ma brasserie"
"Oui, cela va freiner nos efforts pour redynamiser notre présence là-bas, mais ce n'est pas une catastrophe. Mais l'impact pourrait être plus concret pour d'autres brasseries", avance-t-il. La stratégie de Dubuisson s'est recentrée ces dernières années sur les marchés belges et frontaliers, où la culture brassicole est plus proche et les circuits plus courts. "On est un peu tributaire des distributeurs pour le marché américain. Donc la "grande exportation", comme aux États-Unis, n'a jamais été une priorité", avance-t-il, convaincu que la bière belge y restera tout de même incontournable.
"Personne ne voulait de ce débat malheureux pour l'économie mondiale. Mais la diversification de nos marchés porte ses fruits et ces taxes ne sont pas la fin du monde", renchérit Krishan Madgal.
Trump, un ignare ?
Critique, le directeur de la célèbre brasserie Chimay Pierre-Louis Dhaeyer, se veut plus acide sur la stratégie de Donald Trump.
"Est-ce que c'est ennuyeux ? Oui. Est-ce qu'on est super inquiets ? Non. Les États-Unis, C'est 6 % de nos volumes. Il y aura une taxe de 20 % potentielle, mais on n'y est pas encore. Ça m'embête, mais ça ne mettra pas en péril ma brasserie", lâche-t-il, conscient que les bières belges ne sont de toute façon pas compétitives sur le marché des bières "pas chères". En clair, les Américains plus aisés, son public cible, ne verront pas trop la différence, selon lui.
"Mais là où tous les brasseurs belges sont plus inquiets, c'est qu'avant on pouvait se retourner sur d'autres marchés. Mais ça, ça n'existe plus. L'ensemble des marchés à l'export s'est refermés à cause de récession."
"On verra aussi comment va réagir notre distributeur américain. Car s'ils vendent moins, il se pourrait qu'ils diminuent leurs propres marges, pour ne pas trop perdre de volumes. C'est extrêmement difficile à mesurer. Alors même si je ne perds que 3 %, ça m'ennuie car on est aux USA depuis au moins 40 ans et que c'est un marché emblématique. Mais on est lilliputiens dans le grand monde brassicole, à côté d'AB Inbev et Heineken", explique-t-il.
"Mais là où tous les brasseurs belges sont plus inquiets, c'est qu'avant on pouvait se retourner sur d'autres marchés. Mais ça, ça n'existe plus ; L'ensemble des marchés à l'export se sont refermés. À cause de la récession, comme en Chine ou en Italie, et à cause des microbrasseries locales qui se sont développées dans les différents pays. Et on ne récupère plus non plus sur les marchés de proximité comme en France ou aux Pays-Bas, car on boit moins de bière qu'avant, et moins d'alcool. On est vigilants, mais pas démesurément inquiet. On peut et on va devoir négocier", explique-t-il.
"Les entreprises américaines vont faire du lobbying contre ces taxes."
"Rappelons à Trump qu'il y a des entreprises et des distributeurs qui vendent ces biens importés. Ces taxes vont perturber les chaînes de production, les chaînes logistiques. On voit que ce brave garçon n'a pas vraiment étudié la macroéconomie. Moi oui. Il n'y a pas que l'Europe qui va souffrir. Les entreprises américaines vont faire du lobbying contre ces taxes", termine-t-il.
Vendredi, le ministre belge des Affaires étrangères Maxime Prévot (Les Engagés) a réagi. "En jouant avec les allumettes, les Américains vont se brûler. L'Union européenne va y réagir de manière ferme", a-t-il commenté.
