Financement de la tech belge : faut-il s'inquiéter de la chute des levées de fonds en 2025 ?
Le bilan annuel d'Agoria révèle une réduction de moitié des "tours de table". "L'année 2024 a été une anomalie. Le marché a repris son rythme annuel", rassure la fédération des entreprises technologiques.

- Publié le 18-12-2025 à 06h36

Comme elle le fait chaque année de manière très minutieuse, Agoria a recensé l'ensemble des levées de fonds réalisées, depuis le 1er janvier, par les jeunes sociétés technologiques belges en croissance (start-up et scale-up). Ce décompte 2025, dont La Libre a pu prendre connaissance en primeur, était particulièrement attendu après une année 2024 de tous les records.
Inutile de tourner autour du pot : le cru 2025 n'a pas la saveur de son prédécesseur. En effet, selon le décompte annuel d'Agoria (clôturé au 17 décembre), les entreprises technologiques belges – hors biotechs – ont levé, cette année, 772,08 millions d'euros. En 2024, la tech belge avait enregistré un montant record de levées de fonds d'1,459 milliard d'euros.
Malgré cette chute brutale des augmentations de capital en faveur de la tech belge, Agoria note que le nombre de "deals" est resté "étonnamment" stable d'une année sur l'autre : 133 tours de financement en 2025 contre 134 en 2024.
"Le marché du financement de la tech belge a retrouvé son rythme naturel: moins de "deals" qu'il y a quelques années, une sélectivité accrue et un modèle du capital-risque en phase de redéfinition."
L'année 2025 marque-t-elle un nouveau coup d'arrêt dans la croissance (quasi) constante, depuis une dizaine d'années (voir notre infographie), des investissements en capital-risque dans les jeunes pousses et autres pépites technologiques belges ? Pour Frederik Tibau, expert Digital Innovation & Growth chez Agoria, ce n'est pas le cas. "Le marché du financement de la tech belge, dit-il, a retrouvé son rythme naturel : moins de "deals" qu'il y a quelques années, une sélectivité accrue et un modèle du capital-risque en phase de redéfinition".

Pour l'expert d'Agoria, auteur du bilan annuel des levées de fonds, l'année 2024 doit être vue comme une "anomalie" et "un record qu'un pays de la taille de la Belgique ne peut raisonnablement espérer reproduire chaque année". Le cru 2024 avait été boosté par un petit nombre de tours de table exceptionnellement élevés. Ce fut le cas pour Lighthouse (350 millions d'euros) et de Tree Energy Solutions (140 millions). Si l'année 2025 paraît modeste en comparaison, Frederik Tibau estime qu'elle s'inscrit dans la lignée de l'évolution observée depuis plusieurs années.
Un écosystème dynamique et robuste
Pour Paul Risopoulos, investment manager chez ScaleFund, un fonds de capital-risque d'amorçage ("early stage") basé à Bruxelles, il n'y a aucune raison de craindre une contraction généralisée du financement de la tech belge. "Les opérations à un stade plus avancé ont reculé en 2025, mais l'écosystème belge de l'early stage et du seed est resté plus dynamique que jamais, signe d'un environnement de capital-risque robuste qui continue de soutenir des fondateurs ambitieux", affirme-t-il.
La trajectoire suivie par la Belgique ne diffère d'ailleurs pas fondamentalement de celle observée en Europe. À l'échelle du continent, on assiste en effet aussi à un réajustement des financements dans la tech. Au cours du premier semestre, ils ont reculé de 30 %, en glissement annuel, avec environ 2 000 opérations recensées, l'un des niveaux les plus bas de ces dernières années. Mais le deuxième semestre a démontré que l'appétit des investisseurs n'avait pas disparu. En Belgique, par exemple, des sociétés comme Aerospacelab, Lizy, Qargo, Wooclap et Amphistar ont levé des montants significatifs.

L'une des caractéristiques marquantes de 2025 est la concentration du capital. Un petit groupe d'entreprises de premier plan a capté l'essentiel des fonds levés. Agoria y voit le signe d'un écosystème en phase de maturité, où les investisseurs misent plus gros sur un nombre plus restreint d'entreprises. À elles seules, ces dix entreprises représentent plus de la moitié de l'ensemble des capitaux levés en 2025 (voir notre infographie).

L'analyse des levées de fonds bouclées en 2025 révèle, une fois encore, de fortes disparités régionales. La Flandre reste la locomotive de l'écosystème technologique belge. Les investisseurs en capital-risque affectionnent, tout particulièrement, les pépites flamandes actives dans la cleantech, les semi-conducteurs, les technologies médicales, la mobilité et la fabrication avancée.
La Région bruxelloise tire tout de même son épingle du jeu grâce à quelques jolis tours de table, dont ceux menés par Aukera Energy, Wooclap et Lizy. "Mais, malgré une forte densité de start-up, le marché bruxellois du early stage reste fragmenté et imprévisible", constate Frederik Tibau.
En Wallonie, hormis les cas d'Aerospacelab et Sunrise, il faut bien admettre que les levées en fonds d'amorçage restent poussives.
Cleantech, deeptech, medtech
Sur le plan sectoriel, 2025 confirme la force de la Belgique dans l'innovation climatique et énergétique. Les levées de fonds menées par Aukera, Energy Solutions Group, Reno. energy, GreenPulse, C-Battery, LIFEPOWR, Enersee, ainsi que des dizaines de start-up en phase d'amorçage, le démontrent.
On a assisté, ces douze derniers mois, à une montée en puissance des secteurs "deeptech" et "hardware" (semi-conducteurs, photonique, robotique, matériaux avancés, hybrides IA-hardware). Parmi les sociétés qui se sont illustrées sur le marché du capital-risque, on peut épingler Swave Photonics, Eyeo, Vertical Compute, Magics Technologies, Alios Robotics et AI-Blox.
Les technologies médicales (medtech), autre spécialité belge, ont continué à susciter l'intérêt des investisseurs. Nobi, Sunrise, Bloomlife, Axiles Bionics, IntelliProve, Nuclivision ou encore Skindr ont toutes levé des fonds cette année.
Enfin, l'essor spectaculaire de l'intelligence artificielle ne se dément pas. "Environ la moitié des entreprises belges ayant levé des fonds en 2025 étaient nativement basées sur l'IA ou fortement soutenues par celle-ci", fait observer Frederik Tibau.