L'Union européenne s'apprête à répliquer aux tarifs de Donald Trump pour contraindre les États-Unis à négocier
Le président américain Donald Trump a annoncé que les produits européens seraient frappés de droits de douane de 20 %. La présidente de la Commission maintient son appel au dialogue, mais prévient que l'Europe ne restera pas sans réaction.
- Publié le 03-04-2025 à 21h30
- Mis à jour le 04-04-2025 à 09h05

Ursula von der Leyen a pris le temps de peser ses mots avant de s'exprimer sur le déclenchement, par Donald Trump, d'une avalanche de (sur) tarifs douaniers universels – dont 20 % sur les produits de l'Union européenne (UE) importés aux États-Unis. Le président américain s'est exprimé devant la Maison-Blanche vers 22 heures belges. La présidente de la Commission a attendu 5 heures de matin pour répondre, de Samarcande, en Ouzbékistan, où elle participe à un sommet avec les dirigeants des pays d'Asie centrale.
Un coup très sévère pour l'UE
L'Europe n'est pas la plus durement frappée, mais l'imposition de droits de douane de 20 % sur les produits européens va provoquer un choc économique sévère pour l'Union. "Nous pensons que la methodologie pour arrover ces tarifs n'est ni crédible, ni justifiée", peste une source européenne. "Il ne semble pas y avoir d'ordre dans le désordre", a cinglé Ursula von der Leyen.
Ces "droits réciproques" s'ajoutent aux droits de douane de 25 % imposés par les États-Unis sur l'acier et l'aluminium européens, depuis le 12 mars, ainsi que sur les voitures et pièces automobiles, dès le 3 avril. Selon la Commission, 70 % des biens européens franchissant l'Atlantique, représentant une valeur de 380 milliards d'euros, seront touchés par les mesures tarifaires. Quelque 290 milliards d'euros de marchandises seront affectés par les droits universels de 20 % ; 66 milliards par les tarifs sur les voitures et 26 milliards par des droits sur l'acier et l'aluminium. De 7 milliards d'euros, actuellement, les droits de douane sur les exportations européennes atteindront 80 milliards. "Nous craignons que ne soit pas encore terminé", glisse une source européenne, rappelant que les secteurs pharmaceutique, des semi-conducteurs et du bois sont également dans le collimateur de Donald Trump.
Ursula von der Leyen a répété que l'UE est disposée à discuter avec les États-Unis de la façon de régler les problèmes globaux du commerce mondial, mais aussi des échanges transatlantiques. Mais elle a également souligné que les Européens "sont prêts à réagir". Comment ?
L'Union doit répliquer
"L'Union européenne n'a pas d'autre choix que de répliquer", affirme Niclas Poitiers, chercheur spécialisé dans le commerce international au centre de réflexion Bruegel. "Trump est une brute, qui ne respecte que la force. L'Europe doit montrer qu'elle a le pouvoir et la volonté de répliquer. Sans oublier que la Chine et d'autres pays observeront aussi sa réaction", poursuit l'Allemand. Pour l'heure, cependant, la Commission garde un secret jaloux sur ses plans, précisant qu'elle se donne le temps de l'analyse. "Une manière de réagir est de traiter la situation comme dans un conflit commercial classique, comme l'UE l'a fait par exemple pour les tarifs sur l'acier et l'aluminium en annonçant des tarifs d'un volume équivalent sur les exportations américaines dans l'UE", rembobine Niclas Poitiers.
La Commission avait annoncé, le 12 mars, des contre-mesures pour un montant de 26 milliards d'euros. Celles-ci devaient rentrer en vigueur le 1er avril, mais la date a été reportée au 15 avril. Il faut dire que le 15 mars le président Trump, constatant que le bourbon allait être taxé à 50 %, a menacé de taxer les vins et spiritueux à 200 %. L'exécutif européen assure n'avoir pas reculé, mais reconnaît avoir choisi d'adapter sa tactique, sans pour autant changer de stratégie. Il a multiplié les consultations avec les États membres et les secteurs économiques et devrait publier sa nouvelle liste de produits visés ce lundi. Le travail se poursuit pour répondre aux 25 % de droits sur les voitures.

L'exercice de la réplique tarifaire est délicat. "L'UE cherchera toujours à ne pas saper la légitimité de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Elle peut retirer des concessions tarifaires qu'elle a données aux États-Unis dans le cadre de l'OMC", avance Yves Melin, fondateur d'un cabinet d'avocats spécialisé dans les questions commerciales et douanières, et maître de conférences à HEC-Liège. "Nous essayons de les frapper là où ça fait mal, sans trop nous blesser nous-mêmes. Et nous tentons aussi de partager le fardeau", entre les États membres et les différents secteurs, précise une source européenne. L'une des tactiques européennes est "de viser les produits de certaines circonscriptions qui ont voté Trump, pour avoir un impact politique maximum", souligne Niclas Poitiers. "On pourrait viser des produits américains qui portent préjudice aux industries européennes", complète Yves Melin. Ce n'est pas sans risque de retour de bâton. "Nous n'irons pas au-delà du préjudice subi. Nous ne voulons pas l'escalade", désamorce l'eurodéputé social-démocrate allemand Bernd Lange, président de la commission du commerce international du Parlement européen.
Par ailleurs, il est impossible pour les Européens de répliquer en miroir en imposant des tarifs de 20 % sur tous les produits américains. "Nous n'allons pas taxer des produits dont nous avons besoin", comme le pétrole ou le gaz naturel liquéfié (GNL), "ce serait stupide", pointe une autre source européenne. De plus, la balance commerciale pour les biens étant très favorable à l'UE (187 milliards d'euros entre octobre 2023 et septembre 2024), "celle-ci devrait imposer des droits encore plus élevés que les droits américains" pour obtenir un effet comparable aux tarifs réciproques, indique Niclas Poitiers. Aussi, la réponse européenne devrait-elle également emprunter d'autres voies.
Les services dans le viseur
"L'Union européenne possède un énorme pouvoir de nuisance vis-à-vis des États-Unis", avertit Maître Melin. Ce pouvoir peut s'exercer en ciblant les services, où la balance commerciale penche du côté des États-Unis, pour un montant 140 milliards d'euros. L'arsenal européen de défense commerciale comprend un instrument anti-coercition, qui serait le plus approprié pour le faire.

Disponible depuis 2023, il n'a encore jamais utilisé jusqu'ici. Il donne beaucoup de pouvoir à la Commission pour restreindre ou retirer, avec l'accord des États membres, les autorisations et les licences d'entreprises de pays tiers ou leur accès aux marchés publics européens. Il permet de viser des services ou des entreprises en particulier, comme les géants du numérique, comme Meta, Amazon ou X.
La Commission envisage toutes les options, sans dire si elle s'apprête à faire usage de cet instrument. "La question est aussi de savoir s'il y a une majorité d'États membres pour supporter cette option", interroge le chercheur de Bruegel. On pourrait avoir une idée du point de vue des uns et des autres, lors de la réunion des ministres européens du Commerce, lundi, à Luxembourg. Autre problème : sa mise à feu est lente, de l'ordre de plusieurs mois, rappelle Yves Melin.
Contraindre Washington au dialogue
"Il n'est pas trop tard pour répondre aux préoccupations par les négociations", a plaidé la présidente von der Leyen, jeudi matin. "Les représailles sont un moyen, pas une fin en soi. Elles doivent servir d'incitation au dialogue, et nous mettre en position de force", souligne-t-on dans les coulisses européennes. Selon Yves Melin, "cela va être un processus de négociation où les Européens vont faire savoir aux États-Unis tout le mal qu'ils peuvent leur faire, en disant que ce n'est pas leur souhait". Niclas Poitiers ajoute : "Quand on entre dans une négociation, il faut avoir quelque chose à offrir à l'autre partie. Cela pourrait être de mettre un terme aux mesures de rétorsion".
Le commissaire européen au Commerce, Maros Sefcovic, qui s'est déjà rendu deux fois à Washington, devrait avoir un contact avec son homologue américain Howard Lutnick, ce vendredi. L'UE est prête à parler, mais de quoi ? Et les États-Unis sont-ils prêts à dialoguer ? L'une des visées des mesures américaines est d'obtenir des tarifs plus bas de la part de l'Union, bien que le taux effectif ne soit, déjà, que de 1,2%. L'UE pourrait proposer des droits de douane sur les voitures américaines de 10 à 2,5 %, s'engager à acheter (encore) plus de GNL et d'armes aux États-Unis, leur dire qu'elle est prête à œuvrer pour une approche commune vis-à-vis de la Chine. "Trump est allé tellement loin que c'est difficile de voir comment cela pourrait se conclure de façon raisonnable juste en proposant d'acheter pour quelques milliards de GNL supplémentaire", tempère Niclas Poitiers. Yves Melin estime que les Européens peuvent nourrir l'espoir de voir les tarifs à 10 %, mais pas au-delà, parce que l'administration Trump veut faire des droits de douane une source de revenus.
L'administration Trump fait aussi pression pour que l'Europe lâche du lest sur les réglementations sanitaires, phytosanitaires, numériques, environnementales… qui déplaisent aux entreprises américaines. "La législation européenne n'est pas négociable", gronde Bernd Lange.
Le travail sera sans doute de très longue haleine. "C'est impossible de prévoir comment la situation va évoluer. Les États-Unis commencent des négociations avec peut-être une vingtaine de pays du monde, Ça peut prendre des années", avertit Yves Melin.
